Le calendrier qui nous utilise! Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Le calendrier qui nous utilise! Par Rony Akrich

Je reste abasourdi, pantois, non pas devant le fait brut qu’on dise « bonne année 2026 », mais devant l’air sacerdotal avec lequel on le prononce. Comme si « 2026 » n’était pas une simple coordonnée civile, une convention commode pour signer des contrats et remplir des formulaires, mais une liturgie intime, un baptême de l’âme, une manière de dire : « regardez, j’y suis, j’en suis, je suis comme vous. » À ce moment-là, le vœu n’est plus un vœu : c’est un badge. Une carte de membre. Un tampon de conformité.

Le plus drôle, drôle au sens tragique, celui qui fait rire jaune, c’est que ces gens se croient modernes alors qu’ils ne font que reproduire. Ils croient choisir alors qu’ils s’alignent. Ils imaginent être « ouverts » alors qu’ils ne font que se convenir, comme des appareils cherchant le réseau le plus fort. Le monde dit « 2026 », ils répondent « amen », et ils appellent ça la liberté. Ce n’est pas la liberté : c’est le confort de ne plus avoir à se demander qui l’on est.

Qu’on me comprenne bien : vivre avec un calendrier civil n’a rien, en soi, d’une trahison. La Chine utilise le calendrier grégorien pour l’État et l’économie tout en gardant un autre rythme symbolique. Le monde slave fête le 1er janvier et certains conservent encore, par mémoire du « julien », un « vieux Nouvel An ». Les civilisations savent très bien faire cohabiter l’outil pratique et l’horloge intérieure. Justement : chez nous, le danger n’est pas l’existence d’un calendrier civil, c’est l’écrasement du calendrier intérieur. Quand l’outil cesse d’être un outil, et devient l’âme. Quand « 2026 » n’est plus un chiffre, mais une soumission.

Car ce « 2026 » n’est pas tombé du ciel. Il vient de quelque part, il a une généalogie, une intention, une histoire. C’est un comptage né dans un monde chrétien latin, « l’Anno Domini », fixé dans ses grandes lignes au 6e siècle pour servir des calculs ecclésiaux, puis recadré au 16e siècle par une réforme grégorienne destinée à corriger le glissement du « julien ». Tout cela est un langage de civilisation, et il n’y a pas à s’en scandaliser comme d’une hérésie. Ce qui est comique, c’est l’usage naïf et satisfait qu’en font nos quidams : ils se jettent dans les bras d’un calendrier dont ils ignorent l’origine, la logique, les tenants et les aboutissants, et ils le brandissent comme une preuve d’élévation. Ces bougres avalent la pilule sans lire l’étiquette, et ils appellent ça « être au monde ».

Mais le vrai scandale n’est pas qu’ils ignorent le calendrier grégorien : le vrai scandale, c’est qu’ils ont quitté, intérieurement, le calendrier hébraïque, et qu’ils ne mesurent même pas, par pure ignorance, ce qu’ils ont quitté. Car le calendrier hébraïque n’est pas une petite rubrique exotique, une décoration pour discours de bar-mitsva ou un folklore de diaspora pour juifs déplacés. C’est une architecture de pensée. Une pédagogie du temps. Une discipline de la mémoire. Une grammaire du sens. Chaque mois, chaque fête, chaque période, est une porte vers un monde de savoir : Torah, prophètes, halakha, midrash, histoire, rythmes agricoles, conscience nationale, responsabilité morale. Le temps y est habité : il n’est pas seulement ce qui passe, il est ce qui enseigne.

Et que voit-on ? Une énorme majorité, une majorité écrasante, demeure dans une déficience, une impéritie sans noms. Pas une bévue excusable, pas une simple lacune technique, mais une médiocrité massive, confortable, presque revendiquée. On veut “être juif” sans apprendre. On veut la tradition sans l’étude. On veut l’identité sans la terre. On veut le peuple sans la langue qui le tient debout. On veut la souveraineté sans la mémoire. Et ensuite on s’étonne d’être souffreteux, inconstant, vassal des modes, des injonctions du dehors, des indignations importées, des jugements prêt-à-porter.

Voilà le mécanisme : on quitte un calendrier qui est un livre, avec ses chapitres, ses commentaires, ses siècles d’intelligence, et on s’accroche à un chiffre dont on ne connaît même pas la provenance. Puis on se félicite de ce renoncement comme s’il s’agissait d’une victoire. Le monde dit « bonne année », on répète « bonne année » avec le zèle du petit supplétif ; on se croit intégré, on est dissous. On se croit adulte, on est amputé. On se croit universel, on est insipide.

J’entends déjà la morale tiède : « Mais enfin, on peut vivre avec deux calendriers. » Bien sûr. On peut traverser le monde avec deux calendriers, mais pas avec deux cœurs. On peut utiliser le calendrier civil, mais on ne peut pas lui confier son âme. On peut dire « bonne année » comme on dit « bonjour », mais on ne peut pas faire de « 2026 » un acte d’appartenance, un rite de conformité, une petite offrande au dieu de la normalité.

Le symptôme le plus cruel, c’est la réaction quand on rappelle la date intérieure. Il suffit d’un geste, un seul, pour faire craquer le décor : dire le temps en hébreu. Là, tout vacille. On hésite, on sourit, on cherche, on dit « ah oui, aussi… », « aussi », comme on dit « aussi » à propos d’une vieille grand-mère qu’on respecte poliment mais qu’on n’écoute plus. Or c’est là que l’exil est le plus visible : quand l’essentiel devient un supplément, quand la source devient une annexe, quand l’hébraïque demande un effort alors que le dehors coule tout seul.

Je ne demande pas qu’on quitte le monde. Je demande qu’on cesse de s’y dissoudre. Je ne demande pas qu’on brûle le calendrier civil. Je demande qu’on retrouve le calendrier intérieur. Car un peuple qui ne sait plus se compter finit par ne plus se raconter. Un peuple qui ne sait plus dire où il est dans son année finit par ne plus savoir où il est dans son histoire. Et quand l’histoire se retire, il ne reste que des réflexes, des slogans, des mimiques : une identité de surface, vulnérable à tout vent, prête à s’excuser d’exister.

Alors oui, il faut choisir son camp, non pas contre le monde, mais contre la dissolution. Non pas contre « 2026 », mais contre la colonisation intérieure. Non pas contre l’usage civil, mais contre l’abdication symbolique. La modernité n’est pas un crime ; la paresse, oui. L’intégration n’est pas une faute ; l’effacement, oui. Et le plus grand mensonge, c’est d’appeler « ouverture » cette capitulation qui consiste à renoncer à comprendre.

Le remède n’a rien d’héroïque. Il est minuscule, presque ridicule, donc décisif : reprendre possession du temps. Réapprendre le rythme. Nommer les mois. Dire la date hébraïque comme on dit son propre nom. Ne plus être locataire de son héritage. Car celui qui récupère son temps récupère, tôt ou tard, sa voix. Et celui qui retrouve sa voix cesse de mendier la permission d’être.

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