LA FIÈVRE DES ANNÉES 70! (la suite) par Rony Akrich

by Rony Akrich
LA FIÈVRE DES ANNÉES 70! (la suite) par Rony Akrich

Paris n’était pas seulement une idée : c’était un corps. Un corps traversé de frissons, de vapeurs, de saisons intérieures. Et la musique — toujours la musique — cousait nos deux faces, la festive et la militante, comme une même houle. La pop d’abord : elle nous berçait et nous électrisait, elle mettait de la couleur sur nos incertitudes, une insolence sur nos timidités. Dans nos têtes tournaient les Rolling Stones, Bowie, Deep Purple, The Who, Led Zeppelin, Pink Floyd, Queen, Elton John ; et côté français, Gainsbourg, Polnareff, Nino Ferrer, France Gall, Michel Berger, Johnny… La pop donnait du style à nos hésitations. Elle recollait nos fissures. Elle faisait du quotidien une scène, de nos errances un film, et de nos maladresses une allure.

Il y avait aussi, dans ce premier versant des années 70, une poussière d’utopie : l’ombre portée des hippies, la grande mythologie importée de Woodstock et de l’île de Wight. On n’y était pas, mais on vivait de ses images — affiches, slogans, regards, guitares levées comme des drapeaux. La promesse d’un monde lavé de la violence par l’incantation du “peace and love”. Il y avait là quelque chose de beau : le refus de la brutalité, l’intuition que l’existence pourrait être plus légère, plus fraternelle. Les noms circulaient comme des mots de passe : Joan Baez, pure et droite — une conscience qui chante ; Joe Cocker, gorge brûlée, corps possédé ; Bob Dylan, énigme et prophète ; Jimi Hendrix, l’électricité devenue chamanisme, la guitare comme incendie. Toute une procession d’ombres et de lumières : on s’y accrochait pour se donner une identité, ou simplement pour tenir debout.

Mais aucune époque n’offre ses extases sans ses retours de flamme. Et les effets secondaires traversèrent nos rues comme un parfum trop sucré : le patchouli, les pattes d’eph, les discours de “vibrations” et de “cosmos” qui remplaçaient parfois la pensée par un brouillard. On appelait cela “libération” — et c’était souvent une fuite. Fuite de la discipline, fuite de la responsabilité, fuite du réel. La drogue, surtout, est entrée avec son faux sourire : au début, elle donnait l’illusion d’élargir le monde ; ensuite, elle rétrécissait les êtres. Elle promettait l’extase et livrait l’ennui, la dépendance, le trou noir. J’ai vu des camarades devenir les fantômes de leurs propres rêves : des corps trop jeunes déjà fatigués, des consciences qui se croyaient “ouvertes” alors qu’elles s’éteignaient. Et j’ai compris, sans grand discours, une leçon rude : tout ce qui prétend vous rendre libre sans vous rendre plus responsable n’est pas une libération — c’est une sortie de route.

Puis, à partir de 1975, la jeunesse prit feu autrement. Le disco arriva, et la nuit ne fut plus une parenthèse : elle devint un territoire, une frontière que l’on franchissait. On entrait dans une boîte comme on entre dans un autre pays : vestiaire, couloir, néons, miroirs, sueur — et soudain la basse qui vous prend par le ventre. Un whisky-cola à la main, sucre et brûlure, mélange parfaitement adolescent : on se donnait du courage à la gorgée, comme on se donne une contenance. On dansait jusqu’au bout de la nuit, pas seulement pour oublier : pour tenir. Pour refuser la grisaille. Pour être ensemble sans devoir s’expliquer.

Donna Summer, Chic, Gloria Gaynor, Bee Gees, Village People, KC and the Sunshine Band, Sister Sledge, Earth, Wind & Fire, Boney M — et chez nous, Cerrone, Patrick Hernandez, Sheila & B. Devotion, Dalida : une armée de basses et de voix qui faisait de la foule une fraternité instantanée. La boîte avait son peuple comme la manif avait le sien. Dans les deux cas, c’était la même faim : ne pas être seul, sentir le “nous”, transformer l’angoisse en mouvement. Et pourtant, au milieu de la transe disco, il y avait l’instant que personne n’osait mépriser : les slows.

Les slows étaient nos minutes de vérité. Le disco donnait la puissance et l’anonymat ; le slow rendait vulnérable. La boîte changeait de température. Les voix baissaient. La foule s’effaçait, comme si la musique retirait le décor pour laisser la scène nue. Il fallait choisir : rester au bord et jouer le dur, ou avancer. Un slow, ce n’était pas seulement danser : c’était demander une permission muette. Tu veux bien ? Et la réponse tenait à presque rien : une main qui ne se retire pas, un pas qui s’accorde, une proximité acceptée.

Je me souviens de ces chansons qui ont fait de nos timidités des cathédrales : Killing Me Softly de Roberta Flack, How Deep Is Your Love des Bee Gees, If You Leave Me Now de Chicago, Wonderful Tonight d’Eric Clapton, Angie des Rolling Stones, Your Song d’Elton John ; et en français, L’Été indien de Joe Dassin, Julien Clerc dans Hair, Le Sud de Nino Ferrer, San Francisco de Maxime Le Forestier. Des chansons qui, pendant quelques minutes, faisaient taire la comédie sociale. Là, on ne pouvait plus jouer au cynique. On redevenait simplement humain : un adolescent sans armure, qui tremble parce que la vie, soudain, compte vraiment.

Et puis il y eut une autre école : le cinéma. Le cinéma des années 70 avait cette odeur de velours usé, de poussière chaude, de fumée accrochée aux manteaux. On y entrait pour se cacher du monde, et l’on en ressortait avec le monde dans la poitrine. Deux heures de noir partagé — et la sensation qu’une image peut vous vieillir, vous éclairer, vous consoler, vous briser. On apprenait que la beauté peut être sombre ; que la vérité n’est pas toujours “morale” ; et que l’homme se révèle moins dans les slogans que dans les zones grises, là où l’on choisit, où l’on cède, où l’on résiste.

Il y avait Melville et son Cercle rouge : polar géométrique, fatalisme froid, élégance du destin. Il y avait Ophuls et Le Chagrin et la pitié, ce documentaire qui fissurait le récit national en montrant la complexité de l’Occupation, l’ambiguïté des conduites, la mémoire comme champ de bataille. Il y avait Eustache et La Maman et la Putain, parole crue et désenchantement, comme si l’après-Mai 68 révélait la fatigue de ses propres promesses. Côté italien : Bertolucci et Le Conformiste, où le fascisme n’est pas seulement une idéologie, mais une demande d’ordre nichée dans la lâcheté intime ; Elio Petri et Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, satire noire d’un pouvoir qui se prend pour la loi ; Fellini et Amarcord, souvenir-carnaval, nostalgie rieuse et mélancolie d’une Italie provinciale.

Et puis l’Amérique : The Godfather — tragédie classique en costume, le crime comme famille et l’Amérique comme mythologie ; Chinatown — corruption, manipulation, vérité impossible ; Taxi Driver — solitude urbaine, dérive, violence intérieure ; Apocalypse Now — le Vietnam comme descente aux enfers, hallucination morale et politique. Ces films ne nous distraient pas : ils nous augmentaient. Ils faisaient de nous des êtres plus denses. Pas plus faciles, pas plus purs — plus lucides. Ils nous apprenaient une leçon qu’aucune morale simple n’enseigne : le réel est épais, et c’est dans son épaisseur que l’on se découvre.

C’est pourquoi nous étions fébriles à la sortie : nous venions de sentir la vie plus intense. Et cette effervescence-là, ce tremblement de lucidité, reste peut-être la seule nostalgie valable : non pas regretter un âge d’or, mais se souvenir d’un temps où une image pouvait vous faire grandir en marchant.

Le cinéma, surtout, était le décor parfait du premier amour. Ce premier amour subjuguant, celui qui vous prend non pas comme une histoire mais comme un sortilège. Une apparition dans un halo de lumière : un visage, un rire, une mèche, une manière de se tourner. Et soudain, tout le reste devenait secondaire. On se croyait militant, on se croyait dur, on se croyait libre — et l’on découvrait qu’une seule personne peut vous rendre fragile comme un enfant. Non pas fragile au sens faible : fragile au sens vrai. Car aimer, au fond, c’est accepter de ne plus être protégé par ses rôles. C’est apprendre, d’un seul coup, que la vie n’est pas un discours : c’est une présence.

Et c’est peut-être cela, la leçon la plus durable de cette fièvre : une époque peut vous donner des musiques, des nuits, des films, des slogans — mais ce qui reste, ce qui forme, ce qui vous façonne pour toujours, c’est ce moment précis où vous sentez que l’existence n’est pas une théorie. Elle est un battement. Une intensité. Une responsabilité. Et parfois, une main qui ne se retire pas.

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