2026 : la messe laïque du “colon”, quand le vocabulaire remplace le réel. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
2026 : la messe laïque du “colon”, quand le vocabulaire remplace le réel. Par Rony Akrich

En 2026, tout est en place : la scène, la morale, les bons points, les minauderies vertueuses, et surtout le vocabulaire réglementaire. On n’habite plus : on “colonise”. On ne vit plus quelque part : on “occupe”. Et si le mot ne suffit pas, on double la dose : après “colons”, voici “colonies”. Redondance pénitentielle. On insiste, on appuie, on tamponne la faute. Ce n’est pas de la géographie : c’est de la liturgie. Une petite messe laïque où l’on communie à la culpabilité obligatoire.

Le plus comique, et le plus lugubre, c’est que ce jargon n’est même pas porté par des fanatiques flamboyants. Non. Il est porté par des gens sérieux, des gens “responsables”, des gens qui ont des badges, des conseillers en communication, et l’air d’être en permanence en train de sauver l’humanité. Ils parlent comme des tracts qui auraient obtenu un poste. Ils pensent en slogans homologués. Ils s’imaginent “nuancer”, alors qu’ils ne font que réciter la langue de l’époque : cette langue qui ne décrit plus rien, mais distribue des permissions d’exister.

Or il s’agit d’habitants. De résidents. De familles. Et la terre a un nom : Judée-Samarie. Nom gênant, évidemment, parce qu’il ne rentre pas dans la fable moderne. Parce qu’il rappelle que le réel a de la mémoire, que l’histoire a de la matière, que tout n’a pas commencé hier matin dans un communiqué. Mais la fable n’aime pas la mémoire : elle aime les catégories morales, simples, portatives, prêtes à l’emploi. Le mot “colon” a cet avantage : il remplace la pensée. Il évite l’effort. Il supprime d’un seul coup la complexité, la profondeur, la perspective longue. Il vous transforme un homme en faute, une maison en crime, une présence en scandale. Et hop : vous êtes du côté du Bien.

Ce qui se joue là n’est pas seulement une querelle de mots. C’est une défaite mentale. Une défaite de l’entendement. L’abandon de ce qu’il faudrait appeler, avec un minimum de dignité, une philosophie de l’histoire. On ne sait plus. On ne veut plus savoir. On réagit. On s’émeut. On “ressent”. On a des “signaux”. On a des “alertes”. On a des “valeurs”. Et l’on se croit profond parce qu’on est bouleversé. La réflexion gastro-intestinale, en somme : ça remue, donc c’est vrai.

Et puis il y a la dimension la plus touchante : le besoin d’être aimé. Le besoin d’être reconnu par le grand jury occidental, ce distributeur de caresses symboliques, qui sanctionne le Bien, récompense le repentir, applaudit les auto-accusations. On s’auto-flagelle pour obtenir le label de respectabilité. On emprunte le vocabulaire hostile comme on mettrait un costume de soirée : pour être admis au bal. Ce mécanisme, Lessing l’avait vu : quand une identité doute d’elle-même, elle peut finir par parler contre elle-même, croyant acheter la paix en reprenant l’accusation à son compte.

Sauf que l’Occident qui distribue ces médailles morales n’est plus tout à fait un Occident : c’est un théâtre. Un théâtre où l’on donne des leçons de vertu au moment même où tout s’effondre intérieurement : valeurs en miettes, vertus en chômage technique, droit en agitation émotionnelle, vérité remplacée par la posture. Plus il vacille, plus il moralise. Plus il se vide, plus il sermonne. L’Empire du Bien adore sermonner : c’est moins fatigant que de se réformer.

Alors, revenons au réel, simplement. Ils reviennent, ils s’installent, ils habitent. Et le mot juste n’est pas “colonie” : c’est implantation. Parce qu’implanter, c’est planter. C’est prendre racine. C’est choisir l’enracinement plutôt que l’errance. C’est vouloir durer. Ce n’est pas une provocation : c’est un geste humain élémentaire. Mais l’époque hait les gestes élémentaires : ils résistent à ses slogans.

Et c’est là que tout se rejoint : le langage qui capitule, l’histoire qui se dissout, et la culture générale qui s’évapore. Car le vrai désastre, c’est celui-ci : l’insuffisance devenue système. L’inconsistance devenue norme. Le public est abreuvé de flux, de réactions, de micro-indignations. On remplace la culture par le défilement, l’étude par l’opinion, la compréhension par l’émotion. Résultat : les ignards encombrent, les imbéciles prolifèrent, le néant s’étend — et ce néant n’est pas passif, il est militant. Il parle fort. Il juge. Il condamne. Il distribue des étiquettes comme on jette des pierres.

Une société sans culture générale, c’est un pays sans charpente intérieure. Il peut survivre, produire, s’agiter, mais il ne tient plus debout. Il devient perméable à toutes les rhétoriques, vulnérable à toutes les manipulations, et surtout prêt à se laisser définir par les mots de l’autre. La culture générale n’est pas un luxe : c’est une défense. Sans elle, on ne perd pas seulement des connaissances. On perd la capacité de nommer le réel. Et quand on ne sait plus nommer le réel, on le livre, tranquillement, à ceux qui le renomment contre vous.

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