Beshala’h, ou l’épreuve de la liberté, sortir d’Égypte ne suffit pas. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Beshala’h, ou l’épreuve de la liberté, sortir d’Égypte ne suffit pas. Par Rony Akrich

La paracha Beshala’h n’est pas une paracha “du miracle”. C’est une paracha de la liberté. Et la liberté, il faut le dire sans détour, n’est pas un happy end qui se ferme aux portes d’Égypte. Elle commence là, au moment où l’homme, et le peuple, cessent d’être la propriété d’un maître extérieur, et découvrent qu’ils peuvent rester la propriété d’un maître intérieur, la peur, l’habitude, la dépendance, et cette illusion entêtante selon laquelle l’esclavage, au moins, avait le mérite d’être “organisé”.

Il y a des passages dans la Torah où le mot “sortie” se révèle trompeur. On peut sortir d’Égypte sans sortir d’Égypte. On peut traverser la mer et porter Pharaon dans ses veines. Beshala’h oblige à regarder les choses en face, le miracle ne remplace pas le processus. La délivrance ne remplace pas l’éducation. L’histoire, la vraie, est une lutte pour la conscience, pour la tenue, pour une stature intérieure. C’est pourquoi la Torah ne se hâte pas de conduire Israël par la voie “facile”. Elle ne leur donne pas d’emblée une terre et des institutions. Elle les jette dans l’espace où l’on n’a plus rien à quoi s’adosser, sinon ce qu’on bâtit de l’intérieur, le désert.

Le désert est le lieu où la liberté est éprouvée. Non plus face à Pharaon, mais face au vide. S’il n’y a plus de maître, qu’est ce qui nous tient ? S’il n’y a plus de fouet, qu’est ce qui nous oblige ? Qu’est ce qui nous empêchera de redevenir une foule qui crie, s’accuse, et réclame de retourner en prison, simplement parce qu’en prison il y avait du pain ?

La Torah expose ici une vérité que la pensée d’Israël n’a jamais ignorée, un peuple ne naît pas en un seul geste. Il se fait. Il s’éduque. Il s’entraîne. Le Rambam, avec sa vision de la gradualité, dirait, on ne transforme pas une âme servile en âme libre du jour au lendemain. La Torah refuse les “sauts mystiques” là où il faut une construction lente du caractère. Celui qui a vécu longtemps sous une puissance étrangère n’a pas encore appris à tenir debout sans béquille. D’où le désert, les plaintes, les épreuves, non pour abattre, mais pour sevrer, sevrer le peuple de sa dépendance à l’esclavage.

L’homme moderne, saturé de droits et de confort, croit que la liberté est un état naturel, “je veux, donc je suis libre”. Beshala’h répond par une ironie grave, la liberté est un travail. Elle coûte. Elle exige. Et elle suscite immédiatement une résistance intérieure. À la première soif, à la première faim, la nostalgie de l’autorité revient, “Pourquoi nous as tu fait sortir ?” Ce n’est pas une simple plainte, c’est une radiographie de l’âme qui a peur de la liberté.

Et la Torah révèle une lucidité presque brutale, elle sait que sans pain, l’esprit se dissout. D’où la manne. Ce n’est plus le drame du passage, c’est le drame de l’économie. La manne n’est pas seulement une nourriture tombée du ciel, c’est une leçon sur la limitation du désir et la fabrication de la confiance. “Jour après jour”, ne pas thésauriser, ne pas avaler l’avenir, ne pas transformer l’angoisse du lendemain en machine à accumulation, puis en machine à injustice.

On entend ici Spinoza, la société ne tient pas seulement par des idées, mais par une conscience commune faite de mémoire, de langage et de rites. Le Chant de la mer n’est pas un embellissement, c’est une fondation. Un miracle sans mots fond comme la rosée, un miracle sans mémoire ne devient pas identité. Et la manne, elle aussi, protège la communauté naissante de sa première maladie, le “moi d’abord”.

Mais même avec du pain, la peur demeure. Même avec des miracles, l’hystérie surgit. Là se laisse entendre Hobbes, lorsque les hommes ont peur, ils se défont, s’accusent, cherchent un bouc émissaire, réclament qu’on décide à leur place. Beshala’h montre comment un public non éduqué à la liberté retombe dans le réflexe de servitude, incapacité à supporter l’incertitude, nostalgie d’un monde dur mais prévisible. La Torah insiste sur un cadre, une direction, une loi en gestation, non par amour de l’autorité, mais parce qu’elle connaît l’anarchie du cœur.

On peut entendre aussi Rousseau, un peuple n’est pas une somme d’intérêts, il doit devenir une volonté commune. Mais cette volonté se fabrique, par l’éducation, par l’apprentissage du commun. Le désert est une école de citoyenneté, apprendre à attendre, à partager, à ne pas redevenir bête dès que l’estomac crie. Ici, la liberté n’est pas “faire ce qui me plaît”, mais participer à une règle qui m’oblige parce que j’en suis responsable.

Et puis vient Amalek, l’attaque de la faiblesse, de la fatigue, des marges. Il frappe quand la vigilance se relâche. Il existe des forces qui n’argumentent pas, elles exploitent. Amalek révèle ce qui arrive quand la tenue intérieure cède.

Kant dirait, c’est le moment où se joue le passage de la nature à la morale. Lorsque l’homme est épuisé, il revient à l’instinct. La morale, la vraie liberté, c’est la capacité d’agir selon un principe même lorsque le corps hurle. La manne devient un entraînement, ne pas faire de la peur du lendemain une religion.

Et si l’on veut comprendre pourquoi la Torah s’acharne sur le processus, il faut lire Beshala’h avec Hegel, l’histoire est travail, médiation, maturation. La mer Rouge est la négation du passé, le désert est l’effort long, le Chant est l’instant où la conscience collective dit “nous”. Mais ce n’est pas une arrivée, c’est une naissance.

Enfin Levinas donne la pointe, la liberté biblique n’est pas une autonomie ivre, c’est une responsabilité. On devient libre lorsque l’on cesse d’être l’esclave de soi-même et que l’on devient redevable de l’autre. “Selon le besoin”, la manne inscrit dès l’origine une limite morale. Une société qui ne sait pas partager le pain ne saura pas porter une alliance.

Beshala’h, alors, accuse notre temps. Nous parlons sans cesse de liberté, et nous en avons peur. Nous voulons être libres sans prix, libres sans discipline, libres sans limite. Et dès que la réalité arrive, menace, incertitude, nous replongeons dans la nostalgie du maître, “qu’on décide pour nous”. Mais la Torah ne flatte pas, elle dévoile. On retourne en Égypte non parce qu’on aime l’esclavage, mais parce qu’on redoute la responsabilité.

Voilà pourquoi Beshala’h est l’une des parachiot les plus politiques de la Torah, elle enseigne que la liberté nationale n’est pas un drapeau, mais un caractère. Le miracle ouvre un seuil, mais le chemin doit être parcouru, à pied, dans l’âme, par la responsabilité.

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