Respirer à la première personne du pluriel. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Respirer à la première personne du pluriel. Par Rony Akrich

J’ai aimé L’ Art d’aimer de Erich Fromm parce qu’il remet l’amour à sa juste place : non pas une ivresse, non pas un accident de la chance, mais une capacité humaine à cultiver. Aimer n’est pas seulement éprouver. Aimer est un art — et tout art suppose un apprentissage : de la présence, de l’attention, une discipline du cœur, une responsabilité tranquille. Le miracle, lui, ne sait pas durer. Ce qui dure, c’est le soin.

Je pense à cette scène si simple qu’elle en devient sacrée : deux êtres assis face à face dans un café. Pas d’écran. Pas d’échappatoire. Pas de distractions pour amortir le réel. Rien que le temps, ralenti, et l’air entre eux, cet air fragile où tout peut naître, où tout peut aussi s’abîmer. Dans cette nudité, le regard prend une densité qu’on a presque oubliée. Le regard n’est pas une caméra : il ne vole pas, il reconnaît. Il ne prend pas une image, il accueille une existence. Et, par la pupille, on tente d’approcher les profondeurs de l’autre : non pas pour posséder, mais pour comprendre ; non pas pour conquérir, mais pour honorer.

Car chacun porte en lui des couloirs sans fenêtres. Des souvenirs qui ne se racontent pas. Des joies restées sans témoin. Des peurs anciennes qui se réveillent au moindre mot. Nous appelons cela “caractère”, comme si un mot pouvait suffire. Mais parfois, ce n’est que l’enfance qui continue, avec ses défenses, ses manques, ses réflexes de survie. Aimer, c’est accepter qu’un être humain ne soit pas un récit simple. C’est consentir à ne pas tout comprendre, et à ne pas transformer ce “pas tout” en reproche. Ce “pas tout”, c’est aussi la dignité de l’autre : sa part inviolable, sa profondeur, son mystère.

Alors la parole arrive. Et avec elle, le risque. La parole peut être un pont ou un couteau, une lampe ou un incendie. Elle sait quand elle ment. Elle sait quand elle joue. Elle sait quand elle frappe sous prétexte de vérité. Et pourtant, sans elle, rien ne se construit : l’amour a besoin de langage pour durer, comme une maison a besoin de fondations. Le problème, c’est que nous parlons souvent trop vite, trop fort, trop mal. Nous confondons la sincérité et la brutalité. Nous appelons “franchise” ce qui n’est parfois que fatigue, impatience, orgueil blessé.

Aimer, c’est donc apprendre une langue nouvelle : une langue qui ne transforme pas l’autre en accusé, une langue qui n’humilie pas, une langue qui ose dire la fragilité plutôt que d’en faire une attaque. Dire : “j’ai peur”, au lieu de dire : “tu m’étouffes”. Dire : “j’ai besoin”, au lieu de dire : “tu ne fais jamais”. Dire : “je suis fragile”, au lieu de dire : “tu es fautif”. Il y a là une grammaire intérieure, une conjugaison difficile et magnifique : je, tu, nous. Trois pronoms comme trois continents. Et l’on s’étonne que le passage soit périlleux : entre le “je” et le “nous”, il y a un désert ; entre le “tu” et le “nous”, il y a des ruines. Pourtant l’amour, quand il est vrai, accepte d’y marcher. Il n’exige pas que tout soit simple. Il consent au temps long : celui qui transforme l’élan en attention, la passion en fidélité, le rêve en bonté concrète.

Car, au fond, tout le monde veut aimer. Tout le monde veut être aimé. Même ceux qui se ferment, même ceux qui se moquent, même ceux qui blessent avant d’être blessés. Nous voulons la caresse de l’autre — pas seulement sur la peau, mais sur l’âme : cette caresse invisible qui dit “tu peux respirer”, “tu as le droit d’exister”, “tu n’as pas besoin de jouer un rôle pour être digne”. Nous voulons cette chaleur qui ne demande pas de justificatif. Nous voulons être choisis, sans être constamment mis en examen.

Et pourtant il y a tant de déchirures. Tant de divorces, comme des naufrages. Tant de maisons où l’on vit côte à côte comme deux exilés. Tant de couples qui deviennent des bureaux : on gère, on répartit, on calcule, on planifie — et l’on oublie de se regarder. L’amour, souvent, ne meurt pas d’un drame éclatant. Il meurt d’une absence de poésie. Il meurt d’un manque de soin. Il meurt de petites cruautés répétées : l’ironie, le soupir, le mépris, l’indifférence. Il meurt quand on cesse de protéger ce qu’on prétend aimer.

Pourquoi cela casse-t-il, alors que le désir est commun ? Peut-être parce que nous confondons amour et fusion. Nous voulons faire “un” trop vite. Nous voulons que l’autre guérisse tout : qu’il comble, qu’il confirme, qu’il répare, qu’il rassure. Nous lui confions une mission impossible : être notre ciel permanent. Et quand l’autre retombe sur terre — quand il redevient humain, limité, inquiet, maladroit — nous crions à la trahison. Nous accusons l’amour, alors que c’est notre attente qui était tyrannique. Nous voulions une divinité domestique ; nous avons rencontré un être vivant.

Or l’amour n’est pas la disparition de la différence : c’est l’apprentissage de la différence. Marcher ensemble sans se dissoudre. Respirer ensemble sans se confondre. Se toucher sans s’annuler. Le “nous” n’est pas une gomme. Ce n’est pas un effacement. Ce n’est pas une absorption. Le “nous” est une œuvre. Et toute œuvre exige du courage : le courage de parler sans humilier, le courage d’écouter sans préparer sa défense, le courage de demander pardon sans marchander, le courage de réparer au lieu de gagner. Car il y a des combats dans l’amour, oui — mais le but n’est pas de vaincre. Le but est de rester du même côté.

Il y a aussi les silences, et eux aussi ont leur vérité. Certains sont des abîmes : ils punissent. D’autres sont des berceaux : ils reposent. Aimer, c’est apprendre cette nuance, apprendre le rythme : quand parler, quand se taire, quand tenir, quand lâcher l’orgueil. C’est comprendre que la fragilité n’est pas une faute, et que la demande d’amour n’est pas un crime.

Et puis il y a la poésie, non comme décor, mais comme souffle vital. La poésie, ce n’est pas le grand spectacle. C’est l’inutile indispensable. Une main posée sur l’épaule, sans explication. Un sourire qui dit “je te vois”. Une phrase douce au milieu d’un jour dur. Un message qui ne demande rien. Une marche lente. Un rire qui revient. La poésie est l’oxygène du couple. Sans elle, l’amour devient sérieux, puis lourd, puis comptable. Il devient un contrat. Et un contrat ne réchauffe personne.

Au fond, aimer, c’est honorer un mystère : ne pas réduire l’autre à sa fonction, ne pas le résumer à son défaut, ne pas l’enfermer dans son pire jour. C’est comprendre que l’autre ne m’appartient pas, que sa liberté est la condition même de notre “nous”, et que l’amour n’est pas un droit : c’est une grâce qu’on cultive. Aimer, c’est aussi connaître : non pas cataloguer, mais apprendre la manière unique dont l’autre souffre, espère, se défend, se donne. Et cette connaissance-là n’est jamais finie.

On voudrait faire de “je” et de “toi” un seul “nous”. Mais pas un “nous” qui étouffe : un “nous” qui ouvre. Une maison intérieure, avec de la place, de l’air, et une fenêtre.

Et si l’amour, ce n’était pas le feu qui brûle, mais la main qui protège la flamme ? Et si l’amour, ce n’était pas se trouver, mais se choisir — encore — quand le jour est lourd, quand les mots manquent, quand l’orgueil voudrait régner ? Alors l’on revient vers l’autre comme on revient vers une source : pour apprendre le “nous” sans trahir le “je”, ni étouffer le “tu”.

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