Je vais souvent écouter, mais surtout entendre, entendre vraiment, ces voix, ces musiques, ces symphonies, tout ce qui est capable de m’arracher à l’ordinaire et de me transporter vers des instants d’une intensité profonde. Il existe, dans certains chants, une puissance de passage, une porte invisible qui s’entrouvre, et soudain le monde perd son poids. On n’est plus seulement spectateur, on devient traversé. Et, dans ces moments-là, une évidence revient, simple et nue, sans musique, la vie serait une erreur.
Car la musique ne “raconte” pas, elle touche là où les mots n’entrent pas. Elle ne décrit pas le monde, elle en épouse la substance secrète, comme si elle venait d’un dessous de la réalité. Parfois je me surprends à penser, je ne comprends pas, et pourtant je suis compris. Il suffit d’une phrase musicale, d’un passage entre deux notes, pour que le cœur cesse de se défendre.
Et alors une autre leçon s’impose, plus discrète, l’intensité n’est pas une affaire de volume. Elle n’habite pas l’excès. Elle vit dans la respiration, dans l’intervalle, dans la retenue, dans cette manière que le silence a de travailler autant que le chant, comme si l’âme avait besoin d’espaces pour recevoir ce qui la dépasse. Parfois, précisément quand tout s’arrête une fraction de seconde, quand il ne reste qu’un écho suspendu, je sens que la musique parle le plus fort.
Puis la nuit s’ouvre comme un rideau de théâtre, et la place devient scène. Un premier battement, peau sur peau, tambour sur poitrine, et déjà quelque chose se lève, une chaleur qui n’a pas besoin d’être expliquée pour être comprise. Sur une scène modeste, un oud, un violon, des percussions, une guitare qui laisse passer l’ombre de l’Andalousie, et, au-dessus, une voix qui mène, puis d’autres qui répondent. Les phrases mélodiques se courbent, andalouses dans leur ligne, orientales dans leur éclat de plainte, modernes dans leur élan. Elles ne décorent pas l’instant, elles le transforment. Elles rendent l’existence de nouveau respirable.
Et les corps répondent. Pas une danse apprise, pas une posture, mais un mouvement né du dedans, une onde. Le corps devient vérité. Il dit oui, non par naïveté, mais par consentement lucide à la vie. Je vois un couple âgé sourire sans mots, deux adolescents frapper des mains en rythme, comme si cela avait toujours été à eux. On comprend alors que la joie n’est pas seulement un plaisir, elle est une discipline, et que la danse, soudain, n’est pas seulement horizontale, elle devient presque verticale, comme une prière du corps adressée à l’invisible.
On se regarde, on rit, on se reconnaît. Et ce qui était foule devient cercle, ce qui était public devient chœur. Le refrain revient et, sans qu’on sache comment, tout le monde le porte. Quelqu’un derrière moi commence à chanter à pleine voix, un inconnu s’accorde à lui, et, en quelques secondes, il n’y a plus “lui” et “moi”, il n’y a qu’une respiration commune. C’est un miracle simple, presque civique, faire musique ensemble, c’est refuser l’isolement, répondre au cynisme par une intensité partagée, rendre à chacun une part de dignité.
Au centre, la voix du soliste tremble parfois, non de faiblesse, mais de vérité. Un frisson traverse les rangs. Et l’on sent naître cette extase partagée, cette transe noble où l’émotion circule, s’amplifie, s’allume à mesure qu’on reprend le motif. Je vois des mains levées, des yeux fermés, des lèvres qui murmurent les paroles même quand elles ne les savent pas entièrement. On ne “consomme” plus une chanson, on la traverse, on s’y perd, on s’y retrouve. La voix devient un lieu où un peuple dépose ses larmes et sa fête, comme si le chant savait porter ce que chacun, seul, ne sait pas porter.
Et dans cette montée, une vérité s’impose, ce n’est pas un show, c’est une quête. Non pas la quête du joli, mais celle du vrai. Quelque chose en nous se nettoie, se redresse, se règle. La musique devient une ascèse lumineuse, une manière de se dépouiller, non de se distraire. Et plus on monte, plus une mémoire se réveille, une mémoire qui ne passe pas par le récit, mais par la sensation. Une odeur de nuit ancienne, une couleur de lampe de rue, une phrase d’un être aimé, tout revient sans prévenir. Je ne me souvenais de rien, et pourtant tout revenait.
Les lumières glissent sur les visages, sur les tissus, sur les mains levées. Les pas se rapprochent puis s’élargissent, et la musique devient une respiration commune, inspiration, expansion, inspiration, expansion. Tout se mêle, la cadence des percussions, l’éclair doux des cordes, la caresse d’une mélodie. Et même dans la joie, demeure une pointe d’ombre, fine, brûlante, ce fragment de nuit sans lequel l’art ne serait qu’agrément. Là, le chant n’est plus “beau”, il devient nécessaire.
Puis vient la fin, ou plutôt, vient le silence. Pas un vide, mais une vibration qui reste suspendue, comme si l’essentiel flottait entre deux battements. Je sens encore l’écho du tambour dans la poitrine, comme si le corps lui-même était devenu instrument. Et je comprends, une dernière fois, ce que savent les maîtres de l’écoute, la musique est aussi une éthique. Elle apprend la nuance, l’accord, la patience, l’art d’entendre l’autre, et l’art de ne pas se fuir soi-même. Elle éduque l’âme sans lui faire la morale.
Oui, on applaudit. Mais on applaudit aussi le fait d’être là, ensemble, vivants, debout, accordés. Et la musique accomplit son miracle discret, elle rend aux corps leur joie, aux visages leur clarté, aux inconnus leur proximité. Je ne repars pas avec un divertissement, je repars avec une force.
Et, au fond de moi, demeure une phrase silencieuse, ce soir, j’ai entendu, et c’était une manière de renaître.
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