Contre la religion-service, les marchands de brouillard, et l’utopie de l’au-delà.
Nous vivons à une époque qui a inventé une sainteté conforme à ses réflexes : une sainteté sans commandement mais avec des « services », une sainteté sans verticalité mais avec des promesses, une sainteté sans exigence mais avec des « expériences ». Autrefois, la foi obligeait. Aujourd’hui, elle « accompagne ». Autrefois, elle réveillait. Aujourd’hui, elle « apaise ». Autrefois, elle disait : « Tiens-toi droit. » Aujourd’hui, elle dit : « Exprime-toi. » Et le résultat est d’une modernité parfaite : Dieu devient un objet, l’homme devient un client, la prière devient un formulaire, et le miracle, une option premium. Le monde à venir s’est mué en service client, et ce monde-ci, en salle d’attente.
C’est précisément contre cette infantilisation, élégante, parfumée, « spirituelle », qu’il faut écrire. Car le danger pour la foi, pour la pensée, pour l’étude, ne vient pas seulement des sceptiques moqueurs. Il vient des « faux amis », d’une économie entière de l’invisible, de ces « maîtres » qui prétendent tout entendre, tout comprendre, tout savoir, et qui conduisent leur public vers une fantasmagorie utopique, vers un imaginaire invraisemblable. Ils vendent des secrets, des portes, des noms, des combinaisons, des recettes de réparation express. Ils transforment la Torah en gribouillis, la prière en technique, le transcendant en force. Et dès que le sacré devient force, il cesse d’être sacré, il devient domination.
Or la tradition biblique, si on la lit sans sucre, renverse d’un seul coup tout ce théâtre.
La première question que Dieu adresse à l’homme dans la Genèse n’est ni une exigence de culte, ni une conférence métaphysique, ni un examen de foi. C’est un appel existentiel : « Où es-tu ? » (Genèse 3, 9). Dieu ne demande pas une localisation, il exige une présence. Où es-tu par rapport à ta vérité ? Où es-tu par rapport à ta responsabilité ? Où t’es-tu caché, derrière des feuilles, des excuses, des rationalisations ? Tout commence là : la foi n’est pas une esthétique, elle est un appel. Elle n’est pas une fuite, elle est une alerte.
Et l’alerte revient, plus publique encore, au bord de la mer, quand l’homme est pris entre l’eau et l’épée. L’image est parfaite : devant, l’impossible, derrière, la mort, tout autour, la panique. Que fait l’homme ? Il délègue. Il exige un médiateur, un expert, « quelqu’un qui sait ». Il se tourne vers Moïse comme vers une hotline céleste : « Interviens auprès de Dieu. » Comme si Dieu devait tout faire et l’homme, rien. Et c’est là que tombe la phrase qu’il faudrait graver sur le front de toutes les spiritualités modernes : « Pourquoi cries-tu vers moi ? Dis aux enfants d’Israël : qu’ils avancent ! » (Exode 14, 15). Dieu refuse d’être l’alibi de notre paralysie. Il refuse d’être l’excuse sacrée de notre peur. Il dit, en d’autres termes : cesse de m’appeler pour ne pas marcher, marche.
Voilà la définition de la foi mûre : ne pas attendre que le ciel fasse à notre place, mais entendre que le ciel nous met au travail. Ne pas collectionner du miracle pour éviter la décision, mais avancer sans garantie. Ne pas transformer Dieu en objet, mais consentir à devenir l’homme qu’Il cherche.
C’est exactement ce qu’énonce Abraham Joshua Heschel dans « Dieu en quête de l’homme » : Dieu n’est pas seulement l’objet de notre quête, Dieu cherche l’homme. Dans cette perspective, la prière n’est pas une manipulation de l’invisible, elle est le moment où l’homme accepte d’être « orienté » vers Lui, appelé, convoqué. Elle n’est pas un bouton « urgence », elle est un réveil. Et lorsque la prière devient une procédure d’évitement, Heschel la reconnaît pour ce qu’elle est : une trahison de la prophétie. Dans Les Prophètes, il rappelle que la Bible ne tolère pas une sainteté-écran : sans justice, le rite devient mensonge.
Sur le même axe critique, Martin Buber, dans « Je et Tu », distingue la relation « Je, Tu » de la relation « Je, Cela ». Dès que Dieu devient un « Cela », un objet utile, un outil de confort, un talisman suprême, le lien est détruit. Or c’est exactement ce qui se produit dans la « religion-service » : Dieu n’est plus un « Tu » qui appelle, mais un « Cela » qui répare. On ne se tient plus devant une présence, on consomme un résultat. On ne répond plus, on exige.
Ce déplacement n’est pas un détail, il est la racine de la superstition. Car la superstition commence là où l’on veut les bénéfices du sacré sans le prix de l’exigence. Elle commence quand l’homme cherche une clé plutôt qu’un mode de vie. Ainsi prospèrent les marchands d’ésotérisme, ceux qui promettent un accès direct, un raccourci, une recette. Ils savent « ouvrir », « libérer les blocages », « réparer », « protéger », « entendre ». Ils transforment l’au-delà en boîte à outils. Ils fascinent parce qu’ils flattent la fatigue moderne : l’homme ne veut plus être responsable, il veut qu’on s’occupe de lui, même face à Dieu.
Mais la Torah n’a jamais été une pédagogie du « soin à la place de l’homme ». Elle est une pédagogie de la responsabilité. Elle dit, dans Deutéronome 30, 11 à 14, que la parole n’est pas dans les cieux : elle est proche, dans ta bouche et dans ta main. Autrement dit : cesse d’imaginer le sacré comme « là-bas », et commence à le traduire en acte. La Torah ne cherche pas des « détenteurs de secrets », elle cherche des répondants.
C’est pourquoi Maïmonide, dans le « Guide des égarés » et dans le « Mishné Torah », combat toute dérive magique : amulettes, incantations, usages superstitieux du texte. Il ne combat pas le mystère, il combat la paresse et l’imaginaire déguisés en vérité. Car quand on transforme Dieu en technique, on fabrique un homme diminué : dépendant, infantile, captif. Une religion magique n’élève pas l’homme, elle l’abaisse. Elle remplace l’éducation des vertus par la consommation du prodige.
Il faut donc le dire sans trembler : les faiseurs de miracles ne renforcent pas la foi, ils la déforment. Ils ne servent pas la pensée, ils la raccourcissent. Ils ne nourrissent pas l’étude, ils la remplacent par l’hypnose.
Et notre époque, bien sûr, adore l’hypnose, à condition qu’elle soit « bienveillante ». Elle aime l’illusion, à condition qu’elle parle le langage de la thérapie. Elle aime la sainteté, à condition qu’elle ne juge rien. Elle a remplacé la responsabilité par la consolation, la décision par un nuancier infini, la faute par la « difficulté », l’exigence par « l’écoute ». On ne dit plus : « Tu as menti. » On dit : « Tu souffres. » On ne dit plus : « Tu as fui. » On dit : « Tu te protèges. » Et l’on s’étonne ensuite que la société devienne un assemblage de fragilités fières, de droits sans devoirs, de sensibilités sans colonne vertébrale… a suivre!
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