Nous sortons d’une illusion. Celle d’un monde pacifié par le confort, discipliné par la technique, adouci par la prospérité. Les “Trente Glorieuses” ont été moins un âge d’or qu’une parenthèse, une rare coïncidence entre reconstruction, croissance, compromis social et croyance collective que l’Histoire, la grande, la tragique, pouvait être neutralisée par la gestion. Aujourd’hui la parenthèse se referme, et le réel revient comme une marée, rivalités, frontières mentales, empires renaissants, passions identitaires, économies de guerre, économies de peur. Nous le sentons confusément, ce n’est pas seulement un cycle géopolitique, c’est une bascule anthropologique.
Car ce que notre époque révèle, c’est une vérité plus dure que tous les slogans, la technologie n’a jamais rendu l’homme meilleur, elle a rendu ses actes plus puissants. Elle est un multiplicateur de portée, pas un éducateur de conscience. Nous avons inventé un monde plus rapide que l’âme. Et ce décalage, ce que Günther Anders nomme dans L’Obsolescence de l’homme le “décalage prométhéen”, devient la blessure centrale de la modernité tardive, nous produisons des effets que nous ne savons plus imaginer, assumer, ni juger. Notre puissance précède notre responsabilité, notre capacité d’action dépasse notre capacité de représentation. Et l’on s’étonne ensuite que la politique redevienne brutale, elle ne fait que traduire, en langage collectif, ce que nous avons déjà accepté dans notre existence technique, la primauté du possible sur le juste.
C’est ainsi que le monde recommence à parler une langue que l’Europe croyait enterrée. La langue de l’espace, de la profondeur stratégique, des corridors maritimes, des ressources, des frontières, de l’influence. Sur l’échiquier mondial, les pièces ne sont plus seulement des États, mais des routes, des goulots, des détroits, des plateformes énergétiques, des chaînes d’approvisionnement, des câbles, des données. Quand cette langue revient, la paix cesse d’être une croyance morale, elle redevient un intervalle, une suspension conditionnelle, une tactique parmi d’autres.
Au nord, l’Arctique cesse d’être un décor, il devient un théâtre. Ce qui semblait lointain devient central. Les routes se dessinent, les ressources se laissent convoiter, l’espace polaire redevient frontière. Le Groenland, dans ce contexte, est plus qu’une île, c’est une clé, routes, bases, profondeur. Peu importe l’excès des mots, le fait décisif est que l’idée même de possession territoriale redevient prononçable. C’est le signe que le monde revient vers une logique de puissance sans fard.
À l’est, l’Europe redécouvre la contrainte sous sa forme la plus nue. L’Ukraine n’est pas seulement un conflit, c’est un rappel, la géographie n’a pas disparu, et le tragique n’a pas été aboli. Mais le danger ne se résume pas à l’invasion frontale. Il tient aussi aux méthodes d’usure, sabotage, pression permanente, influence, exploitation des fractures internes. L’objectif n’est pas toujours de conquérir immédiatement, il peut être d’épuiser, de rendre la réponse lente, de dissoudre la cohésion, de fabriquer de la fatigue, jusqu’à ce que la société renonce d’elle-même. Et l’Europe, qui croyait vivre dans un monde post-historique, se découvre pauvre en moyens, pauvre en stocks, pauvre en endurance, et parfois pauvre en volonté.
À l’ouest, les États-Unis reviennent à un réalisme cru. La puissance n’y est pas seulement une doctrine, elle est un style. Lorsque l’Amérique parle d’Arctique, de routes, de ressources, de réindustrialisation stratégique, elle rappelle au monde que la sécurité n’est pas un vœu, mais une architecture. Cela peut se traduire par des gestes de pression, des revendications, des rapports de force même avec des voisins. Un allié n’est pas toujours un frère, il peut redevenir un levier. Et la question iranienne, lorsqu’elle est formulée en termes d’ultimatum ou de renversement, signale une accélération. Car l’ultimatum réduit la diplomatie, augmente la polarisation, oblige les acteurs à “sauver la face”, et pousse à l’escalade. Même quand la guerre n’éclate pas, le simple fait qu’elle devienne plausible modifie l’ordre du monde.
Au sud-est de l’Europe, la Turquie incarne une autre tendance majeure, le retour des mémoires impériales comme carburant politique. Là où l’Europe a voulu devenir post-nationale, d’autres réactivent le blason, la grandeur, la centralité, la revanche historique. L’empire rêvé devient une ressource pour tenir le peuple, pour justifier la projection régionale, pour négocier en jouant plusieurs tableaux. Ce n’est pas une nostalgie, c’est une méthode.
En Asie, la Chine avance dans son style propre, moins par proclamation que par installation. Sa stratégie est celle de la durée, répétition, normalisation, saturation, démonstration de capacité. Taïwan est le point de cristallisation parce qu’il condense tout, souveraineté, prestige, contrôle maritime, symbole. Et le conflit n’a pas besoin de prendre la forme d’un choc immédiat. Il peut être une strangulation graduelle, une pression constante, un étau qui isole, fatigue, habitue à la menace, jusqu’à rendre l’autre négociable. Quant aux routes de la soie, elles ne sont pas une simple économie, elles sont une géopolitique silencieuse, produire de la dépendance, installer des points d’appui, remodeler les échanges, relier pour contrôler. Le monde ne se conquiert pas seulement par les armes, il se conquiert par les infrastructures, les crédits, les ports, les chaînes d’approvisionnement.
Et l’Inde, précisément, demeure l’interrogation, parce qu’elle n’est pas une simple pièce, mais une civilisation en montée. Elle veut la souveraineté stratégique, elle refuse l’absorption par un bloc, elle cherche un équilibre entre commerce et puissance. Son mouvement sera décisif, parce qu’elle peut devenir un pivot ou un contrepoids. L’Inde est un équilibre instable, et l’équilibre instable est souvent le lieu où l’histoire bascule.
Devant cet échiquier au bord du précipice, la tentation est de croire que l’histoire va “répéter” les catastrophes passées, comme une fatalité. Mais l’histoire ne répète pas, elle varie. Elle revient toujours par des formes nouvelles, avec des moyens nouveaux, des justifications nouvelles, des technologies nouvelles. Et c’est ici que la philosophie devient une nécessité, non une parure.
Jacques Ellul avait averti, dans La Technique ou l’enjeu du siècle puis Le Système technicien, la technique n’est pas un simple outil neutre que l’on “utilise”, elle tend à devenir un système autonome, orienté par l’efficacité, qui impose ses critères à la société entière. Là où l’on croyait manier des instruments, on se découvre modelé par une logique. La question n’est plus “Que voulons-nous faire ?” mais “Qu’est-ce qui est faisable, optimisable, accélérable ?” Et quand l’efficacité devient la valeur suprême, tout le reste devient variable, la culture, la vérité, la nuance, la limite, parfois même l’humain. Alors l’homme se déplace, de sujet à usager, d’acteur à consommateur, de citoyen à patient. Nous ne vivons pas seulement l’ère des machines, nous vivons l’ère de l’excuse. A SUIVRE DEMAIN…
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