LA SUITE: Pluralisme ou domination : le défi israélien. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
LA SUITE: Pluralisme ou domination : le défi israélien. Par Rony Akrich

Il en résulte une symétrie négative : chaque camp se vit comme victime de la contrainte, tout en refusant de voir en lui-même la tentation d’imposer à tous sa propre définition de l’espace commun. Dans une telle situation, le discours sur le pluralisme devient souvent le masque d’une lutte pour l’hégémonie.

De là vient également l’erreur sur la notion d’unité. L’unité n’est pas l’uniformité. Qui cherche l’unité par l’effacement des différences n’unit pas, il soumet. Une société vivante n’est pas un corps homogène, mais une trame de tensions, de liens, de mémoires, de rythmes et de styles d’existence. La force d’une nationalité mûre ne se mesure pas à sa capacité d’aligner tous ses membres sur une même ligne, mais à sa capacité de créer un cadre de sens commun à l’intérieur duquel la différence n’est pas perçue comme une menace de désintégration. Israël devient fragile précisément lorsqu’il cesse de croire qu’il est possible d’assumer la pluralité sans se dissoudre. Alors toute différence est vécue comme le commencement d’un désastre, et toute victoire politique est interprétée comme une permission de remodeler l’homme d’en face. C’est la recette certaine d’un approfondissement du schisme.

C’est pourquoi les questions qui semblent mineures, la cacherout à Pessa’h, les transports le shabbat, la tenue au Mur occidental, les formes de la prière, l’accès aux lieux nationaux, ne sont nullement mineures. Elles constituent le laboratoire où se révèle la nature de la souveraineté israélienne. L’État est-il un cadre destiné à garantir les conditions de la vie commune, ou bien l’instrument par lequel un groupe cherche à imposer son image à l’ensemble ? Le Mur occidental, par exemple, n’est pas seulement un site religieux. Il est une condensation historique de la mémoire nationale. C’est précisément pour cette raison qu’il ne peut devenir la propriété interprétative d’une seule communauté. Un lieu qui symbolise tout un peuple mais fonctionne, dans les faits, comme l’apanage d’un seul courant cesse d’être un foyer d’appartenance et devient un foyer d’aliénation. Celui qui se voit dépossédé de sa part dans la maison nationale n’éprouve pas seulement un inconfort ; il éprouve une négation de son appartenance même.

C’est ici qu’apparaît une vérité fondamentale : les cœurs ne se rapprochent ni par la prédication, ni par la victoire. Ils se rapprochent lorsque la menace disparaît. Tant qu’un homme est convaincu qu’on veut réglementer sa conscience, aucune ouverture n’est possible. Tant qu’une communauté a le sentiment que son espace vital se trouve sous la visée d’une prise de contrôle, elle se retranchera. Le renoncement à la contrainte n’est donc pas une simple posture morale ; il est une condition structurelle de possibilité pour une société durable. Ce n’est qu’à l’endroit où l’homme sait qu’il ne sera pas puni pour sa fidélité à sa propre conscience qu’un dialogue véritable peut commencer. Tant que la puissance plane au-dessus du débat comme une menace constante, le débat lui-même se corrompt. Il devient un instrument dans la lutte, non une voie de clarification.

C’est précisément sur ce fond que se détache, à mes yeux, l’importance de l’identité hébraïque nationale, telle qu’elle surgit du fondement du Tanakh. Non comme identité de faction, non comme identité de secteur, et non comme système de domination religieuse sur l’espace public, mais comme horizon national vaste, antérieur aux clivages ultérieurs, plus profond que les arrangements tactiques, et plus capable de porter la complexité. La force de l’identité hébraïque tient à ce qu’elle ne s’épuise pas dans une pratique imposée, mais porte en elle une vision d’alliance, de responsabilité, de justice, de mémoire et de vocation. Elle propose une conscience collective qui ne se construit pas sur la négation de la différence, mais sur un cadre supérieur d’appartenance. C’est là que réside sa force morale et pluraliste. Non parce qu’elle abolit le conflit, mais parce qu’elle lui donne une demeure.

Le retour au fondement hébraïque du Tanakh n’est pas un mouvement de régression, mais de discernement. Il ne signifie pas se réfugier dans le passé pour échapper aux tensions du présent, mais revenir à la couche originaire à partir de laquelle peut croître une nationalité israélienne qui ne soit ni sectorielle ni vide. Il y a là la possibilité de rendre au débat israélien des mots usés jusqu’à l’épuisement : l’alliance au lieu de la propriété, la responsabilité au lieu de la contrainte, la justice au lieu de la domination, l’appartenance au lieu de l’exclusion. Dans cet horizon, le religieux, le laïque, le traditionnel et d’autres encore n’ont pas besoin d’être identiques pour appartenir à un même monde. Il leur suffit de partager une mémoire historique, une langue de responsabilité, et une maison nationale qui ne cherche pas à effacer ses membres pour se maintenir.

Telle est peut-être la question décisive d’Israël : non seulement comment il protégera ses frontières, mais quelle âme publique il se donnera. Sera-ce une société de suspicion permanente, où chaque camp attend son heure pour imposer, ou une société qui comprend que la liberté de l’autre n’est pas une menace, mais la condition même de la vie commune ? Verra-t-on naître ici une nationalité hébraïque assez large pour contenir la pluralité, ou bien le morcellement se poursuivra-t-il entre des secteurs qui ne voient dans l’État qu’un instrument pour fortifier leur propre monde ? Tant que la souveraineté sera perçue comme le droit d’administrer la conscience d’autrui, elle demeurera une souveraineté inachevée. Ce n’est qu’au moment où la souveraineté apprendra à se limiter elle-même qu’elle commencera à être digne de son nom.

Ce n’est pas une faiblesse, mais un degré supérieur de force. Seule une société réellement assurée de ses sources n’a pas besoin de coercition pour les justifier. Seule une société qui connaît la profondeur de son identité peut offrir un espace à ceux qui ne lui ressemblent pas tout à fait. Et seule une telle société pourra fonder ici un partenariat qui ne soit pas une ruse, une unité qui ne soit pas une contrainte, et une identité nationale qui ne se construise pas sur l’angoisse d’effacement, mais sur la puissance de l’appartenance. À mes yeux, telle est la voie israélienne la plus juste : une liberté qui ne soit pas rupture, une tradition qui ne soit pas domination, une nationalité qui ne soit pas exclusion, et une alliance qui n’abolisse pas l’homme, mais l’invite à y prendre part librement.

Rony Akrich, 70 ans, est auteur et essayiste vivant en Israël. Fondateur de « l’Université Populaire Gratuite », active à Jérusalem et à Ashdod, il œuvre à rendre accessibles la philosophie, la pensée hebraique et la culture générale à un large public. Il enseigne l’historiosophie biblique, approche qui lit les récits, les lois et les figures de la Bible comme une pensée de l’histoire, de la responsabilité et de la souveraineté, et non comme un simple patrimoine religieux. Ses écrits se situent au croisement de la réflexion philosophique, de la critique culturelle et de l’étude des sources de la tradition hébraïque. À travers essais, manifestes et conférences, il développe une pensée exigeante sur la responsabilité, la liberté de l’esprit et les enjeux moraux et politiques du monde contemporain. Il défend une exigence de lucidité contre les conformismes, une éthique du jugement contre les emballements émotionnels, et une fidélité aux textes fondateurs contre les simplifications idéologiques. Son travail cherche à relier l’expérience vécue, l’histoire des idées et l’actualité, afin de former des consciences capables d’examiner, de discerner et de tenir debout.

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