Nous vivons sous l’Empire du tremblement élégant. Tout y est feutré, précautionneux, gélatineux, ministériel, prudent jusqu’à la paralysie, grave jusqu’au comique, moral jusqu’à l’obscénité. On ne gouverne plus, on gère les perceptions. On ne pense plus, on produit du narratif. On ne nomme plus le mal, on contextualise les tensions. Et pendant que les chancelleries occidentales, ces maisons de retraite du courage, alignent les communiqués comme d’autres alignent les bougies parfumées, le réel, lui, continue son travail de sape avec cette vulgarité insupportable qui lui est propre, à savoir qu’il existe, qu’il frappe, qu’il tue, et qu’il se moque assez souverainement des pudeurs lexicales des diplomates en cravate recyclable.
Nos démocraties fatiguées se sont spécialisées dans un art supérieur, ne rien vouloir comprendre tant qu’il est encore temps de comprendre, puis découvrir tout quand il est trop tard, avec cette expression presque noble de ceux qui viennent d’être surpris par ce qu’ils s’étaient précisément interdit de voir. La France, bien sûr, tient dans ce concours une place d’honneur. Elle possède un génie particulier pour la tremblote éthique, une virtuosité rare dans le frisson de principe, une manière inimitable de faire passer l’abdication pour de la hauteur de vue. Dès qu’un péril se lève, elle ouvre un colloque. Dès qu’une menace s’arme, elle rédige une note. Dès qu’un monstre montre les dents, elle convoque un débat sur la nécessité de ne pas essentialiser la mâchoire.
Et l’Europe suit, avec ce talent incomparable pour la componction posthume. Elle adore l’Histoire à condition qu’elle soit passée, nettoyée, scénographiée, transformée en parcours mémoriel. L’Histoire lorsqu’elle grince, infiltre, ment, massacre, arme, achète du temps, cela devient soudain trop brutal, trop embarrassant, trop peu compatible avec le catéchisme contemporain du pas d’amalgame géopolitique. Alors le troupeau cultivé se réfugie dans ses réflexes, surtout ne pas nommer trop tôt, surtout ne pas voir trop clair, surtout ne pas risquer d’avoir raison avant les autres, car dans le monde occidental tardif avoir raison trop tôt est une faute plus grave que d’avoir tort trop tard avec tout le monde.
C’est ici que resurgit la vieille leçon des années 1930, cette leçon que l’on adore réciter dans les cérémonies pour mieux l’oublier dans les décisions. Un régime annonçait sa violence, théorisait sa vengeance, exhibait ses griffes, préparait sa puissance, testait les lâchetés alentours, et les belles âmes du continent, déjà pétries de prudence et gonflées de leur propre modération, se hâtèrent de négocier avec la catastrophe comme si le mal radical n’était, au fond, qu’un partenaire un peu nerveux qu’un supplément d’écoute finirait par apaiser. Munich ne fut pas seulement une erreur. Ce fut une liturgie de l’aveuglement, une capitulation morale célébrée sous les auspices distingués de la paix retrouvée. Le prédateur prit tout ce qu’on lui donnait, puis revint pour le reste. Il est des bêtes que la concession ne calme pas, parce qu’elle les renseigne simplement sur votre degré de faiblesse.
Or nous revoilà, fidèles à nos rechutes, face à un régime iranien qu’on continue, par habitude bureaucratique ou lâcheté sophistiquée, à traiter comme un acteur régional complexe. Formule admirable, creuse, laide et profondément protectrice, puisqu’elle permet d’éviter les mots qui blessent les susceptibilités diplomatiques. Traduit en langue courante, cela signifie pouvoir théologico-policier, brutal avec son peuple, armé contre ses voisins, industriel dans le mensonge, obstiné dans la nuisance, inventif dans la terreur indirecte, porté par une haine d’État si constante qu’elle finit par paraître normale à ceux qui la contemplent depuis trop longtemps.
Le régime des mollahs n’est pas une vieille théocratie poussiéreuse qu’un peu de commerce international pourrait arrondir. C’est une fabrique de coercition, un atelier de fanatisme administré, un centre de gravité de la nuisance organisée. Il réprime dedans, exporte dehors, exécute chez lui, arme autour de lui, inspire au loin, et l’on continue malgré cela à demander s’il ne conviendrait pas de laisser une chance à la diplomatie. Mais quelle diplomatie ? Celle qui parle pendant que l’autre creuse ? Celle qui temporise pendant que l’autre enrichit, recrute, infiltre et commande ? Celle qui se réjouit d’avoir rouvert un canal pendant que, de l’autre côté, on prépare simplement des canons ?
Et surtout, quelle paresse intellectuelle a pu faire croire si longtemps que le terrorisme fomenté, soutenu, structuré, irrigué par Téhéran relevait d’une aimable spécialité régionale ? Il faut être d’une naïveté administrative presque clinique pour imaginer qu’une puissance qui bâtit sa stratégie sur les réseaux, les relais, les sous-traitances mafieuses, les milices, les intimidations, les cyberattaques et les assassinats ciblés respecterait par magie les frontières mentales des éditorialistes occidentaux. La pieuvre iranienne ne demande la permission à personne pour étendre ses tentacules. Elle rampe où elle peut, s’enroule où elle trouve prise, délègue sa morsure et compte précisément sur cette vieille fatuité occidentale qui consiste à croire qu’un poison lointain reste poli tant qu’il n’a pas encore taché notre propre nappe.
Mais la nappe a été tachée. L’Europe a été touchée. Les États-Unis ont été visés. Des opposants menacés, des réseaux activés, des opérations d’influence, de surveillance, d’intimidation et de violence transnationale ont montré ce que tout esprit débarrassé des œillères humanitaro-administratives aurait dû comprendre depuis longtemps, le terrorisme d’État n’est pas un folklore local, c’est une stratégie expansive. Il ne reste jamais à sa place. Il n’a pas de place. Sa place est partout où la faiblesse le laisse entrer.
Et dans cette affaire, ce qui est demandé à Israël relève d’une obscénité constante. On exige d’Israël ce qu’on n’exigerait d’aucun autre peuple, vivre sous la menace explicite, sous l’encerclement programmé, sous la prolifération indirecte de ses ennemis, sous la possibilité nucléaire de ceux qui rêvent à voix plus ou moins haute de sa disparition, et répondre à cela avec la grâce onusienne, la modération désincarnée, l’élégance procédurale. Israël devrait, selon les distributeurs internationaux de vertu sous vide, avoir la délicatesse de se laisser menacer sans paraître nerveux, d’attendre l’impact sans avoir l’air pressé, de compter ses morts avec une tenue convenable.
Mais Israël sait ce que beaucoup ont oublié, un peuple revenu dans l’histoire n’a pas le droit de se comporter comme une note de bas de page. La souveraineté n’est pas un accessoire folklorique, mais la charge première de défendre les vivants. Les Juifs ont déjà payé, avec un luxe d’abominations, le prix des erreurs d’évaluation commises ailleurs, dans des capitales raffinées où l’on préférait toujours la conversation à la décision.
Alors oui, il faut le dire d’une voix que les pacificateurs professionnels trouveront excessive, vient un moment où se défendre exige de frapper, où prévenir n’est pas agresser, où neutraliser n’est pas haïr, où démanteler un appareil de nuisance n’est pas céder à une ivresse de guerre, mais répondre à une obligation élémentaire de survie. La tête de la pieuvre doit être atteinte si l’on veut que les tentacules cessent de repousser. La tête n’est pas un peuple, ni une civilisation. La tête, c’est l’appareil des mollahs, la machine idéologique, policière, militaire et terroriste qui se nourrit de sa propre perpétuation.
Le vrai scandale n’est donc pas qu’Israël agisse. Le vrai scandale est qu’il faille encore justifier l’acte de se défendre. Le vrai scandale est que les mollahs bénéficient encore de tant de délicatesses conceptuelles, de tant de précautions oratoires, de tant de scrupules chez ceux-là mêmes qui n’en ont jamais pour les peuples menacés. Nous ne manquons pas d’informations. Nous manquons de colonne vertébrale. Nous ne manquons pas d’analystes. Nous manquons d’hommes capables d’appeler un serpent un serpent avant d’être mordus au visage.
Au fond, tout est là. Le monde occidental contemporain n’est pas tant pacifique qu’anesthésié. Il ne hait pas vraiment le conflit, il hait surtout la décision, car la décision oblige à hiérarchiser, nommer, trancher, préférer la vérité inconfortable au mensonge apaisant. Alors il ajourne, il nuance, il attend, et il appelle cela civilisation. Mais la civilisation n’est pas l’ajournement indéfini du courage. Elle est, au contraire, la capacité de reconnaître à temps ce qui la menace, afin de ne pas être contrainte, plus tard, de payer en ruines le prix de ses élégances.
Quelques mots sur l’auteur
Rony Akrich, 70 ans, écrivain, essayiste et conférencier en Israël, est le fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, présente à Jérusalem et à Ashdod.
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