Puisque certains trouveront sans doute ce texte trop long, trop réfléchi ou dangereusement encombré d’idées, qu’ils se rassurent : la prochaine fois, nous supprimerons l’histoire, la philosophie, la nuance et les faits. Il restera trois slogans, deux indignations automatiques, une morale à géométrie variable et cette merveilleuse absence de pensée qui permet désormais à chacun de se croire profond sans jamais quitter la surface!
Je demeure abasourdi par l’inculture, l’ignorance historique, la bêtise satisfaite et la haine du sionisme souverain qui se manifestent chez un certain nombre de prétendus intellectuels israéliens.
Nombre d’entre eux sont pourvus d’une culture générale au ras des pâquerettes. Ils ne débordent ni de savoir, ni de connaissance, ni d’entendement, ni surtout de cette compréhension objective qui exige du travail, de la mémoire et de la probité. Leur assurance est inversement proportionnelle à leur érudition : ils jugent sans avoir étudié, condamnent sans avoir compris et pérorent sur une histoire dont ils ignorent à la fois la profondeur, les blessures et les contradictions.
Spinoza nous a pourtant appris que l’homme se croit libre parce qu’il est conscient de ses opinions, tout en demeurant ignorant des causes qui les déterminent. Cette remarque convient parfaitement à ceux qui répètent les mots d’ordre de leur milieu en les prenant pour des pensées personnelles. Ils ne pensent pas réellement le sionisme : ils réagissent à sa caricature, à une représentation simplifiée produite par des catégories étrangères à son histoire propre.
Ils ne l’examinent pas comme le mouvement historique d’un peuple dispersé revenant sur sa terre ancestrale, mais comme une vulgaire entreprise coloniale. Ils empruntent ce vocabulaire à ceux qui nient précisément au peuple juif le droit qu’ils reconnaissent volontiers à tous les autres : celui de disposer de lui-même, de se défendre et d’exercer une souveraineté politique.
Leur prétendue lucidité critique repose ainsi sur une mémoire mutilée. Ils oublient les siècles d’exil, les expulsions, les persécutions, les massacres, l’impuissance politique et la nécessité vitale de reconstruire une existence collective autonome. Ils refusent de voir que le retour des Juifs sur la terre d’Israël ne fut pas l’œuvre d’un courant unique, ni le fruit d’une décision soudaine, mais l’aboutissement d’un engagement multiple : immigration, achat et mise en valeur des terres, implantation agricole, création d’institutions, organisation sociale, diplomatie, autodéfense et lutte armée.
La gauche sioniste bâtit une large part des structures du futur État ; la droite nationaliste mena une lutte plus radicale contre la puissance mandataire. Leurs divergences furent profondes, leurs affrontements parfois violents, mais leurs actions contribuèrent ensemble au passage du peuple juif de la dispersion à la souveraineté.
Hannah Arendt avait montré combien la perte d’un monde commun et d’une appartenance politique pouvait rendre l’individu vulnérable, presque superflu. Le sionisme fut aussi une réponse à cette condition : restituer au peuple juif un espace politique, une responsabilité collective et la possibilité de ne plus dépendre exclusivement de la tolérance incertaine des autres nations.
La souveraineté juive ne fut donc ni un caprice idéologique ni un luxe nationaliste. Elle fut une réponse historique à l’exil, à l’impuissance, à la persécution et à l’absence de protection politique. Un peuple sans pouvoir demeure exposé à la bonne volonté d’autrui ; or l’histoire juive a tragiquement démontré à quel point cette bonne volonté pouvait être fragile et meurtrièrement insuffisante.
Levinas a placé au cœur de la morale la responsabilité envers le visage de l’autre. Cette exigence doit naturellement valoir pour le Palestinien, pour le civil innocent, pour l’étranger et pour l’adversaire désarmé. Mais elle doit également valoir pour le Juif menacé, assassiné, expulsé ou privé du droit de se défendre.
Une morale qui ne reconnaît le visage de l’autre que lorsqu’il n’est pas juif cesse d’être une morale universelle. Elle devient une préférence idéologique maquillée en humanisme.
Le véritable humanisme ne consiste donc pas à demander aux Juifs de renoncer à leur puissance politique afin de prouver leur innocence morale. Il consiste à soumettre cette puissance à la justice, à la responsabilité et à la mesure, sans jamais nier sa nécessité.
Max Weber distinguait l’éthique de conviction de l’éthique de responsabilité. La première juge selon la pureté des principes ; la seconde tient compte des conséquences réelles de l’action. Nombre de nos donneurs de leçons demeurent prisonniers d’une éthique de conviction abstraite : ils proclament la paix, l’universalisme et la fraternité, mais refusent obstinément de considérer les conséquences concrètes d’un désarmement politique, militaire ou moral du peuple juif.
Ils s’imaginent vertueux parce qu’ils dénoncent toute manifestation de force juive. Ils ne s’interrogent jamais sur ce que devient un peuple qui renonce à se défendre au milieu d’ennemis qui, eux, ne renoncent nullement à le détruire.
Voilà sans doute leur grande prouesse morale : exiger du Juif qu’il demeure désarmé afin de rester digne de leur compassion.
Machiavel, que l’on caricature bien plus qu’on ne le lit, avait compris que l’action politique ne se déroule jamais dans un monde pur. Gouverner, protéger, défendre et décider supposent parfois de choisir entre des solutions imparfaites. Cela ne justifie pas tous les moyens, mais interdit de juger l’histoire comme si les acteurs avaient agi dans un univers sans menace, sans guerre, sans urgence et sans nécessité.
Il est donc historiquement absurde de découvrir aujourd’hui, avec une indignation théâtrale, l’existence d’une violence politique juive. Certains groupes sionistes clandestins eurent recours aux attentats, à l’insurrection et à des actes moralement condamnables. Le reconnaître ne signifie ni les glorifier ni les dissimuler. Cela signifie comprendre que la naissance des nations ne se déroule presque jamais dans la pureté morale dont rêvent, après coup, les professeurs de vertu installés dans le confort de l’histoire accomplie.
Camus rappelait que la révolte perd sa légitimité lorsqu’elle oublie la limite et transforme la justice en permission de tuer. Cette règle doit valoir pour tous. Elle oblige à condamner les violences commises par des extrémistes juifs, mais également celles de mouvements palestiniens qui glorifient l’assassinat de civils, transforment les auteurs d’attentats en héros et érigent la mort juive en instrument politique, en pédagogie collective et parfois même en promesse religieuse.
Parler en 2026 de « terrorisme juif » comme d’une essence collective, tout en minimisant, en excusant ou en romantisant des mouvements qui célèbrent le meurtre de Juifs, relève d’une ignorance historique confondante — lorsqu’il ne s’agit pas d’une falsification délibérée.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un Juif ne puisse commettre un acte terroriste. Lorsqu’un extrémiste attaque volontairement des civils pour les intimider, les expulser ou imposer par la violence un projet politique, le terme doit être employé sans hésitation.
Mais assimiler ces actes, généralement condamnés par l’État, par la justice et par une large partie de la société israélienne, à une idéologie faisant de l’assassinat des Juifs une stratégie collective relève d’une symétrie mensongère. C’est comparer des crimes qu’une société s’efforce, au moins en principe, de sanctionner, à une culture politique qui peut les célébrer, les récompenser et les transmettre.
La rigueur morale exige donc de condamner les crimes commis par des extrémistes juifs sans transformer cette condamnation en instrument de délégitimation du sionisme. Elle exige également de refuser que l’accusation de « terrorisme juif » serve à relativiser la haine antisémite, le culte du martyr et la célébration de la mort juive présents dans certains courants palestiniens.
Or, chez plusieurs intellectuels autoproclamés, cette rigueur disparaît au profit d’un conformisme idéologique parfaitement satisfait de lui-même. Ils s’imaginent courageux parce qu’ils accusent leur propre camp, éclairés parce qu’ils reprennent le vocabulaire de ses adversaires et humanistes parce qu’ils refusent aux Juifs ce qu’ils accordent généreusement à tous les peuples.
Nietzsche avait montré combien le ressentiment pouvait se déguiser en morale. Il arrive en effet qu’une haine politique se présente sous les traits de la compassion, que l’impuissance se proclame vertu et que la dénonciation systématique d’Israël se pare des couleurs flatteuses de l’universalisme.
Mais toute morale doit être interrogée sur ce qu’elle dissimule, sur les forces qu’elle sert et sur les haines qu’elle autorise.
Chez ces intellectuels de circonstance, la critique d’Israël n’est plus un exercice de vigilance démocratique. Elle devient une jouissance accusatrice, une manière commode d’obtenir une supériorité morale en adoptant contre son propre peuple le langage de ses ennemis.
Ils ne critiquent plus pour corriger. Ils accusent pour se distinguer.
Ils ne cherchent plus à comprendre. Ils cherchent à comparaître du bon côté du tribunal imaginaire de l’époque.
Ils ne défendent plus l’universel. Ils récitent le catéchisme de leur milieu.
Cette posture n’est pas la marque certaine d’une intelligence supérieure. Elle relève souvent de la paresse intellectuelle, du conformisme, de la haine de soi socialement valorisée et de cette crétinerie générale qui transforme l’ignorance en vertu, la capitulation en courage et le reniement national en noblesse morale.
Critiquer Israël est légitime. Examiner ses fautes, dénoncer ses injustices et combattre ses dérives est indispensable à la santé démocratique du pays. Une souveraineté qui s’interdirait toute autocritique deviendrait rapidement une puissance aveugle.
Mais haïr par principe le sionisme souverain, effacer la continuité historique du peuple juif, nier les menaces qui pèsent sur lui et réserver toute sa compassion à ceux qui rêvent de sa disparition, ce n’est plus exercer une pensée critique : c’est abdiquer son jugement.
La maturité philosophique consiste précisément à tenir ensemble plusieurs exigences : la souveraineté juive est légitime et nécessaire ; la puissance doit demeurer soumise à la justice ; l’autre doit être reconnu dans son humanité ; mais cette reconnaissance ne saurait exiger la négation de soi.
Le sionisme souverain ne signifie pas que tout ce qu’accomplit Israël est juste. Il signifie que le peuple juif possède enfin la capacité politique de répondre de ses actes, de corriger ses fautes, de défendre son existence et d’assumer son histoire.
La souveraineté n’est donc pas l’abolition de la morale. Elle en est la condition politique. Car seul un peuple libre peut être véritablement responsable de ce qu’il fait. Un peuple condamné à l’impuissance ne possède même plus la liberté de choisir entre la justice et l’injustice : il ne lui reste que celle de subir.
Tout le reste n’est que propagande, ignorance ou imposture intellectuelle.
