Il faut reconnaître à notre époque un talent dont les siècles précédents étaient probablement incapables : elle a réussi à fabriquer un homme nouveau, non pas exactement plus savant, ni même nécessairement plus intelligent, mais infiniment plus certain de lui-même. Cet homme, nous le croisons partout. Il parle vite, tranche fort, commente tout. Il connaît mal, mais il affirme bien. Il lit peu, mais il conclut beaucoup. Il n’a nul besoin d’étudier longuement une question pour s’en faire une opinion, puisqu’il possède désormais ce privilège moderne qui consiste à considérer l’opinion elle-même comme une forme suffisante de connaissance. Appelons-le Homo Opinicus.
Homo Opinicus est l’enfant parfaitement réussi de notre civilisation de l’instant. Il naît dans un monde où presque tout le savoir humain est accessible, mais où l’effort nécessaire pour l’acquérir paraît de plus en plus superflu. Bibliothèques, archives, conférences, encyclopédies, textes fondateurs, œuvres complètes : tout est disponible, immédiatement ou presque. Cette disponibilité prodigieuse aurait pu engendrer une nouvelle passion de la connaissance. Elle a parfois produit exactement l’inverse : l’illusion de savoir. Homo Opinicus s’épanouit dans cette illusion parce qu’elle lui évite les lenteurs de l’apprentissage. Il n’a pas besoin de lire un livre s’il peut consulter un résumé, ni de lire le résumé s’il peut en trouver le commentaire, ni même de s’attarder sur le commentaire si le titre lui paraît suffisamment explicite. Lorsque le titre est encore trop long, une image, un extrait, une phrase isolée ou une indignation déjà préparée feront parfaitement l’affaire.
C’est ainsi que notre civilisation a entrepris une immense opération de compression du savoir. Nous sommes passés du livre à l’article, de l’article au résumé, du résumé au commentaire, du commentaire au titre, du titre à l’image, puis de l’image au réflexe. Nous vivons désormais dans la civilisation du résumé du résumé, et Homo Opinicus en est le citoyen idéal. Il ne méprise nullement le savoir ; ce serait trop simple. Il aime au contraire son prestige, son vocabulaire et l’autorité qu’il confère, à condition toutefois de ne pas avoir à le fréquenter trop longtemps. Il veut les conclusions sans le chemin, les certitudes sans les difficultés, les verdicts sans l’enquête.
Le livre lui apparaît alors comme un objet presque hostile par sa durée même. Il faut du temps pour le lire, parfois plusieurs jours ou plusieurs semaines. Il faut accepter de ne pas tout comprendre immédiatement, revenir sur une phrase, confronter une idée à une autre, supporter une démonstration qui ne conduit pas exactement là où l’on voulait aller. Le livre impose quelque chose qu’Homo Opinicus supporte de moins en moins : la résistance. Or notre homme exige que le monde se laisse saisir rapidement. Un problème qui réclame trop de contexte lui paraît mal posé ; une pensée qui demande un effort lui semble inutilement compliquée ; un auteur difficile devient suspect d’élitisme. Pourquoi trois cents pages sur la démocratie lorsqu’une vidéo de trente secondes permet déjà de savoir qui est démocrate et qui ne l’est pas ? Pourquoi étudier l’histoire d’un conflit lorsqu’une photographie suffit à choisir son camp ? Pourquoi apprendre l’économie lorsqu’une conviction morale sur les riches, les pauvres, l’État ou le marché permet déjà de conclure ?
Homo Opinicus possède sur toutes ces questions une disponibilité admirable. Une guerre éclate, et le voilà stratège. Une crise économique surgit, et il devient économiste. Une épidémie apparaît, il se découvre épidémiologiste. Une crise institutionnelle éclate, et voici qu’il maîtrise le droit constitutionnel. Une élection étrangère a lieu dans un pays dont il aurait été incapable de citer trois provinces la veille, et il en explique désormais les ressorts historiques, sociaux et politiques avec l’assurance d’un homme qui a consacré sa vie au sujet.
Sa grande force tient à la vitesse. Le spécialiste hésite, Homo Opinicus affirme. L’historien contextualise, lui tranche. Le chercheur doute, lui sait. L’expert peut commettre cette faute terrible qui consiste à dire : « Nous manquons encore d’éléments. » Homo Opinicus ne manque jamais d’éléments, car une impression lui suffit. Voilà pourquoi la bêtise voyage si bien : elle voyage léger. La pensée, elle, s’encombre de contexte, de contradictions, de nuances, de causes, de conséquences et de vérifications. La bêtise n’emporte rien de tout cela. Elle se présente avec une phrase, une émotion, une image, et passe partout.
Homo Opinicus est donc un formidable accélérateur de certitudes. Il ne supporte pas longtemps le vide d’une opinion encore inachevée. Lorsqu’un événement surgit, il lui faut immédiatement savoir ce qu’il en pense. Le silence lui paraît presque coupable, l’hésitation ressemble à une faiblesse, la réserve devient suspecte. Il faut être pour ou contre, avec ou contre, indigné ou scandalisé. Jamais simplement perplexe. La perplexité a d’ailleurs un défaut essentiel : elle se partage mal. Elle ne produit aucun effet, aucun signe d’appartenance, aucune satisfaction morale immédiate.
Ainsi, Homo Opinicus réagit. Une déclaration apparaît, il réagit. Une photographie circule, il réagit. Un ministre parle, une célébrité trébuche, une phrase est sortie de son contexte, un événement encore confus surgit quelque part dans le monde : il réagit avant même d’avoir compris. Sa vie intellectuelle devient une succession de réflexes, et plus il réagit, plus il a le sentiment de participer au monde. Peu à peu, il confond présence et pensée. La réaction devient une preuve d’existence.
Il faut cependant reconnaître à Homo Opinicus une autre qualité remarquable : l’oubli. Sans cette faculté, son existence deviendrait vite pénible, car celui qui produit chaque jour des jugements définitifs court nécessairement le risque de se contredire. Heureusement, notre époque a élaboré tout un vocabulaire permettant d’échapper à cette humiliation. On ne se contredit plus, on évolue ; on ne change pas opportunément de position, on chemine ; on ne suit pas une mode, on déconstruit ; on ne renie pas ce qu’on affirmait la semaine précédente, on a mûri. Homo Opinicus peut donc défendre une idée lundi, soutenir son contraire mercredi et dénoncer vendredi ceux qui pensent encore ce qu’il pensait lundi. La mémoire devenant facultative, la cohérence peut l’être également.
La superficialité contemporaine trouve là son terrain naturel. Homo Opinicus ne se contente pas de rester à la surface des choses ; il finit par croire que la surface est toute la réalité. Une image devient une preuve, une émotion devient un raisonnement, une indignation devient une morale, une répétition devient une vérité. Il suffit qu’une absurdité soit répétée suffisamment souvent pour qu’elle gagne en respectabilité. Elle devient une tendance, puis un discours dominant, puis une évidence. Celui qui demande simplement si elle est exacte finit parfois par paraître plus suspect que celui qui l’affirme avec conviction.
La vérité part alors avec un handicap considérable. Elle est lente, elle vérifie, compare, distingue, introduit des nuances et produit parfois de longues explications. La bêtise, elle, tient parfaitement en huit mots. Et sur le marché contemporain de l’attention, huit mots bien choisis ont souvent davantage de chances que trois pages de démonstration. Homo Opinicus vit précisément sur ce marché. Il ne se demande plus seulement si une idée est juste, mais si elle circule bien, si elle frappe, si elle émeut, si elle peut être partagée sans explication. Une vérité trop complexe devient une mauvaise communicante ; une sottise élégante possède toutes les chances de réussir.
À cette victoire de la vitesse s’ajoute celle de l’émotion. Homo Opinicus ressent beaucoup, ou du moins il nous informe beaucoup de ce qu’il ressent. Son émotion devient publique, visible, presque démonstrative. « Je suis bouleversé » tend à signifier « j’ai compris » ; « je suis indigné » devient parfois l’équivalent de « j’ai raison ».
À propos de l’auteur
Rony Akrich est essayiste, conférencier, fondateur de l’Université populaire gratuite de Jérusalem et d’Ashdod, et enseignant en historiosophie biblique. Son travail explore les liens entre pensée biblique, philosophie, histoire, éthique et société contemporaine. À travers ses écrits et ses enseignements, il cherche à faire dialoguer les sources juives avec la pensée universelle, dans une démarche de questionnement, de transmission et de responsabilité.
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