Hommage personnel au Rav Léon Ashkenazi, Manitou zatsal
Je vous ai rencontré pour la première fois en décembre 1976. J’étais alors étudiant et je veillais sur votre père, le Rav Ashkenazi, ancien grand rabbin d’Algérie. C’est votre sœur qui vous avait présenté à moi en ces termes : « Voici le Rav, voici Manitou, le Rav Léon Ashkenazi. » Je ne connaissais ni l’un ni l’autre. Je n’avais jamais entendu parler de vous, de votre histoire, de votre parcours, de votre œuvre. À cette époque, j’étais militant trotskiste d’extrême gauche, habité par d’autres convictions, d’autres lectures, d’autres combats. Nous n’avions échangé que quelques mots. Pourtant, ce fut la première fois que je découvris votre visage, sans imaginer un seul instant la place que vous alliez occuper dans mon existence.
Trois années plus tard, je me rendis en Israël. J’y rencontrai le Rav Tsvi Yehouda Hacohen Kook, auprès duquel j’eus également l’occasion de prodiguer des soins. Certains de ses élèves, apprenant que je parlais français, estimèrent qu’il fallait absolument que je vous rencontre. Ils m’accompagnèrent donc jusqu’à vous.
Vous étiez plongé dans votre étude. Vous avez levé les yeux, m’avez regardé et, avec cette simplicité qui vous caractérisait, vous m’avez lancé : « Tiens, c’est toi ? » Je demeurai interdit. De quoi parliez-vous ? Pourquoi cette familiarité immédiate ? Il me fallut un instant pour comprendre que vous vous souveniez de cette rencontre de décembre 1976. Vous aviez conservé le souvenir de ce jeune étudiant croisé trois ans auparavant. Moi, je n’aurais jamais imaginé que vous puissiez vous rappeler de moi. Alors, nous avons parlé. Et vous avez su écouter. Cette faculté d’écoute demeure, aujourd’hui encore, l’un des souvenirs les plus précieux que je garde de vous. Vous saviez poser les questions justes. Vous ne cherchiez pas à fournir des réponses toutes faites, encore moins à imposer des certitudes. Vous ouvriez des chemins. Vous déplaciez les évidences. Vous m’ameniez à interroger ce que je croyais savoir, ce que je pensais être, ce que je cherchais sans toujours pouvoir le nommer.
Le Rav Tsvi Yehouda Kook avait déjà commencé à ébranler mes certitudes et à orienter mon questionnement. Vous avez poursuivi ce travail, à votre manière, en me laissant cette liberté essentielle : celle de découvrir par moi-même les réponses aux questions que vous faisiez naître. Je voudrais également rappeler quelque chose qui pourrait sembler anodin et qui, pourtant, ne l’était nullement : ce tutoiement spontané, dès notre rencontre. Il avait quelque chose de profondément accueillant. Il abolissait la distance sans jamais abolir le respect. J’étais seul dans ce pays, sans famille, sans amis, sans relations, sans véritable point d’ancrage. J’étais venu chercher, rencontrer, comprendre. Et voilà que vous me parliez comme si j’avais toujours eu ma place. Vous m’avez ainsi ouvert des portes, non seulement celles de votre enseignement, mais aussi celles d’un monde humain et intellectuel dont j’ignorais encore l’extraordinaire richesse.
Grâce à vous, j’ai pu rencontrer le professeur André Neher, Madame Éliane Amado Lévy-Valensi, le professeur Beno gross, et tant d’autres personnalités qui allaient, chacune à sa manière, jalonner mon itinéraire. Mais ce qui demeure pour moi inaltérable, c’est le souvenir d’un homme d’une envergure intellectuelle et spirituelle que je n’avais encore jamais rencontrée. Vous possédiez cette capacité rare de faire dialoguer des univers que tant d’autres s’obstinaient à séparer. La connaissance hébraïque la plus profonde côtoyait chez vous les sciences, la philosophie, l’histoire, les grandes interrogations de la modernité. Rien ne semblait étranger à votre réflexion. Vous passiez d’un texte du Maharal à une interrogation philosophique contemporaine, d’une lecture biblique à une question de civilisation, sans jamais céder à la facilité des rapprochements artificiels. Et moi, qui étais si profondément attaché à la philosophie, aux sciences humaines, à cette exigence de rationalité qui avait nourri mes engagements antérieurs, je découvrais qu’il n’était pas nécessaire de renoncer à l’intelligence pour entrer dans l’univers de la pensée hébraïque. Bien au contraire. Vous me faisiez comprendre que la pensée hébraïque n’était pas une pensée enfermée sur elle-même, mais une manière singulière d’interroger l’universel, l’histoire, l’homme et sa responsabilité. Vous ne m’avez jamais dit exactement cette phrase, mais elle exprime aujourd’hui ce que j’ai reçu de vous : vous m’avez aidé à découvrir l’Hébreu qui se cachait dans le Juif que j’étais.
Il ne s’agissait pas simplement d’apprendre une langue, de découvrir des textes ou de renouer avec une tradition. Il s’agissait de faire émerger une dimension de mon être que j’ignorais encore, une identité intellectuelle et existentielle enfouie sous les évidences de mon éducation, de mes lectures et de mes engagements. Je me souviens également d’un Chabbat que nous avions passé ensemble à Kiryat Arba, chez des amis à vous. Après mes premières années d’études hébraïques, j’avais eu l’audace, peut-être même l’outrecuidance, de donner un cours sur le Maharal de Prague en votre présence. Quelle prétention, pensais-je, de parler du Maharal devant celui qui en avait fait l’une des sources majeures de son enseignement ! Pourtant, vous m’avez écouté. Avec patience. Avec attention. Avec cette générosité intellectuelle qui consistait à laisser l’autre exister, à lui permettre de déployer sa pensée, sans chercher à l’interrompre pour rappeler votre propre savoir. Puis, lorsque le cours fut terminé et que les participants furent partis, vous m’avez dit que j’avais le droit d’enseigner le Maharal de Prague. Que j’avais le droit de parler. Vous ne pouvez imaginer ce que ces quelques mots ont représenté pour moi.
Ils n’étaient pas une simple marque d’encouragement. Ils constituaient une reconnaissance, mais aussi une responsabilité. Vous ne me donniez pas un diplôme, vous ne me confériez pas un titre. Vous me reconnaissiez le droit de prendre la parole, de transmettre, d’oser penser à voix haute devant d’autres. C’était peut-être là l’une de vos plus grandes qualités de maître : vous ne cherchiez pas à fabriquer des disciples à votre image, mais à permettre à chacun de devenir lui-même. Je n’ai pourtant jamais été, à proprement parler, un élève régulier de vos cours. Je ne me suis pas assis pendant des années dans votre salle d’étude. Notre relation s’est construite autrement, au gré des rencontres, des conversations, des circonstances et des événements qui ont traversé nos vies.
Et puis il y eut ces moments infiniment plus douloureux, lorsque la maladie vous conduisit dans le service d’oncologie où je travaillais. Je prenais alors des gardes de nuit, notamment pour pouvoir, lorsque le service m’accordait quelques instants de répit, venir m’asseoir près de vous. Vous étiez malade. Vous souffriez. Vous étiez contraint de demeurer alité. Et pourtant, dans cette situation où la fragilité humaine s’impose avec une brutalité que nul discours ne saurait atténuer, il demeurait encore possible de parler, d’écouter, de questionner, d’échanger. Je conserve de ces nuits un souvenir singulier, presque impossible à traduire en mots. Il y eut des paroles, des confidences peut-être, des réflexions, des échanges dont personne d’autre n’aura sans doute jamais été témoin. Des moments qui n’appartenaient ni à une salle de cours ni à une conférence, ni même à ce que l’on appelle habituellement un enseignement. Ils appartenaient à cette rencontre de deux êtres humains lorsque les apparences, les fonctions et les titres s’effacent devant la vulnérabilité de l’existence. J’y ai découvert une autre dimension de votre humanité. Et ces souvenirs, comme tous les autres, demeurent inscrits dans les profondeurs de ma mémoire.
Aujourd’hui encore, je continue à écouter votre parole. Je retrouve votre voix, votre accent, votre humour, vos silences, vos ironies parfois mordantes, vos pointes d’esprit, votre manière si particulière de déplacer une question pour en révéler soudain la véritable portée. Je dois d’ailleurs reconnaître qu’il n’est pas toujours aisé de vous lire en hébreu. Car pour comprendre pleinement votre enseignement, il faut connaître votre français. Il faut avoir entendu vos intonations, saisi votre humour, perçu votre sagesse, deviné cette ironie qui traversait certaines de vos formulations. Il faut connaître quelque chose de l’homme pour entendre toute la richesse de sa pensée. Votre enseignement était trop pluriel, trop éclectique, trop profondément vivant pour être enfermé dans une simple transcription.
Les années ont passé. Les rencontres sont devenues des souvenirs. Les maîtres qui ont accompagné mon existence ont, les uns après les autres, quitté ce monde. Mais ils continuent d’habiter ma pensée, de nourrir mes interrogations, parfois même de contester silencieusement mes certitudes. Je n’ai pas oublié le Rav Tsvi Yehouda Kook. Je n’ai pas oublié André Neher, Éliane Amado Lévy-Valensi, Beno Gross, ni tant d’autres qui ont contribué à façonner ce que je suis devenu. Et je ne peux certainement pas vous oublier. Car vous appartenez à cette catégorie rarissime d’hommes dont l’influence ne se mesure ni au nombre de cours suivis, ni aux livres lus, ni même aux années passées à leurs côtés, mais à la transformation intérieure qu’ils rendent possible.
En ce jour anniversaire, je voudrais donc vous dire une fois encore, pour la énième fois, un mot très simple : merci. Merci de m’avoir écouté lorsque je cherchais encore mon chemin. Merci de ne pas avoir exigé que je renonce à celui que j’étais pour découvrir celui que je pouvais devenir. Merci de m’avoir appris que les questions authentiques valent parfois davantage que les réponses prématurées. Merci de m’avoir accordé cette confiance qui autorise un homme à penser, à parler, à enseigner et à transmettre. Et surtout, merci de m’avoir permis de découvrir l’Hébreu qui se cachait dans le Juif que j’étais.
Car si je suis devenu aujourd’hui, à mon tour, un homme qui enseigne, qui interroge, qui tente de transmettre, ce n’est certainement pas pour reproduire vos paroles ou répéter vos réponses. C’est pour essayer de devenir, aussi modestement que possible, un passage, un relais, un canal par lequel d’autres pourront peut-être découvrir, eux aussi, l’Hébreu qui demeure encore caché dans le Juif qu’ils sont. C’est peut-être cela, finalement, la véritable transmission : non pas faire de l’autre son prolongement, mais lui permettre de découvrir ce qui, en lui, attendait de naître. Vous avez été, pour moi, l’un de ces hommes qui rendent une telle naissance possible. Et pour cela, ma reconnaissance ne s’éteindra jamais. Que Dieu bénisse votre mémoire Maitre.
À propos de l’auteur
Rony Akrich est essayiste, conférencier, fondateur de l’Université populaire gratuite de Jérusalem et d’Ashdod, et enseignant en historiosophie biblique. Son travail explore les liens entre pensée biblique, philosophie, histoire, éthique et société contemporaine. À travers ses écrits et ses enseignements, il cherche à faire dialoguer les sources juives avec la pensée universelle, dans une démarche de questionnement, de transmission et de responsabilité.
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