Après le 7 octobre : mémoire ou mensonge? Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Après le 7 octobre : mémoire ou mensonge? Par Rony Akrich

Comment demander à un peuple de se souvenir de la Shoah comme d’un passé achevé, comme d’un devoir de mémoire ritualisé, scolaire, cérémoniel, presque muséal, alors que, sur sa propre terre, dans son propre État, a pu se produire le plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah ? Le 7 octobre n’a pas seulement coûté des vies, détruit des familles, éventré des certitudes militaires et politiques. Il a frappé plus profond : il a atteint l’idée même d’Israël comme réponse historique à l’impuissance juive.

Car enfin, à quoi devait servir Israël, sinon à cela ? À mettre fin à l’abandon. À faire qu’aucun Juif ne soit plus jamais livré sans défense à une haine exterminatrice. À traduire la mémoire en institutions, le souvenir en frontières, l’histoire en armée, la conscience en vigilance, et la souffrance en souveraineté. Israël devait être la leçon politique de la Shoah. Non son commentaire. Non sa commémoration. Non sa liturgie. Sa leçon.

Or le 7 octobre a introduit dans la conscience juive une question terrible : que vaut une mémoire qui n’empêche pas le retour du massacre ? Que vaut le souvenir, si l’histoire retrouve le chemin du sang au cœur même du refuge censé l’interdire ? Certes, il ne s’agit pas de confondre la Shoah et le 7 octobre. La Shoah fut le projet total d’anéantissement des Juifs d’Europe, porté par un appareil industriel, bureaucratique, continental. Le 7 octobre n’est pas Auschwitz. Mais c’est précisément pour cela que sa portée symbolique est si accablante : après Auschwitz, après l’exil, après le sionisme, après la renaissance de la souveraineté juive, des Juifs ont encore pu être massacrés en masse parce qu’ils étaient Juifs. Voilà le séisme.

Dès lors, le rapport à la Shoah ne peut plus être le même. On ne peut plus se contenter de répéter : souvenons-nous. Il faut demander : qu’avons-nous réellement compris ? Qu’avons-nous refusé de comprendre ? Qu’avons-nous laissé survivre en nous de l’esprit d’exil, de l’illusion, de la fatigue historique, de la croyance selon laquelle la technique, les frontières, les dispositifs, les accords, les écrans, les doctrines et les experts suffiraient à nous dispenser de la lucidité tragique ? Le 7 octobre n’a pas effacé la Shoah ; il en a ravivé l’aiguillon. Il a rappelé, dans la violence, que la mémoire n’est pas un sanctuaire mais une exigence.

Le plus insupportable est peut-être ailleurs encore. Une partie du monde accepte volontiers le Juif-mémoire, le Juif-victime, le Juif-témoin, le Juif pleuré après coup. Mais elle supporte beaucoup moins le Juif souverain, le Juif armé, le Juif qui tire de son passé non une morale plaintive et universaliste, mais une conclusion politique rigoureuse : un peuple traqué qui ne se défend pas signe lui-même son retour au malheur. On veut bien des Juifs qu’ils commémorent leurs morts. On leur pardonne plus difficilement de vouloir empêcher les prochains.

C’est là l’hypocrisie majeure de notre temps. On instrumentalise la Shoah comme leçon éthique abstraite, on la transforme en religion civile de l’émotion, mais on refuse d’en admettre la conséquence politique la plus élémentaire : la défense juive n’est pas une option morale parmi d’autres, elle est une obligation historique. Comme si la mémoire devait rester pure à condition de demeurer impuissante. Comme si les morts n’étaient honorables qu’à la condition que les vivants restent désarmés dans leur âme, sinon dans leurs mains.

Le 7 octobre a donc produit une vérité terrible : la Shoah n’est plus seulement derrière nous. Elle est revenue comme question vivante. Non sous sa forme passée, mais sous cette interrogation abyssale : avons-nous réellement quitté l’histoire de la vulnérabilité juive, ou en avons-nous seulement déplacé le théâtre ? Israël existe, oui. Israël combat, oui. Israël s’est relevé, oui. Mais le 7 octobre a montré que l’existence d’un État, en elle-même, ne suffit pas. La souveraineté n’est pas un décor. Elle n’est pas un drapeau, un hymne, une aviation et des cérémonies. Elle est une conscience. Elle est une tension. Elle est une manière d’habiter l’histoire sans se raconter d’histoires.

C’est ici qu’apparaît la question la plus difficile : qu’a-t-il survécu en Israël de l’esprit d’exil ? Non pas dans la géographie, mais dans la psychologie politique. Dans l’idée que la haine finit toujours par se calmer d’elle-même. Dans le besoin d’être reconnu avant d’être respecté. Dans la tentation de confondre humanité et faiblesse, retenue et aveuglement, morale et désarmement intérieur. L’exil ne s’achève pas quand on change de sol. Il s’achève quand on cesse d’attendre des autres qu’ils garantissent notre existence à notre place.

Se souvenir de la Shoah après le 7 octobre, ce n’est donc plus répéter des formules, visiter des mémoriaux, allumer des bougies et prononcer des serments convenus. C’est comprendre que la mémoire juive n’a de dignité que si elle devient force de discernement, énergie de défense, refus obstiné de l’illusion. La mémoire n’est pas là pour sanctifier les morts tout en désarmant les vivants. Elle est là pour obliger les vivants. Elle est là pour leur rappeler que la haine ne se dissout pas dans les hommages, qu’elle ne cède ni devant les bons sentiments ni devant les abstractions morales, et qu’un peuple qui oublie ce que signifie être traqué finit toujours par appeler naïveté ce qu’il prend pour vertu.

Le 7 octobre fut une blessure de la souveraineté. Une défaite de la vigilance. Une faillite de l’anticipation. Mais il fut aussi, dans son horreur, une convocation. Il a rappelé que la Shoah n’est pas seulement un objet de mémoire ; elle est une clé de jugement. Tant qu’Israël n’aura pas tiré de cette vérité toutes les conséquences intellectuelles, morales et politiques, le souvenir restera mutilé. Il sera solennel, mais incomplet. Respectable, mais abstrait. Émouvant, parfois, mais encore en deçà de son exigence.

Car la fidélité véritable aux morts de la Shoah ne consiste pas à parler d’eux sans fin. Elle consiste à faire en sorte que leur mémoire cesse d’être un rite impuissant. Elle consiste à inscrire dans la chair de la souveraineté juive cette évidence irrévocable : plus jamais ne doit signifier quelque chose. Non pas un slogan, mais une doctrine de survie. Non pas une lamentation, mais une volonté. Non pas une morale du souvenir, mais une politique de l’existence.

Au fond, la seule fidélité véritable aux morts de la Shoah est celle-ci : faire en sorte que plus jamais un 7 octobre ne soit possible.

Rony Akrich, 70 ans, écrivain, essayiste et conférencier en Israël, fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat (Jérusalem, Ashdod).

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