Il est des hommes qui veulent être les seuls à éclairer. Ils parlent de lumière, mais leur lumière ressemble déjà à un pouvoir. Elle ne cherche plus à faire voir, elle cherche à dominer le regard. Elle ne libère pas, elle organise la dépendance. Elle exige que les autres restent dans l’ombre afin que son éclat paraisse plus nécessaire. C’est ainsi que naissent les fausses grandeurs : elles ne grandissent qu’en empêchant les autres de grandir.
La paracha Behaalotekha nous introduit dans une autre intelligence de la lumière. Elle commence par la Menorah, et la Torah ne dit pas seulement : lorsque tu allumeras les lampes. Elle dit : “Behaalotekha”, lorsque tu feras monter les lumières. Il ne s’agit pas simplement de produire une flamme, mais de l’élever jusqu’à ce qu’elle puisse tenir d’elle-même. Toute une philosophie de l’éducation, de la transmission et de la responsabilité se trouve déjà dans ce verbe. Éduquer, ce n’est pas maintenir l’autre sous tutelle. Enseigner, ce n’est pas faire répéter indéfiniment sa propre parole. Gouverner, ce n’est pas garder le peuple dans l’enfance. Le véritable maître ne fabrique pas des disciples dociles ; il permet à d’autres consciences de s’éveiller.
C’est pourquoi l’épisode d’Eldad et Médad est décisif. Deux hommes prophétisent dans le camp, hors du lieu attendu, hors du cadre prévu, hors de la centralisation officielle. Josué s’en inquiète. Il croit défendre Moïse, mais il défend surtout une certaine conception de l’autorité : celle qui craint que l’esprit, en se répandant, ne désorganise l’ordre établi. Pour lui, si d’autres prophétisent, quelque chose risque d’être retiré à Moïse. Mais Moïse répond par une parole immense : “Puisse tout le peuple de Dieu être prophète.”
Cette phrase renverse toute la logique de la jalousie. Moïse ne défend pas un privilège. Il ne protège pas un territoire symbolique. Il ne transforme pas la prophétie en propriété privée. Il ne se sent pas diminué par l’élévation d’Eldad et Médad. Au contraire, il y voit l’accomplissement même de ce que doit être Israël : non pas un peuple suspendu à une seule voix, mais une communauté capable de recevoir l’esprit, de penser, de répondre, de devenir adulte devant Dieu et devant l’histoire.
On pense ici à Platon et à l’allégorie de la caverne. Celui qui a vu la lumière ne possède pas la vérité comme un bien privé. Il doit revenir vers ceux qui demeurent prisonniers des ombres. Mais ce retour ne peut devenir une nouvelle domination. Le philosophe ne revient pas pour remplacer les chaînes anciennes par sa propre autorité ; il revient pour rendre possible une conversion du regard. Moïse, à sa manière, accomplit ce geste : il ne veut pas d’une humanité agenouillée devant son éclat ; il souhaite que d’autres yeux s’ouvrent et que d’autres voix parlent.
Aristote nous aide à prolonger cette intuition. L’homme ne devient pleinement humain que dans la cité, dans la parole partagée, dans la responsabilité commune. Une communauté vivante ne peut donc pas être une masse silencieuse autour d’un seul homme, fût-il le plus grand. Elle doit devenir un espace où chacun reçoit sa part d’action, de jugement et de parole. Moïse comprend que le peuple d’Israël ne peut demeurer éternellement dans une dépendance infantile. Une nation ne naît vraiment que lorsque la responsabilité cesse d’être concentrée dans une seule figure et commence à circuler dans le corps entier du peuple.
C’est ici que Spinoza devient précieux. Dans son analyse des passions, la jalousie appartient au monde de la tristesse, de la crainte, de l’impuissance intérieure. L’homme dominé par la peur imagine que la puissance de l’autre diminue la sienne. Il vit dans un univers fermé, comme si l’existence était un territoire trop étroit pour accueillir plusieurs grandeurs. Mais l’homme libre sait que la puissance véritable ne se perd pas lorsqu’elle se partage. Plus les êtres autour de moi deviennent libres, lucides et capables, plus le monde commun s’élargit. Moïse est cet homme libre : il ne mesure pas son être à l’abaissement d’autrui. Il sait qu’une lumière transmise n’est pas une lumière perdue.
Avec Hegel, nous entrons dans la question de la reconnaissance. Toute conscience cherche à être reconnue par une autre conscience. Mais lorsque cette recherche se pervertit, elle devient lutte pour la domination. Je veux être reconnu, mais je refuse de reconnaître pleinement l’autre. Moïse échappe à cette logique. Il ne demande pas que le peuple existe uniquement comme miroir de sa propre grandeur. Il reconnaît qu’une autre conscience peut recevoir l’esprit. Il accepte que la parole prophétique surgisse hors de lui, hors du centre, hors de la hiérarchie visible. Sa grandeur est d’accorder à l’autre la possibilité d’être lui aussi porteur d’une vérité.
Nietzsche, lui, nous aide à nommer la maladie inverse : le ressentiment. Il y a des êtres qui ne veulent pas seulement s’élever, mais surtout empêcher les autres de s’élever. Leur joie n’est pas dans la création, mais dans le rabaissement. La jalousie devient alors une hostilité contre l’abondance de la vie. Face à cela, Moïse apparaît comme une figure de puissance non ressentimentale. Il ne dit pas non à la grandeur d’autrui. Il dit oui. Il est assez fort pour désirer d’autres forces.
Mais la Torah va plus loin encore, car il ne s’agit pas seulement de puissance ou de liberté. Il s’agit du rapport à l’autre. Emmanuel Levinas nous a appris que le visage d’autrui n’est pas d’abord une menace, mais un appel. L’autre me dérange, me décentre, m’arrache à ma tentation de tout ramener à moi. Eldad et Médad obligent Moïse à ne pas faire de lui-même le seul lieu légitime de l’esprit. Or Moïse ne les réduit pas au silence. Il entend, dans leur apparition, non une usurpation, mais une visitation de l’altérité. L’autre n’est pas celui qui me vole ma place ; il est peut-être celui par qui le monde s’élargit.
Cette intuition rejoint Martin Buber. Dans le rapport authentique, l’autre n’est pas un objet devant moi, un instrument, un rival, un obstacle. Il est un Tu. Josué risque de voir Eldad et Médad comme des problèmes à contrôler. Moïse, lui, les regarde comme des présences capables de parole, de relation et de vocation. Là où l’autorité inquiète réduit l’autre à un “cela”, Moïse maintient la possibilité du “Tu”.
Avec Hannah Arendt, l’épisode prend une dimension politique saisissante. La politique véritable naît de la pluralité humaine. Là où une seule voix prétend absorber toutes les autres, la liberté disparaît. Le totalitarisme commence toujours par une haine de la pluralité, par le rêve d’un peuple réduit à une seule volonté, une seule langue, un seul centre. Or Moïse ne rêve pas d’un peuple muet. Il désire un peuple dans lequel plusieurs voix peuvent apparaître, parler, agir, prendre part à la responsabilité commune. “Puisse tout le peuple de Dieu être prophète” devient ainsi une phrase anti-totalitaire de la Torah.
Et l’on comprend pourquoi Manitou, le Rav Yehouda Léon Ashkenazi, aurait pu voir dans cette scène une clef de l’identité hébraïque. Israël n’est pas appelé à être seulement une communauté religieuse soumise à une autorité verticale. Il est appelé à devenir un peuple de responsabilité historique, une nation capable de porter la parole divine dans le réel. La vocation hébraïque n’est pas de produire une foule dépendante d’un homme providentiel, mais de faire émerger un peuple adulte, habité par la conscience, la mémoire, la parole et la souveraineté.
C’est ici que la paracha rejoint notre époque. Nos sociétés parlent sans cesse de liberté, mais elles supportent mal les êtres libres. Les partis préfèrent les fidèles aux consciences indépendantes. Les institutions redoutent les voix qui sortent du langage autorisé. Les communautés confondent l’unité avec l’uniformité. Même la famille peut transformer l’amour en contrôle, la transmission en reproduction, la fidélité en effacement de soi.
Or Behaalotekha enseigne l’inverse. Transmettre, ce n’est pas se prolonger dans l’autre. C’est permettre à l’autre d’advenir. Le mauvais maître veut des copies. Le vrai maître veut des commencements. Le mauvais dirigeant veut que le peuple dépende de lui. Le vrai dirigeant veut que le peuple puisse porter sans lui une part de la responsabilité.
La jalousie est une maladie de la lumière. Elle naît lorsque l’on croit que l’éclat de l’autre est une offense faite à notre propre existence. L’humilité, au contraire, n’est pas la négation de soi. Moïse sait qui il est. Mais parce qu’il n’a pas besoin de se fabriquer une grandeur artificielle, il peut se réjouir de l’élévation des autres.
Voilà pourquoi sa parole demeure bouleversante. “Puisse tout le peuple de Dieu être prophète” n’est pas seulement un souhait religieux. C’est une déclaration de liberté spirituelle, le refus de toutes les confiscations de l’esprit. Israël n’a pas vocation à être un peuple d’obéissance passive, mais un peuple de responsabilité, de parole et d’écoute.
La vraie grandeur ne consiste pas à être le seul flambeau dans la nuit. Elle consiste à faire naître autour de soi une constellation. Et peut-être est-ce cela, le secret de Behaalotekha : la lumière qui ne se partage pas finit par devenir orgueil ; la lumière qui se transmet devient monde.
Rony Akrich, 70 ans, est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, active à Jérusalem et à Ashdod, il consacre son travail à la transmission de la pensée hébraïque, à la philosophie politique, à la critique culturelle et à l’éveil d’une conscience libre et responsable.
© 2026 Rony Akrich – Tous droits réservés / All rights reserved
