DEEP STATE COALISEE AU SEIN DE L’ ETAT D’ISRAEL. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
DEEP STATE COALISEE AU SEIN DE L’ ETAT D’ISRAEL. Par Rony Akrich

Le nouveau procureur militaire a annulé tous les actes d’accusation contre les soldats de la force 100 et a ainsi mis un terme à cette procédure, dont l’effondrement révèle l’ampleur du désastre institutionnel.

L’affaire de Sde Teiman et de la force 100 restera comme l’une des plus sombres révélations sur la manière dont une société peut livrer ses propres soldats à une mécanique d’accusation, de fuite, d’emballement médiatique et de brutalité institutionnelle avant même que toute la vérité n’ait été établie. Ce qui est en cause ici ne relève pas seulement d’un dossier judiciaire. Il s’agit d’une crise plus profonde, touchant au rapport entre l’armée, la justice, la presse et la nation elle-même. Lorsque des soldats envoyés servir l’État se retrouvent jetés en pâture à l’opinion, exposés à la honte publique et livrés à une mise en accusation anticipée, c’est toute la conscience civique d’un pays qui vacille.

Les développements de cette affaire ont révélé non seulement la fragilité d’un dossier présenté avec une violence exceptionnelle, mais aussi la profondeur du dérèglement qui l’a entouré. Ce scandale ne réside pas seulement dans l’accusation initiale. Il réside dans la manière dont cette affaire a été exploitée, exposée, instrumentalisée, puis partiellement désavouée lorsque ses failles sont devenues impossibles à ignorer. Lorsque la preuve demeure incertaine, lorsque la conduite de l’enquête soulève elle-même des questions, lorsque des fuites vers les médias viennent contaminer la sérénité du jugement, et lorsque des hommes sont publiquement désignés avant même que la justice n’ait achevé son travail, alors ce n’est plus seulement une procédure qui vacille, c’est l’idée même de justice.

Nous ne sommes pas en présence d’une simple erreur, ni d’une série de dysfonctionnements isolés. Nous sommes face à une coalition de malfaisance politique, médiatique et institutionnelle. Des acteurs précis, retranchés derrière leurs fonctions, appuyés par des complicités dans la presse et dans certains cercles judiciaires, ont agi comme une caste close, plus soucieuse de se couvrir elle-même, de défendre ses intérêts et de préserver son pouvoir que de servir la vérité, la justice et l’honneur des soldats d’Israël. Dans cette affaire, l’ancienne procureure militaire porte une responsabilité morale écrasante. Beaucoup perçoivent dans sa conduite non pas une faute ordinaire, mais une volonté froide, organisée et destructrice, dirigée contre ceux qui servent l’État, contre la confiance du peuple et contre l’unité même de la nation. Autour d’elle, certains journalistes dévoyés, certains politiciens calculateurs, et certains procureurs détachés de l’esprit de la loi ont accompagné une dérive où la carrière, l’intérêt personnel et la logique de camp ont pris le pas sur toute exigence de justice. Ce n’est plus alors le droit qui gouverne, mais un système de pouvoir qui se sert du droit, de la presse et de l’institution comme d’armes tournées contre les soldats, contre la vérité et contre le peuple.

C’est précisément pour cela que l’exigence d’une commission d’enquête d’État s’impose avec force. Il faut examiner jusqu’au bout la conduite du parquet militaire, les conditions dans lesquelles des éléments du dossier ont été divulgués, la construction du récit public autour des soldats de la force 100, et la manière dont des accusations d’une gravité extrême ont pu être amplifiées en Israël et à l’étranger avant que le tableau complet ne soit établi. Une démocratie digne de ce nom ne peut pas se satisfaire d’un tel enchaînement. Elle doit demander qui a parlé, qui a transmis, qui a orienté, qui a monté en récit, qui a choisi de présenter des fragments comme s’ils constituaient le tout, et qui a accepté que des soldats soient exposés à la honte publique avant que la vérité n’ait été établie.

La crise des fuites aggrave encore cette impression de décomposition. Une justice qui fuit dans les rédactions avant de se tenir dans les prétoires devient vulnérable à toutes les manipulations, à toutes les passions, à tous les usages politiques. Dès lors, le mal n’est plus seulement dans tel dossier ou dans telle procédure. Il réside dans l’habitude d’utiliser l’accusation comme une arme de gouvernement moral, dans la tentation de sacrifier des hommes réels à une démonstration idéologique, et dans la transformation de la justice en instrument d’intimidation publique.

Dans cette affaire, il convient aussi de rappeler qu’à côté de la vague accusatoire, il y eut des avocats, des voix publiques et des journalistes qui refusèrent de suivre la pente facile de la condamnation préalable. Ils ont combattu ce qu’ils percevaient comme une procédure dévoyée, nourrie par un agenda politique ou idéologique, et non par la seule recherche des faits. Parmi ces voix, Ayala Hasson a occupé, pour beaucoup, une place singulière. Non parce qu’elle serait au-dessus de toute critique, mais parce qu’elle a représenté, aux yeux d’un grand nombre, la figure de la journaliste qui ne se contente pas d’accompagner la version dominante, et qui accepte d’aller contre le courant pour poser les questions que d’autres ne veulent plus entendre.

C’est ici qu’apparaît une distinction plus profonde encore, qui dépasse le seul cadre de l’affaire. Il existe une différence essentielle entre la femme de fonction et la femme de stature. Toute femme investie d’une haute charge n’élève pas, par cela seul, l’honneur des femmes. Il en est dont la position ne produit ni dignité ni responsabilité, mais froideur, arrogance et éloignement du sens de la justice. Et il en est d’autres qui, sans s’abriter derrière l’institution, sans invoquer leur rang comme un bouclier moral, choisissent le courage, l’intégrité et la fidélité à la vérité. Celles-là élèvent réellement la figure de la femme dans l’espace public, non par le slogan, mais par l’exemple.

La dignité féminine n’est pas une décoration rhétorique. Elle ne réside ni dans l’occupation d’un poste, ni dans l’appartenance au bon camp, ni dans l’usage de formules convenues sur l’émancipation. Elle se mesure au moment où il faut choisir entre écraser ou protéger, taire ou révéler, servir le mécanisme fermé du pouvoir ou se tenir aux côtés de ceux que ce mécanisme broie. Là où une femme se sert de son autorité d’une manière perçue comme humiliante, partiale ou déformante, elle ne grandit pas la condition féminine, elle la compromet. Là où une femme ose résister aux pressions, aux campagnes, aux consensus forcés, et dire que la vérité importe davantage que le confort du système, elle rend à la parole publique sa noblesse.

C’est ainsi qu’aux yeux de beaucoup, Ayala Hasson a incarné non une féminité de façade, mais une présence civique exigeante. Elle n’a pas élevé l’honneur des femmes parce qu’elle est une femme, mais parce qu’elle a rappelé que la dignité ne procède ni du genre, ni du statut, mais d’un rapport droit à la vérité. À l’inverse, lorsque des responsables investis d’une autorité élevée apparaissent comme les agents d’une logique d’humiliation, de dureté ou d’aveuglement, ils n’honorent ni leur fonction, ni la justice, ni la société, ni même la cause symbolique qu’ils prétendent représenter.

Il fallait que cette vérité soit dite, car il ne s’agit pas seulement de réhabiliter quelques hommes injustement livrés à la suspicion, mais de rappeler la nature même du lien qui unit une nation à ceux qui la défendent. Lorsqu’un pays laisse s’installer l’idée que ses combattants peuvent être publiquement livrés à la vindicte avant même que la vérité ait été sérieusement établie, il détruit en lui-même quelque chose de plus profond que la confiance. Il atteint le pacte moral qui lie le soldat, l’État et le peuple.

La revendication d’aujourd’hui n’est donc pas la vengeance. Elle est la vérité. Non l’étouffement, mais l’éclaircissement. Non le vacarme, mais la lumière. Si des soldats de la force 100 ont été traînés dans la boue, si l’affaire a été nourrie par des fuites, si le récit a été amplifié avant que ses fondements ne vacillent, alors Israël se doit à lui-même une clarification complète, indépendante et courageuse. Il ne s’agit pas seulement de rétablir l’honneur de quelques hommes. Il s’agit de protéger Tsahal, la justice militaire, la crédibilité de l’État et le droit du peuple à savoir comment une affaire d’une telle gravité a pu se transformer en désastre institutionnel.

Car une nation qui laisse ses soldats être livrés à la condamnation anticipée, sa justice être fragilisée par les fuites, et sa presse se transformer en chambre d’amplification de l’accusation, finit par ne plus savoir ce qu’elle défend. En revanche, une nation qui ose regarder ses propres dérives en face, demander des comptes même aux autorités les plus hautes, et distinguer la vérité du vacarme, peut encore se redresser. Ce qui est en jeu ici dépasse de loin une querelle de personnes. Ce qui est en jeu, c’est la capacité d’un peuple à rester fidèle à lui-même, à protéger ceux qui le servent, à exiger de ses juges la mesure, de ses procureurs la rigueur, de ses journalistes l’honnêteté, et de ses responsables publics non la mise en scène de la vertu, mais la vertu elle-même.

Voilà pourquoi il faut nommer les dérives, rassembler les faits, réunir les responsabilités et refuser les faux-semblants. Un peuple qui abandonne ses soldats à la calomnie, sa justice à l’idéologie, et sa parole publique à la mise en accusation permanente, finit par ne plus savoir ce qu’il défend. Mais un peuple qui ose demander des comptes même aux institutions les plus hautes, qui ose distinguer la vérité du récit, et la justice de la brutalité morale, celui-là peut encore se relever.

Rony Akrich, 70 ans, est auteur et essayiste vivant en Israël. Fondateur de « l’Université Populaire Gratuite », active à Jérusalem et à Ashdod, il œuvre à rendre accessibles la philosophie, la pensée hebraique et la culture générale à un large public. Il enseigne l’historiosophie biblique, approche qui lit les récits, les lois et les figures de la Bible comme une pensée de l’histoire, de la responsabilité et de la souveraineté, et non comme un simple patrimoine religieux. Ses écrits se situent au croisement de la réflexion philosophique, de la critique culturelle et de l’étude des sources de la tradition hébraïque. À travers essais, manifestes et conférences, il développe une pensée exigeante sur la responsabilité, la liberté de l’esprit et les enjeux moraux et politiques du monde contemporain. Il défend une exigence de lucidité contre les conformismes, une éthique du jugement contre les emballements émotionnels, et une fidélité aux textes fondateurs contre les simplifications idéologiques. Son travail cherche à relier l’expérience vécue, l’histoire des idées et l’actualité, afin de former des consciences capables d’examiner, de discerner et de tenir debout.

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