Délitement d’un Etat et d’une nature humaine. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Délitement d’un Etat et d’une nature humaine. Par Rony Akrich

Le chef du Shin Bet, Mr Ronen Bar, a mis en garde l’Etat d’Israël contre l’instabilité politique et la fracture sociale qui se développent au sein de la société israélienne et les a décrites comme un « encouragement » aux organisations terroristes et aux « pays de l’Axe du Mal ».

Lors de sa participation à la conférence du « Reichman University Institute for Terrorism Policy », le chef du Shin Bet a décrit une série de menaces majeures contre Israël – mais il a surtout exposé la question sociale comme le défi le plus complexe d’Israël:

« D’après les enquêtes que nous menons, on peut dire aujourd’hui que l’instabilité politique et la division croissante sont un coup d’encouragement pour les pays de l’axe du mal, les organisations terroristes et les menaces individuelles » a prévenu Ronen Bar.

« Notre relatif avantage historique, le même porté à notre crédit depuis des milliers d’années, s’estompe. Cette idée devrait être des plus inquiétantes. Le Shin Bet peut prévenir – mais non guérir, cela est entre les mains de chacun d’entre nous. »

Suite à cette déclaration détonante, il me fallait réfléchir à la nature humaine…

En 1651, Thomas Hobbes a écrit que la vie dans l’état de nature – c’est-à-dire notre condition naturelle en dehors de l’autorité d’un État politique – est:

« Solitaire, pauvre, méchante, brutale et courte ».

Un peu plus d’un siècle plus tard, Jean- Jacques Rousseau a rétorqué:

« La nature humaine est essentiellement bonne et nous aurions pu vivre une vie paisible et heureuse bien avant le développement de quelque chose comme l’État moderne ».

A première vue, Hobbes et Rousseau représentent donc des pôles opposés en réponse à l’une des questions séculaires de la nature humaine : sommes-nous naturellement bons ou mauvais?

En fait, leurs positions réelles sont à la fois plus compliquées et intéressantes que ne le suggère cette dichotomie. Mais le cas échéant, pourquoi devrions-nous penser à la nature humaine en ces termes?

Qu’est-ce que le retour à ce débat philosophique peut nous dire sur la façon d’évaluer le monde politique où nous habitons aujourd’hui ?

La question de savoir si les humains sont intrinsèquement bons ou mauvais peut sembler un retour aux controverses théologiques sur le péché originel, peut-être une question que les philosophes sérieux devraient laisser de côté. Après tout, les humains sont des créatures complexes capables à la fois du bien et du mal. Se prononcer sans équivoque sur un côté de ce débat peut sembler plutôt naïf, la marque de quelqu’un qui n’a pas saisi la réalité désordonnée de la condition humaine.

Peut-être….

Mais Hobbes et Rousseau ont vu très clairement que nos jugements sur les sociétés dans lesquelles nous vivons sont fortement façonnés par des visions sous-jacentes de la nature humaine et des possibilités politiques que ces visions impliquent.

Il se trouve que Hobbes ne pensait pas vraiment que nous étions naturellement mauvais. Son argument est plutôt que nous ne sommes pas câblés pour vivre ensemble dans des sociétés politiques à grande échelle. Nous ne sommes pas naturellement des animaux politiques comme les abeilles ou les fourmis, qui coopèrent instinctivement et travaillent ensemble pour le bien commun.

Au lieu de cela, nous sommes naturellement intéressés et prenons soin de nous avant tout. Nous nous soucions de notre réputation, de notre bien-être matériel, et notre désir de statut social nous pousse autant au conflit qu’à la compétition pour des ressources rares.

Hobbes a vu des sociétés divisées par la guerre et a offert un chemin vers la paix.

Rousseau a vu des sociétés divisées par l’inégalité et a prophétisé leur chute.

« Si nous voulons coexister en paix, a expliqué Hobbes, nous devons nous soumettre à un organe faisant autorité et ayant le pouvoir de faire appliquer les lois et de résoudre les conflits. »

Hobbes appelait cela le « souverain ». Tant que le souverain préservait la paix, nous ne devrions pas remettre en question ou contester sa légitimité, car cette voie ramène à l’état de nature, le pire endroit possible où nous pourrions nous trouver. Peu importe que nous soyons personnellement d’accord avec les décisions du souverain. La politique est caractérisée par le désaccord et si nous pensons que nos propres convictions politiques ou religieuses sont plus importantes que la coexistence pacifique, alors ces convictions sont le problème, pas la réponse.

Hobbes avait vu de près les horreurs de la guerre civile anglaise qui reste l’illustration la plus convaincante de son état de nature.

Aujourd’hui, les lecteurs sont souvent enclins à rejeter ses idées comme trop sombres – mais cela en dit probablement plus sur nous que sur lui. Hobbes considérait la paix durable comme une réalisation rare et fragile, quelque chose que ceux d’entre nous qui ont la chance de n’avoir jamais connu la guerre sont susceptibles d’oublier de manière inquiétante. Mais une grande partie de l’Histoire humaine a été déchirée par la guerre, et malheureusement, nombreux sont les peuples vivant dans des États ravagés par les conflits et la guerre – dans de tels cas, Hobbes parle à travers les âges.

Même s’il avait raison sur la guerre civile, avait-il vraiment découvert la vérité sur la condition humaine ?

Rousseau ne le pensait pas.

Il accusait Hobbes de confondre les caractéristiques de sa propre société avec des aperçus intemporels de notre nature.

« Il n’était pas nécessaire qu’il en soit ainsi ».

Tel a été le message primordial de sa critique à l’égard de Hobbes.

Bien sûr, aujourd’hui, nous sommes des créatures intéressées et compétitives, mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Selon l’analyse hobbesienne, un État politique autoritaire est la réponse au problème de notre essence naturellement intéressée et compétitive.

Rousseau a vu les choses différemment, soutenant que notre intérêt et notre esprit compétitif provenaient de la façon dont les sociétés modernes s’étaient développées. Il pensait que dans les sociétés préagricoles, il prenait pour modèle les récits de voyageurs sur les peuples indigènes américains, les humains pouvaient vivre une vie paisible et épanouissante, liés par des sentiments communautaires qui maintenaient en échec nos désirs compétitifs et égoïstes.

Pour Rousseau, tout a commencé à mal tourner quand les humains ont perfectionné les arts de l’agriculture et de l’industrie, ce qui a finalement conduit à des niveaux sans précédent de propriété privée, d’interdépendance économique et d’inégalité. L’inégalité engendrant la division sociale.

Là où les sociétés étaient autrefois unies par des liens sociaux solides, l’escalade des inégalités a rapidement fait de nous des concurrents impitoyables pour le statut et la domination. Le revers de la croyance de Rousseau en la bonté naturelle prouve que les institutions politiques et sociales nous rendent mauvais, comme nous le sommes maintenant. Dans son récit sécularisé de la chute, l’avènement de l’inégalité économique prend la place de notre expulsion du jardin d’Eden. Il reste l’un des actes d’accusation les plus puissants de la société moderne dans l’histoire de la pensée occidentale.

Rousseau pensait qu’une fois la nature humaine corrompue, les chances de rédemption s’amenuisaient.

À son époque, il avait peu d’espoir pour les États commerciaux les plus avancés d’Europe et, bien qu’il n’ait jamais été témoin de l’apparition du capitalisme industriel, il était sûr de voir se confirmer ses pires craintes concernant les inégalités. Même si Hobbes s’est trompé sur la nature humaine, dans le récit de l’analyse de Rousseau, la réalité démontre que la société moderne est hobbesienne jusqu’au cœur et il n’y aurait plus de retour en arrière.

Cette façon de présenter les choses ajoute une torsion au récit habituel, Hobbes étant censé être le pessimiste, et Rousseau l’optimiste. Si cela est vrai de leurs idées sur la nature humaine, c’est le contraire s’agissant de leur évaluation de la politique moderne.

Si vous pensez que la vie moderne est caractérisée par l’intérêt personnel et la compétition, alors la réponse sera de s’asseoir et de se demander comment de telles créatures individualistes ont réussi à former des sociétés pacifiques.

Mais si vous pensez à un meilleur côté de la nature humaine – nous sommes naturellement bons – alors vous êtes plus susceptible de demander: où tout cela a-t-il mal tourné? Hobbes a vu des sociétés divisées par la guerre et il a offert un chemin vers la paix.

Rousseau a vu des sociétés divisées par l’inégalité et il a prophétisé leur chute.

Ces perspectives rivales divisent encore le monde aujourd’hui.

Le capitalisme a-t-il fait de nous des ennemis en concurrence incessante pour le profit et le prestige, ou a-t-il découvert une manière relativement bénigne de coordonner les activités de millions de personnes dans un État donné sans dégénérer en conflit ?

La façon dont vous répondrez à cette question dépendra en grande partie de ce que vous pensez des alternatives, et ces alternatives seront basées sur des hypothèses sur la nature humaine: si nous sommes bons ou mauvais, c’est-à-dire s’il est possible d’organiser les sociétés autour des meilleurs aspects de notre nature – empathie, générosité, solidarité – ou si le mieux serait d’espérer trouver des moyens ingénieux de faire bon usage de notre intérêt personnel.

Même si vous pensez que nous sommes naturellement bons, la question demeure, à savoir: est-il possible d’exploiter nos meilleures qualités dans les conditions sociales et économiques modernes?

Sur cette question, c’est Rousseau – et non Hobbes – qui nous donne le plus de raisons de désespérer.

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