La Torah, dans la parasha de Ki Tetsé, clôt son discours par une injonction singulière:
« Souviens-toi de ce que t’a fait Amalec, lors de votre voyage, au sortir de l’Egypte; comme il t’a surpris chemin faisant, et s’est jeté sur tous tes traînards par derrière. Tu étais alors fatigué, à bout de forces, et lui ne craignait pas Dieu. Aussi, lorsque l’Éternel, ton Dieu, t’aura débarrassé de tous tes ennemis d’alentour, dans le pays qu’il te donne en héritage pour le posséder, tu effaceras la mémoire d’Amalec de dessous le ciel: ne l’oublie point. » (Deutéronome 25,17-19).
Dans ces versets se joue une tension fondatrice: effacer et se souvenir. D’un côté, la nécessité d’anéantir l’ennemi absolu; de l’autre, l’exigence de garder sa mémoire vivante. C’est cette dialectique qui peut éclairer notre présent après le 7 octobre, face au Hamas, non pas en termes simplistes d’analogie historique, mais comme lecture philosophique et spirituelle de la condition humaine confrontée au mal radical.
Amalek, dans la tradition biblique et rabbinique, ne représente pas seulement un peuple ancien. Il est la figure du mal absolu, celui qui attaque sans raison politique, sans revendication négociable, celui qui frappe les plus vulnérables et nie toute transcendance. Le texte dit explicitement : « il ne craignait pas Dieu ». Amalek devient ainsi l’anti-humanité, la négation même de la dignité, l’incarnation d’une volonté de destruction pour elle-même. Le Talmud enseigne que dans chaque génération Amalek se lève contre Israël (Sifri sur Deutéronome). Maïmonide, dans le Mishneh Torah, codifie l’obligation d’effacer Amalek, mais en rappelant aussi que toute guerre doit d’abord être précédée d’une proposition de paix. Les maîtres hassidiques, tels le Sefat Emet, ont lu Amalek comme une réalité spirituelle: le doute, le cynisme, la froideur qui étouffe l’élan du cœur. Mais dans sa dimension historique, Amalek reste la figure de l’ennemi qui veut anéantir Israël, non pour des raisons de territoire, mais parce qu’il existe.
Ce qui s’est produit le 7 octobre 2023 porte la marque de cet Amalek moderne. Le Hamas a attaqué des kibboutzim, des familles, des enfants, des vieillards; il n’a pas cherché à conquérir une position stratégique mais à infliger l’horreur. Sa charte ne parle pas de compromis mais de destruction d’Israël. Ses combattants n’ont pas seulement tué: ils ont célébré le meurtre, exhibé la cruauté comme message. En ce sens, le Hamas incarne l’esprit d’Amalek: la volonté de détruire le faible, d’anéantir le visage de l’autre, de nier la dignité humaine. C’est pourquoi le commandement biblique nous parle aujourd’hui: il ne s’agit pas d’une catégorie ethnique, mais d’une catégorie morale et métaphysique.
La Torah ordonne deux gestes en apparence contradictoires. « Tu effaceras la mémoire d’Amalek »: cela signifie neutraliser la puissance de nuisance, démanteler la structure militaire, politique, financière et éducative qui fait vivre cette idéologie de mort. Mais elle ajoute : « N’oublie pas ». Cela veut dire que même après l’avoir combattu, on ne doit pas effacer le souvenir de ce qu’il représente, car l’oubli serait le terreau de sa réapparition. Amalek n’est pas une page de l’histoire: il est une vigilance permanente. Le 7 octobre doit devenir cette mémoire, non pour nourrir un ressentiment infini, mais pour vacciner Israël et l’humanité contre la tentation d’oublier la barbarie.
Les philosophes modernes nous aident à penser cette dialectique. Paul Ricœur, dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, met en garde contre les excès : trop de mémoire mène au ressentiment, trop d’oubli mène au déni. Nietzsche, dans ses Considérations inactuelles, rappelle que l’oubli peut être nécessaire à la vie, mais qu’il existe un oubli coupable, celui qui nie l’histoire et répète les fautes. Levinas, quant à lui, nous dit que le visage de l’autre interdit le meurtre. Amalek est précisément celui qui nie le visage, qui frappe celui qui est à terre, qui refuse l’humanité de l’autre. Hannah Arendt, dans sa réflexion sur la banalité du mal, nous rappelle que la cruauté peut être administrée par des hommes ordinaires qui cessent de penser. Mais Amalek et le Hamas vont plus loin : ils ne dissimulent pas le mal sous la banalité, ils l’assument, le revendiquent, l’érigent en bannière. Emil Fackenheim, enfin, nous donne une clé après la Shoah : le « 614ᵉ commandement », ne pas accorder de victoire posthume à Hitler. Pour Israël, cela signifie aujourd’hui ne pas laisser le 7 octobre devenir une brèche fatale, ne pas céder à la tentation de se voir défini par la peur ou par la haine, mais transformer cette mémoire en force de vie et en exigence de lucidité.
Que faire alors du Hamas après le 7 octobre? La réponse, éclairée par Amalek, n’est pas simple vengeance. Elle est d’abord la neutralisation effective de sa capacité de nuire. « Effacer » signifie démanteler ses arsenaux, ses tunnels, ses circuits financiers, son contrôle politique. Cela n’implique pas l’anéantissement de populations entières, car l’hebraïsme n’enseigne pas le génocide, mais cela exige de frapper à la racine l’appareil de mort. Ensuite, « ne pas oublier » signifie inscrire le 7 octobre dans la mémoire collective, comme une borne, un rappel de ce que l’homme est capable de faire quand il se laisse séduire par l’esprit d’Amalek. Cette mémoire ne doit pas devenir obsession stérile, mais vigilance active. Elle doit nourrir l’éducation, la transmission, l’identité. Amalek revient toujours, sous d’autres noms, et seule la mémoire vigilante permet de le reconnaître.
Mais il y a aussi une dimension éthique. Maïmonide rappelait que même Amalek devait recevoir une offre de paix avant la guerre. Il ne s’agit pas de confondre l’ennemi existentiel avec le peuple qui l’abrite. Effacer Amalek, c’est effacer la volonté d’anéantissement, pas effacer l’humanité. La guerre juste, telle que le Deutéronome la formule, est une guerre défensive, proportionnée, dirigée contre la cruauté elle-même. Après le 7 octobre, Israël doit maintenir cette ligne: combattre le Hamas avec détermination, tout en préservant la distinction entre les porteurs de la haine et les civils qui, souvent, en sont aussi les victimes.
Ainsi se dessine une philosophie de l’action. Le commandement sur Amalek nous dit: ne soyez pas naïfs, le mal radical existe, et vous devez l’affronter sans faiblesse. Mais il ajoute: ne soyez pas aveuglés, n’oubliez jamais, car le mal renaît là où la mémoire s’éteint. Amalek est le premier ennemi et le dernier ennemi, dit le Midrash Tanhouma, dans chaque génération, il faut savoir le reconnaître. Le 7 octobre en fut une révélation brutale: derrière les discours politiques se cache parfois la volonté nue d’exterminer. Israël, en se souvenant, ne se laisse pas enfermer dans la peur, mais garde éveillée la lucidité qui protège la vie.
Ce manifeste n’appelle pas à la haine, mais à la clarté. Amalek n’est pas seulement dehors, il est aussi dedans, dans l’indifférence, dans le cynisme, dans l’oubli. Lutter contre lui, c’est lutter contre la barbarie mais aussi contre la tentation de se laisser anesthésier. Ce que le Hamas a révélé, c’est que le monde moderne n’est pas vacciné contre la cruauté, qu’il suffit d’une idéologie de mort pour ressusciter Amalek. La réponse biblique, talmudique et philosophique est claire: il faut effacer sa puissance, et ne jamais oublier sa trace. Car oublier Amalek, c’est lui permettre de revenir; et se définir par lui, c’est lui donner victoire. Entre l’effacement et la mémoire se joue la dignité humaine.
Paul Ricœur (1913-2005) : Philosophe français, auteur de La mémoire, l’histoire, l’oubli. Il plaide pour une mémoire juste, équilibrée entre souvenir et oubli.
Friedrich Nietzsche (1844-1900) : Philosophe allemand. Dans les Considérations inactuelles, il montre que l’oubli peut être vital mais que l’oubli coupable répète le mal.
Maurice Halbwachs (1877-1945) : Sociologue français, théoricien de la mémoire collective, mort en déportation à Buchenwald.
Emil Fackenheim (1916-2003) : Philosophe juif, rescapé de la Shoah. Auteur du « 614ᵉ commandement » : ne pas accorder de victoire posthume à Hitler.
Jacques Derrida (1930-2004) : Philosophe de la déconstruction. Ses travaux sur l’archive rappellent que l’oubli absolu détruit la possibilité de l’avenir.
Giorgio Agamben (né en 1942) : Philosophe italien. Dans Ce qui reste d’Auschwitz, il insiste sur le rôle du témoin comme gardien de la mémoire du mal.
Albert Camus (1913-1960) : Écrivain et philosophe français. Dans L’Homme révolté, il dénonce les idéologies qui justifient le meurtre au nom de la pureté ou de l’histoire.
Hannah Arendt (1906-1975) : Philosophe juive allemande. Elle introduit la notion de « banalité du mal » à propos du procès Eichmann.
Emmanuel Levinas (1906-1995) : Philosophe juif français. Dans son éthique du visage, il montre que le mal radical est la négation de l’autre comme être humain.
