(Les romantiques n’ont pas disparu)
Un soir d’hiver à Paris, dans un cinéma obscur, le monde semblait réduit à l’essentiel : une salle noire, des silhouettes immobiles, et cette lumière d’écran, froide, bleutée, intermittente, qui venait sculpter les visages comme une marée silencieuse. Je regardais le film, ou plutôt je faisais semblant de le regarder. Car à côté de moi, il y avait elle : présence encore peu connue, proximité paradoxale de ces salles où l’on est assez près pour sentir l’autre respirer, assez loin pour rester un étranger.
Et puis, sans annonce, sans préparation, elle a pris ma main.
Ce geste n’avait rien de spectaculaire. Il était presque discret. Et c’est justement ce qui le rendait bouleversant : il ne demandait pas la permission. Sa main s’est posée sur la mienne comme une évidence sur une hésitation. Elle s’est tournée vers moi, son visage partagé entre l’ombre et la lumière, et elle a dit l’impossible, le mot qu’on ne prononce pas “comme ça”, le mot qui engage le temps : Je t’aime!
Je me souviens moins des images du film que de la réaction immédiate de mon corps. Mes mains sont devenues moites. Mon ventre s’est contracté d’un coup, comme si une peur primitive s’était réveillée. Et ma tête est restée là, pentoise, stupide de stupeur, cet air salé qu’on prend quand quelque chose arrive trop vite, trop grand, trop vrai. J’ai compris, en une seconde, que ce n’était pas une phrase. C’était une bascule. Un commencement qui n’attendait pas mon accord.
Je ne sais plus très bien comment la séance s’est terminée. Le générique m’apparaît comme une pluie lointaine. Puis la lumière s’est rallumée, crue, presque insultante après la douceur nocturne de l’écran. Les gens se sont levés trop vite, pressés de redevenir eux-mêmes, de remettre leurs manteaux, leurs voix, leurs habitudes. Moi, j’avais l’impression d’être en retard sur le monde, comme si tout le monde rentrait dans la normalité et que je restais, quelques secondes de trop, dans un autre pays.
Nous avons avancé vers la sortie. Des silhouettes passaient, des rires se dispersaient, des bruits de tissus froissés, de sièges qui grincent, mais entre nous, quelque chose s’était fait silence. Pas le silence gêné, pas le silence vide : un silence habité, chargé, presque sacré, celui qui suit une révélation et qui craint d’abîmer l’instant en parlant.
Et soudain, les portes.
L’air froid nous a pris au visage comme une gifle nette. L’hiver, dehors, n’était pas une saison : c’était une présence. Il y eut ce choc du dehors après le ventre chaud du cinéma, cette nuit réelle après la nuit de l’écran. Mes joues se sont tendues, mes yeux ont piqué légèrement, mon souffle est devenu visible. La ville nous a reçus avec son indifférence absolue : les voitures, les feux, les vitrines, quelques passants enfermés dans leurs manteaux. Rien n’avait changé pour elle. Elle continuait à tourner. Et c’est cela qui était vertigineux : sentir qu’en toi tout bascule tandis qu’autour de toi tout reste identique.
Nous avons marché. Le trottoir semblait différent, les distances aussi, comme si le temps lui-même avait changé de densité. Je sentais encore la chaleur de sa main dans le froid, comme une empreinte. Je cherchais ses yeux, je cherchais une preuve supplémentaire — non pas parce que je doutais d’elle, mais parce que je ne savais pas encore où mettre cette phrase dans ma vie. Je t’aime. On dirait un mot simple. En réalité, c’est une secousse. Une ouverture. Une vulnérabilité qui n’est pas une faiblesse mais une brèche par où la lumière entre, et par où, un jour, la douleur pourra entrer aussi.
Puis la marche nous a menés jusqu’à cette rue où il fallait se quitter. La ville a ses cruautés : elle te donne un miracle et te rend aussitôt à la logistique. Un angle, un carrefour, deux directions. “Tu rentres par là, moi par ici.” Et dans ce détail banal s’est glissée la première vérité brutale de l’amour : il faut quitter l’autre, même quand tout commence.
Nous nous sommes arrêtés sous un lampadaire. Le froid, la buée, le silence. On a échangé quelques mots simples, “rentre bien”, “à demain”, ces phrases ordinaires qui servent de passerelle quand le cœur déborde et que le langage devient trop petit. Et puis il y a eu un autre silence, plus dense, comme un seuil. Je sentais ce moment précis où l’on cesse d’être “deux” comme avant : soit on se salue comme deux amis, soit on franchit quelque chose dont on ne revient pas.
Nous nous sommes rapprochés, avec cette lenteur maladroite des commencements. Je ne sais pas qui a bougé le premier. Je sais seulement que nos visages se sont trouvés, et que le premier baiser est arrivé.
Il n’avait pas besoin d’être parfait. Il n’avait pas besoin d’être long. Il a été ce qu’il devait être : un choc doux, une confirmation silencieuse, une signature. Le monde entier a reculé d’un pas. Le bruit de la ville est devenu lointain. Le froid a cessé d’être une gêne et s’est transformé en décor. Dans ce baiser, j’ai compris ce que je n’avais pas compris dans la salle : que la phrase venait de devenir réelle. Que l’écran n’y était pour rien. Que ce n’était pas un sortilège de cinéma, mais la vie, la vraie, qui venait d’ouvrir une porte.
Quand nos lèvres se sont séparées, j’ai eu l’impression que l’air avait changé de densité. Je voulais parler, dire quelque chose de grand, de juste, de digne. Mais tout ce qui venait aurait semblé trop petit. Alors je l’ai regardée, simplement, et j’ai su que j’étais pris.
Il a fallu se quitter. Et ce geste, si banal, a eu la violence d’un arrachement : les mains qui se lâchent. Elle s’est éloignée. Sa silhouette s’est fondue dans la rue, dans les manteaux, dans les ombres. Plus elle s’éloignait, plus je sentais cette sensation étrange : comme si quelque chose en moi restait avec elle, comme si mon centre s’était déplacé de quelques pas et que désormais je marchais sans être tout à fait au même endroit que moi-même.
Je suis rentré.
La porte, l’escalier, le couloir : tout était identique, et pourtant tout était irréel. J’ai retiré mon manteau lentement, comme si ce geste appartenait à un autre homme. La pièce était tiède. Le chauffage faisait un bruit discret. Mais dans cette tiédeur je portais encore le froid, et dans ce froid la trace de sa main, et au milieu de tout cela, cette phrase immense, Je t’aime, comme une pierre blanche déposée au centre de ma vie.
Je me suis couché, et le sommeil n’est pas venu.
Pas l’insomnie de l’angoisse : l’insomnie de la joie qui déborde. Celle où l’on reste éveillé parce que la réalité vient de s’agrandir. Celle où l’esprit repasse la scène comme on repasse une prière : la salle noire, la lumière de l’écran, la main prise, le visage tourné, la sortie dans le froid, le lampadaire, le baiser. Et à chaque reprise, la même stupeur douce : comment un instant peut-il suffire à déplacer une vie ?
C’est peut-être cela, le premier amour : non seulement une personne, mais une époque de soi. Une innocence et un feu. Un paradis minuscule niché dans un moment, et déjà introuvable dès qu’on remet les pieds sur terre. Pourtant il demeure, inexorable, délicieux, intact : parce qu’il est le lieu exact où, pour la première fois, la vie s’est mise à briller.
