Être joignable n’est pas être présent! Manifeste contre l’indigence sociétale! Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Être joignable n’est pas être présent! Manifeste contre l’indigence sociétale! Par Rony Akrich

Je vous écris en mon nom, et je vous écris à vous, non pas pour vous attendrir, non pas pour vous réclamer une place, encore moins pour quémander une amitié ou un amour. Je vous écris parce qu’il faut parfois nommer ce qui se défait, et le nommer avec assez de netteté pour que la conscience cesse de se mentir. Ce texte n’est pas une supplique : c’est une mise en demeure de lucidité.

Je pars d’une formule populaire : “les absents ont toujours tort”. Je pourrais la laisser au rang des proverbes. Mais je la prends au sérieux, parce qu’elle dit une vérité brutale : la présence n’est pas un détail, c’est une responsabilité. Seuls font l’histoire ceux qui se tiennent dedans. Ceux qui s’exposent. Ceux qui assument une durée. Ceux qui consentent à la parole, non comme bruit, mais comme engagement. L’absent “a tort” parce qu’il se retire du réel : il ne prend pas le risque d’être là, de tenir, de répondre. Il passe, il effleure, il évite. Et il appelle cela “vivre”.

Or vous et moi, nous vivons dans une époque qui a perfectionné l’art de l’absence sans le dire, l’art de la fuite sans l’avouer. Une époque qui a inventé une ruse plus dangereuse que l’absence franche : la présence simulée. Elle vous donne l’impression d’être là, partout, à tout moment, grâce à des signaux. Elle vous rend joignables, disponibles, “réactifs”. Elle vous fait croire que cela suffit. Mais ce n’est pas de la présence : c’est de l’émission. Ce n’est pas une relation : c’est une circulation.

Nous sommes entrés dans le maintenantisme : la souveraineté de l’instant. Le monde est réduit au “maintenant”, et le “maintenant” est réduit au réflexe. Il faut répondre, vite. Il faut réagir, tout de suite. Il faut donner un signe, immédiatement, comme si l’existence dépendait de la notification. Cela ressemble à une modernité adulte, mais c’est un infantilisme : non pas l’enfance vivante, mais l’enfance capricieuse, celle qui veut tout sans durée, tout sans effort, tout sans conséquence. Vous voulez la relation, mais vous refusez la présence. Vous voulez le bénéfice moral du lien, mais vous refusez son prix. Et ce prix est simple : du temps offert, une parole tenue, un engagement qui accepte la continuité.

Je ne parle pas ici de “gentillesse” ou de “politesse”. Je parle d’un phénomène plus profond : le consumérisme a cessé de consommer seulement des objets ; il consomme désormais l’individu. Il dévore votre attention, fragmente votre temps, disperse votre âme. Il vous habitue à vivre en miettes. Il vous entraîne à préférer le rapide au vrai, l’efficace au profond, le signe au sens. Et ensuite, il vous donne une langue à sa mesure : abréviations, fragments, petites images animées ou inanimées censées signifier un sentiment, un ressentiment, un “quelque chose”. Vous envoyez un emoji et vous croyez avoir parlé. Vous envoyez “ça va” et vous croyez avoir rencontré. Vous écrivez deux mots et vous vous donnez l’illusion d’avoir été présent.

Je vous le dis frontalement : la parole n’y est plus. Et quand la parole se retire, la présence se retire avec elle. Il reste un monde de signaux : des bribes d’affect, des éclats de contact, des apparitions brèves qui ne portent aucune durée. Vous appelez cela “communication”. Mais la communication, au sens humain, suppose la continuité, l’écoute, la nuance, la possibilité du désaccord, l’effort de dire et de reprendre. À l’inverse, le message rapide protège : il permet de rester “correct” sans être vrai, d’être “en lien” sans s’engager, de répondre sans se donner.

C’est ici que Max Weber devient un témoin redoutable : la rationalisation n’est pas seulement un phénomène social ; elle s’insinue dans l’intime. On finit par gérer son existence comme un dossier, et l’on finit par gérer l’autre comme une ligne de contact. L’agenda devient une théologie secrète : il décide de ce qui mérite un temps, et de ce qui ne le mérite pas. Et dans cette logique, la présence devient trop coûteuse. La parole devient trop longue. La rencontre devient trop risquée. Alors vous choisissez l’ersatz : le signal au lieu de l’engagement.

Et vous ne pouvez pas dire que c’est un simple “outil”. Car l’outil impose son monde. Jacques Ellul l’a montré : la technique n’est pas neutre, elle est un système de sélection. Elle retient ce qui est rapide, efficace, reproductible. Elle élimine ce qui est lent, circonstancié, profond. Et la relation humaine, précisément, a besoin du lent. Elle a besoin du circonstancié. Elle a besoin de ce que l’époque juge “inefficace” : l’attention, la présence, la parole entière. Lorsque vous remplacez cela par WhatsApp et SMS, vous ne choisissez pas simplement un moyen : vous adoptez une forme de vie. Vous adoptez un rythme, une grammaire, une métaphysique. Vous adoptez l’idée que l’on peut être présent sans être là.

Et tout cela s’inscrit dans une mise en scène permanente. Guy Debord appelait cela le spectacle : non pas l’image seulement, mais la substitution de la représentation à l’expérience. Je vous vois : vous maintenez l’apparence du lien comme on entretient une façade. Vous envoyez un signe pour prouver que vous n’avez pas oublié. Vous “réagissez” pour conserver une bonne conscience. Vous affichez une proximité, et vous évitez la rencontre. Le lien devient décoratif : on le montre, on ne l’habite plus. On l’exhibe, on ne le porte plus. Et à force, la relation n’a même plus besoin d’exister : il suffit qu’elle se signale.

Je sais ce que vous allez dire : “Nous sommes fatigués.” Oui. Et ce n’est pas un détail. Byung-Chul Han a raison quand il parle d’une société de fatigue : vous êtes saturés, sollicités, disséminés. Vous cherchez des relations à faible intensité, parce que vous n’avez plus la force du profond. Vous préférez le micro-lien, parce que le lien réel exige. Vous préférez la réaction, parce que la conversation engage. Mais je vous réponds ceci : cette fatigue n’est pas seulement un état ; elle devient une norme. Et quand l’épuisement devient norme, il devient une morale : on appelle “maturité” ce qui n’est que désengagement, on appelle “liberté” ce qui n’est que fuite, on appelle “légèreté” ce qui n’est que désert.

Voilà pourquoi “les absents ont toujours tort” prend aujourd’hui un sens nouveau. Autrefois, l’absent ne laissait rien. Aujourd’hui, l’absent laisse des signes partout : des messages, des icônes, des traces numériques. Le monde est saturé de traces, et pourtant la présence meurt. Les signes prolifèrent, et pourtant la parole s’éteint. C’est l’énigme contemporaine : plus vous communiquez, moins vous vous rencontrez. Plus vous êtes joignables, moins vous êtes présents. Vous êtes là en surface, introuvables en profondeur.

Et c’est ici que je vous parle en vérité : lorsque vous réapparaissez soudain, par éclats, vous n’éclairez pas l’horizon, vous l’assombrissez. Non pas parce que votre existence est un mal, mais parce que votre apparition réveille le manque. Elle ramène, en une seconde, tout ce qui n’a pas été tenu : promesses reportées, paroles non dites, conversations ajournées, fidélités sans durée. Vous revenez comme un rappel automatique. Vous traversez le champ comme un fantôme poli. Et vous laissez derrière vous l’ombre d’un lien qui n’est plus habité, seulement entretenu.

Comprenez-moi : ce n’est pas un dégoût des personnes que je formule, c’est un dégoût d’une déchéance tranquille. Ce monde-là, je ne le digère pas. Il me déclenche. Il produit en moi des anticorps. Parfois une aigreur. Parfois une nausée morale. Non parce que je me crois supérieur, mais parce que je vois la scène : des êtres qui deviennent les victimes d’eux-mêmes, des âmes qui consentent à leur propre appauvrissement, des ouailles, oui, non pas conduites par un tyran, mais vidées par leur propre renoncement. Elles ne sont plus empêchées de vivre : elles ont appris à vivre en format réduit. Elles ont remplacé la parole par le signe, puis elles s’étonnent que l’amour se fatigue et que l’amitié se dessèche.

Je vous invite donc, et c’est ici l’objet de ce texte, à une réflexion qui dépasse mon cas et le vôtre. Je vous invite à regarder en face ce que vous appelez “communication” et à vous demander si vous y voyez encore une amitié, un amour, une relation humaine, ou seulement une mécanique de signaux. Je vous invite à vous demander ce que devient une civilisation qui remplace la parole par l’icône, la durée par l’instant, la présence par la connexion. Je vous invite à choisir : ou bien vous acceptez le réel, un temps, une voix, une parole entière, une continuité, ou bien vous assumez la vérité de l’époque : des contacts sans chair, des liens sans histoire, des présences fantômes.

Je ne vous demande pas l’impossible. Je ne vous demande pas de me prouver un sentiment. Je vous demande de ne plus confondre le signe et la présence. Car l’amitié et l’amour, lorsqu’ils comptent, ne sont pas des messages ; ce sont des actes de temps. Ils ne sont pas des réactions ; ce sont des fidélités. Et si vous voulez vraiment être présents, alors cessez de vous contenter d’apparaître. Entrez. Tenez. Parlez.

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