Je suis de ceux qui vivent sans peau, ou plutôt avec une peau trop fine, comme si le monde me touchait avant même de me frôler. Je ne suis pas “intense” pour faire joli : je suis exposé. J’avance à découvert. Un regard me nourrit, une absence me ronge, une phrase peut me relever ou me briser. Et je le sais : cette fragilité n’est pas un caprice, c’est ma condition. Platon aurait parlé du manque, non comme d’une déficience honteuse, mais comme d’une ouverture : l’amour naît là, dans cette fêlure qui cherche le beau, le vrai, le durable.
J’ai un cœur tendre. Et je sais à quel point ce mot est mal reçu dans une époque qui prend la douceur pour de la faiblesse. Mais il faut du courage pour rester doux. Je donne vite parce que je reconnais vite. Je sens vite parce que je capte l’infime. Je pardonne parfois trop vite parce que je préfère sauver le lien plutôt que gagner le procès. Et je paie souvent le prix de mon propre élan. Aristote distinguait l’attachement qui sert, l’attachement qui divertit, et celui qui élève : je n’ai jamais su me contenter du confort ou du passage. Ce que je cherche, c’est une présence qui tient, une fidélité qui ne se dérobe pas, un lien qui se construit.
On dit de moi que je suis hypersensible. Je le suis. Mais je refuse qu’on réduise cela à une faiblesse. C’est une antenne. Je perçois ce que les mots dissimulent, les fuites derrière les promesses, les hésitations derrière les gestes. Le monde aime les gens sourds : ils traversent tout sans trembler. Moi, j’entends tout. Pascal dirait peut-être que j’ai cette intelligence du cœur, cette connaissance silencieuse qui ne s’explique pas, mais qui sait.
Mes rencontres ne sont jamais banales. Chez moi, les gens ne passent pas : ils laissent une trace. Je rencontre rarement “quelqu’un” ; je rencontre une atmosphère, une promesse, une possibilité. Et je m’attache à la possibilité, à ce que cela pourrait devenir, à ce que cela réveille en moi. Je porte en moi cette capacité dangereuse : voir le meilleur avant de voir le vrai. Alors oui, il m’arrive de m’endormir dans un rêve que l’autre n’a même pas commencé à faire. Et quand je me réveille, ce n’est pas seulement un visage qui manque : c’est tout un monde intérieur qui s’effondre.
Et puis il y a les emmerdes, je dis le mot pour ne pas trembler. Mais mes emmerdes ne viennent pas seulement des autres : elles viennent du décalage. Du fossé entre ma soif de profondeur et la légèreté du monde. Je veux du sens, de la fidélité, de la présence. Je tombe sur des gens qui veulent du confort, du passage, du “on verra”. Je veux une parole tenue ; ils aiment l’ambiguïté parce qu’elle ne coûte rien. Je veux un lien ; ils veulent une option. Alors je me juge, je m’accuse, je me fais des procès intérieurs : “Pourquoi je donne autant ? Pourquoi j’attends que l’autre soit à la hauteur ? Pourquoi je souffre quand je pourrais m’endurcir ?”
Les stoïciens me souffleraient : tu ne maîtrises pas la constance de l’autre, mais tu peux maîtriser la qualité de ton âme. Et pourtant je l’avoue : je ne sais pas m’endurcir. Ou plutôt, je ne veux pas m’endurcir au point de devenir quelqu’un d’autre. Je me répare. Je recouds mes blessures. Je retombe amoureux de l’idée d’aimer. Non par naïveté, mais parce que ma vraie nature n’est pas d’être prudent : elle est d’être vivant. Kierkegaard dirait peut-être que le désespoir, pour moi, serait de ne plus pouvoir être moi ; et je sens que me durcir “pour ne plus souffrir” serait une victoire amère, une défaite intime.
Mes pensées reviennent toujours à la même question, nue, presque enfantine, et pourtant terrible : est-ce que je compte vraiment pour quelqu’un ? Pas “est-ce qu’on me trouve bien”, pas “est-ce qu’on me désire”, mais : est-ce qu’on m’attend, est-ce qu’on me choisit, est-ce que ma présence change quelque chose. Là est le cœur de ma quête : je ne cherche pas seulement l’amour, je cherche la preuve qu’on peut m’aimer sans que je doive me diminuer, sans que je doive me durcir, sans que je doive jouer un rôle.
J’ai essayé, parfois, de faire le fort. De faire le détaché. De faire celui qui “s’en fout”. Mais chez moi, cela sonne faux. Mon âme ne sait pas tricher longtemps. Elle revient toujours à sa loi : la vérité du lien. Buber a raison : je suis fait pour le “Je-Tu”, pas pour le “Je-Cela”. Je souffre quand on me traite comme une option, parce que j’aspire à une présence.
Simone Weil appelait cela l’attention : cette manière d’aimer qui ne saisit pas, qui ne consomme pas, qui ne réduit pas. C’est ce que je cherche. Une présence qui voit, qui demeure, qui respecte. Une fidélité qui ne s’affiche pas mais qui tient.
Alors oui, je cherche l’amour. Ou plutôt je cherche un endroit. Un endroit humain. Un endroit où je peux poser mon cœur sans qu’on le piétine. Un endroit où ma sensibilité n’est pas une anomalie, mais une lumière. Un endroit où l’autre ne me reproche pas d’être profond, mais me remercie de l’être. Où mon élan n’est pas exploité, mais accueilli. Où ma tendresse n’est pas un service rendu, mais une langue partagée.
Et si je devais tout résumer en une phrase, une phrase qui me ressemble :
Je ne suis pas trop sensible. Je suis sensible dans un monde qui a oublié la délicatesse. Et je continue quand même à chercher l’amour, parce que renoncer à aimer serait renoncer à moi.
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