J’en ai assez de cet Israël qui doute de lui-même au moment précis où ses ennemis, eux, ne doutent nullement de leur volonté de le combattre, parfois même de le détruire. Assez de cette frange de notre intelligentsia qui transforme l’autocritique, pourtant indispensable à toute démocratie, en véritable passion de l’auto-accusation. Assez de ces artistes, intellectuels, universitaires et cinéastes qui semblent parfois ne se sentir moralement grands qu’à condition de rapetisser leur propre pays devant un public étranger ravi de les applaudir.
Depuis le 7 octobre, quelque chose s’est brisé en moi, et pas seulement à cause du massacre, des familles exterminées, des jeunes pourchassés, des vieillards et des enfants enlevés, des maisons transformées en tombeaux. Quelque chose s’est brisé lorsque j’ai constaté qu’avant même que nous ayons identifié tous nos morts, certains avaient déjà trouvé l’accusé principal : Israël. Toujours Israël. Il fallait immédiatement expliquer, contextualiser, relativiser, chercher ce que nous avions fait, ce que nous aurions provoqué, ce qui aurait pu conduire ceux qui étaient venus nous massacrer à commettre l’innommable. Je ne refuse pas le contexte. Je refuse qu’il devienne un alibi.
Je ne refuse pas davantage la critique d’Israël. Je la réclame. Je veux savoir comment le 7 octobre a été possible, qui savait, qui n’a pas écouté, qui s’est trompé, qui n’a pas agi. Je veux que les responsables politiques et militaires répondent de leurs échecs. Aimer son pays n’a jamais signifié absoudre ceux qui le gouvernent. Mais je refuse que notre capacité à nous juger nous-mêmes devienne une maladie nationale, une sorte de réflexe pavlovien par lequel nous serions toujours les premiers à nous asseoir sur le banc des accusés avant même que nos morts aient été enterrés.
C’est là que certaines scènes de Venise me révulsent. Voir deux cinéastes israéliens recevoir l’ovation d’un public international en portant contre Israël précisément l’acte d’accusation que cette salle désirait entendre me laisse un goût amer. Qu’ils critiquent Israël, c’est leur droit. Qu’ils dénoncent ce qu’ils considèrent comme des fautes, c’est leur liberté. Mais il existe une différence entre la conscience et la complaisance, entre l’autocritique et le besoin d’être adoubé par l’étranger. Parfois, cela ressemble à une forme de haine de soi politique. Parfois, cela ressemble furieusement à du léchage de bottes culturel, à cette manière de dire : regardez-nous, nous sommes les bons Israéliens, nous savons nous accuser, nous savons nous condamner, nous méritons vos applaudissements. Je n’appelle pas cela du courage lorsque la salle entière attend précisément ces paroles pour se lever. Le courage commence peut-être lorsque l’on accepte aussi de dire à cette même salle ce qu’elle ne veut surtout pas entendre.
Et c’est précisément pour cela que je veux dire : chapeau à Fauda. Chapeau à ceux qui, dans les épisodes 7 et 8 de cette nouvelle saison, ont osé jeter à la face du monde une partie de la vérité du 7 octobre. Pas une dissertation savante, pas une conférence universitaire sur les causes profondes du conflit, pas un exercice de contorsion morale, mais la peur, la chasse à l’homme, les maisons envahies, les routes devenues pièges, les familles traquées, le visage meurtrier du Hamas lorsque l’idéologie cesse d’être un slogan pour devenir un homme armé qui pénètre chez vous avec l’intention de tuer. Grâce à Netflix, des millions de spectateurs peuvent être confrontés à cette réalité tragique, sanglante, assassine, que tant de commentateurs se sont empressés de recouvrir de leurs analyses. Fauda ne leur demande pas d’aimer Israël. Elle leur dit simplement : regardez. Regardez avant de juger. Regardez ce qui s’est passé avant la guerre de Gaza, avant les bombardements, avant les accusations, avant les manifestations, avant les tribunaux médiatiques improvisés. Avant la riposte, il y eut l’attaque. Avant la tempête, il y eut ceux qui semèrent le vent. Et cette chronologie n’est pas un détail. Elle est fondamentale.
Car le Hamas n’est pas tombé du ciel le matin du 7 octobre. Pendant des années, il a gouverné Gaza, recruté, armé, endoctriné, creusé, préparé, développé ses structures militaires et cultivé une idéologie dans laquelle la disparition d’Israël n’était pas une métaphore, mais un projet politique. Puis vint le 7 octobre. Alors oui, je le dis : qui sème le vent récolte la tempête. Le Hamas a semé le vent. Il a mobilisé des hommes pour le massacre, ouvert les portes de l’enfer en sachant parfaitement qu’Israël répondrait, choisi une guerre dont il savait qu’elle ne resterait pas enfermée de l’autre côté de la frontière. Et aujourd’hui, Gaza récolte la tempête déclenchée par cette décision.
Cette phrase est terrible parce que la tempête frappe aussi des innocents. Un enfant n’est pas responsable du choix d’un adulte, mais je refuse tout autant l’autre mensonge, celui d’une société entièrement étrangère à ce qui s’est développé en son sein. Je refuse que l’on efface l’endoctrinement, les soutiens, les célébrations, les complicités, les foules entourant les otages, tout ce qui ne rentre pas dans cette représentation confortable d’une population totalement extérieure au Hamas. La réalité est plus tragique et plus complexe. Il y a des innocents, il y a des victimes du Hamas, il y a probablement des hommes et des femmes qui ne veulent rien d’autre que vivre. Mais il y a aussi une idéologie, une histoire politique, des adhésions, des silences et des complicités. On ne peut pas exiger une responsabilité collective lorsqu’il s’agit d’Israël et l’abolir entièrement lorsqu’il s’agit de Gaza.
Chez nous, la parole imbécile d’un ministre devient immédiatement « Israël », la faute d’un soldat devient « Israël », l’acte criminel d’un extrémiste devient « Israël ». Mais en face, soudain, plus aucune société, plus aucune idéologie, plus aucune responsabilité historique : seulement des victimes abstraites, suspendues hors du temps. Je refuse cette escroquerie intellectuelle. Et je refuse surtout que des Israéliens l’alimentent avec empressement afin d’obtenir l’approbation de ceux qui ont toujours préféré le Juif repentant au Juif souverain.
Car il y a là quelque chose qui me trouble profondément. Le Juif mort émeut. Le Juif des mémoriaux inspire de magnifiques discours. Le Juif persécuté convient parfaitement à la conscience occidentale. Mais le Juif armé dérange. Le Juif qui possède une frontière, une armée, une capacité de riposte et qui dit : « Cette fois, vous ne nous massacrerez pas impunément » devient soudain suspect. Or Israël existe précisément pour cela : pour que notre survie ne dépende plus exclusivement de la compassion des autres. Nous ne voulons plus que le monde pleure sur nos tombes. Nous voulons avoir les moyens d’empêcher qu’elles soient creusées.
Cela ne signifie pas que tout nous soit permis. Bien au contraire. Notre souveraineté nous oblige. Nous devons respecter le droit, protéger autant que possible ceux qui ne combattent pas, enquêter sur nos fautes, sanctionner nos criminels et regarder sans complaisance nos propres dérives. Mais nous devons le faire parce que c’est notre exigence morale, non pour obtenir un prix, une ovation ou un certificat de bonne conduite à Venise. Je veux pouvoir pleurer un enfant palestinien sans oublier une seule seconde les enfants israéliens du 7 octobre. Je veux pouvoir demander des comptes à notre gouvernement sans acquitter le Hamas. Je veux pouvoir regarder nos fautes sans effacer celles de nos ennemis. Je veux pouvoir être humain sans devenir naïf, critique sans devenir servile, compatissant sans consentir à l’impuissance.
Je n’ai plus envie de voir Israël se mettre à genoux pour convaincre le monde qu’il mérite de rester debout. « Plus jamais » ne peut pas être une formule réservée aux cérémonies, gravée sur les monuments et récitée une fois par an devant les caméras. « Plus jamais » signifie qu’un peuple sait regarder ses propres fautes, mais sait également reconnaître ceux qui veulent le détruire ; qu’il refuse la haine aveugle, mais qu’il refuse tout autant la faiblesse suicidaire ; qu’il ne demande pas pardon d’exister et qu’il ne mendie pas la permission de se défendre.
Je suis un Hebreu Israélien, je suis critique et je suis en colère. Je ne demande aucune permission pour vouloir que mon peuple vive, et je ne demande aucun pardon pour vouloir qu’il se défende. Je ne courberai pas la tête pour mériter les applaudissements de ceux qui ne nous acceptent qu’à condition que nous participions nous-mêmes à notre propre procès. Entre leur approbation et ma dignité, j’ai choisi. Je préfère la lucidité à la complaisance, la liberté à la servilité, la souveraineté à la culpabilité. Et surtout, je préfère rester debout.
À propos de l’auteur
Rony Akrich est essayiste, conférencier, fondateur de l’Université populaire gratuite de Jérusalem et d’Ashdod, et enseigne l’historiosophie biblique. Son travail explore les relations entre la pensée biblique, la philosophie, l’histoire, l’éthique et la société contemporaine. À travers ses écrits et son enseignement, il cherche à créer un dialogue entre les sources du judaïsme et la pensée universelle, dans un esprit de recherche, d’approfondissement, de transmission du savoir et de responsabilité.
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