Habiter au sein de sa vie! Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Habiter au sein de sa vie! Par Rony Akrich

Nous étions jeunes, et nous étions arrogants sans le savoir. Pas arrogants au sens moral, arrogants au sens des fautes visibles, arrogants au sens métaphysique : nous confondions le temps avec un droit. Nous vivions comme si demain était garanti, comme si la vie était un compte en banque, comme si l’existence avait signé un contrat de renouvellement automatique. Et puis, un jour, le réel s’est mis à parler une langue que personne n’aime : la langue du passage. Les années ne s’additionnent pas, elles s’évaporent. Elles ne s’empilent pas, elles filent. Et tu découvres, non pas seulement que tu vieillis, mais que tu as été traversé, porté, parfois même dissous.

Alors tu te retournes, et ce que tu vois n’est pas seulement ta vie : tu vois ton absence. Tu vois les jours où tu étais là, oui, mais tu vois surtout les jours où tu étais ailleurs. Ailleurs que toi-même. Ailleurs que ta propre parole. Ailleurs que l’amour que tu aurais pu donner. Ailleurs que la vérité que tu aurais dû dire. Ce n’est pas la mort qui effraie d’abord, c’est cette honte froide : « j’ai vécu, mais ai-je habité ? » Pascal avait mis le doigt sur ce mal : l’homme ne sait pas demeurer, il se distrait pour ne pas se rencontrer. Or la distraction n’est pas une innocente légèreté, c’est une stratégie de fuite. Elle a l’air douce, mais elle est corrosive : elle te vole ta présence à toi-même.

Voilà le nœud : l’homme ne souffre pas seulement de mourir, il souffre d’avoir été dispersé. Heidegger parle d’une existence diluée dans le “on”, dans le bavardage, dans l’occupation, dans le “toujours déjà” qui évite la question décisive : qu’est-ce que je fais de mon être ? Nous vivons souvent comme si l’essentiel allait tomber du ciel, comme si une vie pleine était un produit dérivé du mouvement. Rien ne tombe. Tout se décide, et ce qui ne se décide pas s’effrite.

On te dit : cent vingt ans. Très bien. Et même si tu avais cent vingt ans, qu’est-ce que cela face aux millénaires, aux millions d’années, aux ères qui se succèdent sans te demander ton avis ? Si tu compares ta vie au temps cosmique, tu es une poussière. Mais si tu restes prisonnier de cette comparaison, tu te détruis, car une poussière finit par vivre comme une poussière : sans verticalité, sans exigence, sans responsabilité. Elle se laisse porter. Elle devient un morceau de monde, pas un être humain. Spinoza appelle cela servitude : l’existence menée par les causes extérieures, par les affects, par l’opinion, par la machine sociale. Être vivant ne suffit pas : il faut se posséder.

La Bible ne te dit pas : « tu es grand parce que tu durerais. » Elle te dit l’inverse : tu es poussière, oui, mais une poussière à qui un souffle a été confié. Tu n’es pas grand par ta longévité : tu es grand par ta capacité à répondre. Le temps peut être immense ; cela ne prouve rien. Une mer est immense, mais elle n’a pas de conscience. L’homme, lui, porte cette blessure splendide : il sait qu’il passe. Il sait qu’il n’a pas la maîtrise. Et cette lucidité n’est pas faite pour l’abattre : elle est faite pour le réveiller. Kierkegaard le savait : l’instant n’est pas un point insignifiant, c’est le lieu du choix, le lieu où l’existence cesse d’être une histoire racontée et devient une décision prise.

Car l’ennemi n’est pas le temps qui passe. L’ennemi, c’est le temps perdu. Le temps perdu, ce n’est pas le repos. Ce n’est pas le silence. Ce n’est pas la pause. Le temps perdu, c’est le temps où l’on n’est pas là. Le temps où l’on vit en mode “plus tard”. Le temps où l’on transforme le présent en simple marchepied vers un avenir fantasmé. Le temps où l’on se raconte : « quand j’aurai réglé ceci », « quand ce sera plus simple », « quand je serai enfin tranquille ». Tranquille ? Mais la tranquillité totale est un mirage. Sénèque tranchait déjà : la vie n’est pas courte, nous la rendons courte en la gaspillant. Nous croyons manquer de temps, mais nous manquons surtout de présence et de tenue intérieure.

Le texte biblique est impitoyable avec notre illusion préférée : l’illusion du lendemain. Dans le désert, on reçoit la manne, et la règle est brutale : tu ne stockes pas. Tu ne thésaurises pas l’instant. Tu ne mets pas le vivant au frigo. Tu reçois ton jour, tu le prends, tu le manges, tu le vis. Tu veux accumuler ? Ça pourrit. Voilà une métaphysique entière en une image : ce qui n’est pas vécu au présent se corrompt. Ce qui est remis à demain se décompose. Ce qui est différé devient souvent un cadavre intérieur. Bergson dirait : nous croyons que le temps est une série de cases, mais la vie est durée, élan, continuité vivante ; quand tu traites le temps comme un stock, tu tues la durée, tu perds l’élan.

Et c’est là que le manifeste commence : déclarer la guerre à l’ajournement. Parce que l’ajournement est une lâcheté élégante. Il a l’air raisonnable. Il a l’air mature. Il a l’air “organisé”. Mais il est la forme polie de la fuite. Il te vole ton unique richesse. Car ta richesse n’est pas ta longévité. Ta richesse n’est pas ton prestige. Ta richesse n’est pas tes projets. Ta richesse, c’est ton “aujourd’hui”. La Bible martèle ce mot : aujourd’hui. Pas demain. Pas quand tu seras prêt. Aujourd’hui. Parce que le seul temps où la liberté touche le réel, c’est maintenant. Le passé est fermé. Le futur n’existe pas encore. Le présent est l’unique lieu de la responsabilité.

Et c’est précisément pour cela que le présent fait peur. Parce qu’il ne triche pas. Il ne promet rien. Il ne garantit rien. Il exige. Exiger quoi ? Une présence. Une réponse. Un acte. « Enseigne-nous à compter nos jours », non pour devenir anxieux, mais pour devenir vrai : rendre chaque jour imputable, habitable. Compter ses jours, ce n’est pas regarder l’horloge comme un condamné, c’est refuser de vivre comme un somnambule. C’est refuser la vie en pilote automatique. C’est refuser d’être une silhouette qui traverse sa propre existence sans la toucher.

Et voici la radicalité biblique : sanctifier le temps. Pas sanctifier au sens décorer ; sanctifier au sens séparer, dégager, arracher un jour au flux. Le Shabbat n’est pas un folklore : c’est une insurrection contre la machine du “toujours plus”. C’est une manière de dire : je ne suis pas un rouage, je ne suis pas un esclave de la performance, je ne suis pas une usine à produire. Je pose une limite, et cette limite me rend vivant. Aristote l’aurait dit autrement : la vie devient humaine quand elle prend forme, quand elle devient tenue, quand elle devient manière d’être, et pas seulement succession d’humeurs.

Tu veux une parole qui ne soit pas fade ? Alors voici la vérité nue : la vie ne devient pas profonde par accident. Elle devient profonde par décision. Décision de ne pas dissoudre son jour dans l’écran, dans le bruit, dans la dispersion. Décision de ne pas confondre mouvement et vie. Décision de ne pas confondre occupation et existence. Décision de ne pas confondre “profiter” et “habiter”. Habiter, c’est se tenir debout dans l’instant. Habiter, c’est porter la joie sans la salir avec l’angoisse. Habiter, c’est porter la douleur sans la transformer en tombe. Habiter, c’est tenir la contradiction humaine : poussière, oui, mais responsable du souffle.

Qohelet murmure : « vanité des vanités », non pour t’inviter au cynisme, mais pour faire tomber les idoles : prestige, course, “on verra”, comédie sociale. Et quand les idoles tombent, il reste le dur et le vrai : un jour, un cœur, un acte. Non pas un concept : un acte. Non pas un futur : un aujourd’hui.

Alors oui, non pas un paradis perdu, mais un paradis retrouvé. Le paradis perdu, ce n’est pas d’abord l’enfance : c’est la présence perdue. Vivre ailleurs, dans la tête, dans la peur, dans le futur imaginaire. Le paradis retrouvé, c’est revenir. Redevenir ici. Accepter que la vie est confiée en fragments, et que chaque fragment peut être sauvé, non en étant parfait, mais en étant vrai.

Rony Akrich

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