À l’heure où l’Occident s’épuise de doutes et de procès moraux, et où la Chine avance avec une puissance froide, patiente, organisée, Israël se retrouve placé devant une question qui dépasse la diplomatie. Ce n’est pas seulement une affaire de contrats, de technologies ou d’alliances ; c’est une épreuve de définition. Dans quel monde mental voulons-nous respirer ? À quelles catégories acceptons-nous d’être soumis : celles d’un Occident qui nous juge tout en se jugeant lui-même, ou celles d’un Orient qui ne nous juge pas, mais qui peut nous absorber ? Le véritable choix n’est pas entre Washington et Pékin : il est entre la dépendance intellectuelle, changer de tuteur sans cesser d’être élève, et la souveraineté de la pensée, redevenir un sujet hébraïque capable de dialoguer avec toutes les civilisations sans se dissoudre dans aucune.
Ce choix d’Israël entre un Occident qui décline et une Chine qui s’élève inexorablement ne se réduit pas à une affaire d’alliances militaires ou de contrats commerciaux. Il engage une question plus radicale : dans quel univers de pensée Israël accepte-t-il de se laisser définir ? De qui, aujourd’hui, acceptons-nous d’être les élèves, les débiteurs, les jugés, les imitateurs ? Tant que la réponse reste prisonnière du face-à-face avec l’Europe, ses bourreaux d’hier et ses juges d’aujourd’hui, le déclin occidental sera vécu comme une catastrophe intime, comme si notre propre destin s’écroulait avec celui des capitales qui nous ont tour à tour fascinés, humiliés, accueillis et condamnés. Or le monde a changé de centre de gravité : la Chine s’élève, l’Inde s’avance, l’Asie devient un laboratoire de puissance et de sens. La question est simple, presque brutale : Israël veut-il rester un fragment d’Occident déplacé au Levant, ou oser se penser comme sujet hébraïque devant l’ensemble des civilisations vivantes ?
Il faut reconnaître un fait rarement avoué : le judaïsme, tel qu’il s’est façonné dans la longue durée de l’exil, a largement ignoré ces mondes. La conscience juive s’est élaborée dans un théâtre précis : Méditerranée, Europe, Proche-Orient, un peu d’Afrique du Nord. Nos textes se sont écrits sous l’ombre de Rome, de Byzance, de l’Église, puis de l’islam et des monarchies chrétiennes. Notre carte symbolique tournait autour de quelques figures : Israël, Édom, Ismaël, Babel. Dans ce scénario, le lettré confucéen et le sage de Bénarès n’avaient pas de rôle. Ils glissaient dans la marge blanche du monde : une zone muette de l’humanité qui n’entrait pas dans notre récit.
L’exil n’a pas arrangé les choses. Assiégé, minoritaire, surveillé, le judaïsme galoutique a investi son énergie dans la survie, la halakha, la polémique, l’auto-défense intellectuelle. On répondait aux accusations chrétiennes, on discutait avec l’islam, on s’adaptait aux décrets, on négociait avec les pouvoirs. Qui, dans ce contexte, pouvait se tourner vers les « Upanishad hindous », le « Tao Te King » ou les « Entretiens de Confucius » ? Le Juif d’Europe n’avait ni le temps ni l’espace pour se penser comme interlocuteur d’une Asie lointaine : il était trop occupé à ne pas disparaître dans les pogroms, les conversions forcées, les expulsions et les ghettos. Et lorsque la modernité est arrivée, loin d’élargir spontanément l’horizon, elle l’a resserré une dernière fois sur l’Europe : émancipation, citoyenneté, socialisme, assimilation, antisémitisme, sionisme. La Chine et l’Inde restaient des silhouettes. Nous avons intériorisé le regard européen : le monde qui compte va de Londres à Moscou ; le reste n’est qu’arrière-plan.
Cette myopie a une conséquence aujourd’hui : quand l’Occident décline, un judaïsme qui ne s’est pensé que devant lui se sent basculer avec lui. Il panique, s’accroche aux universités, aux tribunaux, aux ONG, au langage moral occidental comme à des refuges symboliques. Il n’a pas appris à parler à d’autres centres du monde, ni à se tenir debout devant des sages qui n’ont jamais brûlé nos synagogues ni signé nos décrets d’expulsion, mais qui façonnent désormais le destin de la planète. D’où l’importance de la rencontre avec la Chine : non comme une mode “orientaliste”, mais comme l’épreuve d’un autre rapport au réel.
Car la Chine n’est pas seulement une puissance économique ou militaire ; elle est un univers mental où l’on parle depuis des millénaires d’ordre, de rites, d’harmonie, de “mandat du Ciel”. En s’y confrontant, la pensée hébraïque cesse d’être seulement une alternative au christianisme ou un résidu de l’Europe biblique : elle redevient une voix singulière dans un concert de civilisations où se redéfinissent les règles du jeu.
Le contraste est saisissant. L’hébraïsme vit de ruptures : sortie d’Égypte, don de la Torah, destruction, exil, retour. Le temps y est scandé par des irruptions : appel, jugement, relèvement, promesse. Le prophète surgit pour dire non à l’injustice, non aux idoles, non à la “normalité” des empires. La Chine, au contraire, pense en termes de continuité et d’ajustements : rectifier les comportements, stabiliser les relations, harmoniser la cité. Là où l’hébreu brise l’ordre injuste, le sage chinois tente de rétablir l’accord perturbé. L’un introduit la dissonance ; l’autre restaure l’équilibre.
Cette confrontation vaut miroir : elle révèle la dimension tragique de la vocation hébraïque, cette incapacité à s’installer définitivement dans le compromis, cette parole qui dérange les empires et perturbe les consensus. Mais elle révèle aussi une faiblesse possible : notre difficulté à penser la durée, la continuité, les formes civilisatrices. Nous savons crier au roi : “Tu es l’homme !”, comme Nathan devant David. Savons-nous, avec autant de finesse, tisser les habitudes, les gestes, les manières de parler, tout ce qui fait qu’une société ne se réduit pas à la loi et à la transgression, mais s’organise en civilité partagée ?
La question des rites devient alors centrale. Dans le confucianisme, les rites ne sont pas un décor : ils polissent la violence, rendent l’humain habitable, instaurent une politique du quotidien. L’hébraïsme connaît les mitzvot, les bénédictions, les coutumes ; mais il les a parfois enfermées dans le seul registre du commandement, en oubliant leur puissance de civilisation. Là où la Chine risque de transformer les rites en pure conformité, nous risquons de transformer la loi en système clos, parfois indifférent à la qualité réelle des relations. D’où cette interrogation redoutable : nos pratiques fabriquent-elles encore des hommes justes et doux, ou seulement des groupes séparés et nerveux ? Construisent-elles de l’humanité, ou seulement de l’identité ?
La réflexion sur le pouvoir peut, elle aussi, se laisser déplacer. En Chine, le souverain est légitime tant qu’il maintient un ordre viable ; quand la corruption s’étend et que le peuple souffre, on parle de retrait du mandat. Israël, lui, connaît la figure du prophète face au roi : le pouvoir est jugé par une loi qui ne se laisse pas absorber par la raison d’État. Confrontée au modèle chinois, la voix hébraïque pourrait gagner en sens du temps long, en lecture des symptômes discrets de la crise, en prudence politique, sans renoncer à sa radicalité. L’enjeu : articuler critique prophétique et stabilité concrète, gouverner sans trahir, mais aussi sans hystérie ni instabilité permanente.
Chacun découvre alors ses propres excès. Poussée à bout, l’harmonie devient conformisme étouffant : sacrifice du vrai au bénéfice du “sans vague”. Poussée à bout, la passion hébraïque pour la vérité peut devenir guerre civile verbale : incapacité à supporter l’imperfection, destruction de tout ordre au nom d’un idéal introuvable. Entre l’harmonie sans vérité et la vérité sans patience, il existe une voie : garder le courage de la rupture, mais apprendre l’art de la continuité ; maintenir la critique, mais lui adjoindre une pédagogie de la durée et de la forme.
C’est ici que revient le choix d’Israël. L’Occident décline aussi parce qu’il doute de lui-même : il transforme son histoire en procès permanent, parle de valeurs universelles tout en livrant ses frontières et ses institutions à des forces qui ne partagent ni son héritage ni ses principes. Il sacralise de nouvelles victimes, désigne de nouveaux coupables, et Israël devient coupable dès qu’il ose être souverain. La Chine, elle, ne s’excuse pas d’exister ; elle avance, investit, calcule, organise un monde où le langage des droits s’efface souvent derrière celui des flux, des infrastructures, des dépendances.
Dire qu’Israël devra “choisir” ne signifie pas remplacer Washington par Pékin, ni l’anglais par le mandarin. Cela signifie cesser de se définir uniquement par rapport aux bourreaux européens ou aux juges occidentaux, et se tenir aussi devant d’autres sages, d’autres centres, d’autres architectures du monde. Notre avenir ne doit être ni une simple adaptation au déclin occidental, ni un ralliement opportuniste à la puissance chinoise, mais une réaffirmation de la vocation hébraïque : tenir ensemble terre et ciel, justice et pouvoir, prophétie et politique, mémoire et avenir. Ne plus demander à l’Europe la permission d’exister. Et refuser d’être, pour la Chine, un simple hub technologique ou une carte dans sa rivalité avec l’Amérique.
Le choix d’Israël est moins diplomatique qu’ontologique : changer de maître, ou cesser d’en chercher. Redevenir ce que notre nom porte depuis l’origine : un peuple qui lutte avec Dieu et avec les hommes, un lieu de conflit lucide avec tous les empires, un laboratoire fragile où l’on tente d’articuler souveraineté et justice, particularité et responsabilité. À ce prix seulement Israël pourra dialoguer avec l’Occident qui s’épuise, avec la Chine qui s’élève et avec l’Inde qui médite, sans devenir la colonie spirituelle de l’un ni le pion stratégique de l’autre. Non pas l’otage des histoires des autres, mais un foyer d’histoire pour l’humanité entière.
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