Paris, années 70 : je revois cette époque comme une pellicule légèrement rayée, belle précisément parce qu’elle tremble. Une lumière un peu jaune sur les trottoirs, des néons fatigués qui promettent plus qu’ils n’éclairent, et cette sensation que la ville n’était pas seulement un décor, mais une initiation. Nous appartenions aux Trente Glorieuses, ces années “folles” des décennies 50-60-70, non pas comme des enfants gâtés, mais comme des enfants portés. Portés par une certitude rare : demain serait plus intense qu’hier. Le monde, malgré ses tensions, semblait avoir une colonne vertébrale. Il y avait des métiers concrets, des gares pleines, des chantiers, une culture à portée de main. Même l’autorité, que nous contestons, existait comme un mur contre lequel on se construit. C’est pourquoi, quand nous parlons de ces années, nous ne parlons pas seulement d’un décor : nous parlons d’un élan.
L’adolescence d’abord, puis la jeunesse, comme deux saisons qui se chevauchent : l’une agacée, l’autre brûlante. On avançait sans plan, avec la certitude confuse qu’il fallait vivre vite, vivre fort, et surtout ne pas se laisser enfermer dans la vie tiède. Il y avait nos après-midis de traîne, nos lieux de passage devenus des royaumes : les salles de jeux, les cafés, les coins de rue où l’on apprenait à se tenir, à se taire, à parler fort, à rire comme si rien ne pouvait nous atteindre. Le « flipper » claquait comme une petite guerre joyeuse. On lançait la bille comme on lance sa vie : avec rage, avec orgueil, avec cette obstination d’enfant qui refuse la chute. Chaque sonnerie, chaque clignotement, chaque « tilt » était une leçon : on ne contrôle pas tout, mais on insiste. Le billard, lui, était l’autre école, plus lente, plus théâtrale. On se penchait sur le tapis vert comme on se penche sur l’avenir, en feignant la maîtrise. On calculait, on visait, on ratait, on recommençait, et l’on se donnait un air d’homme alors qu’on n’était encore qu’une impatience.
Avant même que la nuit ne devienne un territoire, il y avait ces autres écoles, plus triviales et plus décisives qu’un cours magistral : le « baby-foot », par exemple, la diplomatie des bandes et la guerre des nerfs. Quatre barres, des poignées usées, des joueurs en métal, et cette vitesse qui vous transformait en stratège à quinze ans. Ça claquait sec, ça jurait, ça riait, ça tapait du poing sur la caisse comme si l’honneur du monde se jouait sur un tir en lucarne. Le « baby-foot » avait ce mélange rare de fraternité et de verdict : on gagnait pour exister, on perdait pour apprendre à encaisser.
Et derrière, toujours, le « juke-box », cet autel infernal. On y glissait une pièce comme on confie son sort à une machine, et elle recrachait des hymnes, des refrains, des coups de tonnerre. On choisissait un titre comme on choisit une humeur, un masque, une posture. Les néons vibraient, le son saturait, et le café devenait soudain un cinéma miniature : on faisait les durs, on faisait les libres, on faisait les hommes, alors qu’on n’était encore que des cœurs mal protégés. Parfois, une chanson vous tombait dessus comme une gifle tendre : elle fissurait le personnage et rappelait qu’en dessous des boots et des bravades, il y avait une fragilité qui n’attendait qu’un regard.
Et puis il y avait les rites minuscules qui faisaient une patrie : le croque-monsieur avalé debout, trop chaud, qui brûlait le palais et donnait l’impression d’une vraie vie ; le « diabolo menthe », vert insolent, sucré comme une promesse. On buvait ça en bande, en se croyant déjà “quelqu’un”, ou au moins en refusant d’être n’importe qui. Les boots tapaient le trottoir comme une signature. Elles disaient : je tiens, je ne plie pas, même quand, à l’intérieur, tout tremblait.
Car tout tremblait, oui. La drague, surtout. La drague était notre roman. On jouait les sûrs de nous, on avait peur de l’être. On avançait à coups de regards, de silences, de trois phrases mal apprises et d’un courage qui vacille. Un sourire pouvait vous faire décoller pour une semaine. Un refus pouvait vous donner l’impression que Paris entier s’était mis à pleuvoir sur vous. On inventait des légendes pour sauver la face, on riait trop fort pour cacher la fragilité, et pourtant on recommençait le lendemain, parce qu’à cet âge l’espoir est têtu.
Alors on cherchait des échappées : les « surprise-parties », d’abord. Un appartement prêté, un salon poussé contre les murs, des verres dépareillés, quelques bouteilles, un tourne-disque ou une chaîne qui crachait trop fort, et cette fébrilité merveilleuse : qui va venir ? qui va danser ? qui va oser parler à qui ? Les adultes étaient dehors, et nous, dedans, nous inventions une petite république clandestine faite de musique, de rires trop hauts, de silences trop longs, de regards qui coupent et qui sauvent. Puis vint le temps des « booms », plus codifié, plus rituel : une date, des invitations, l’angoisse de la tenue, la mise en scène de soi. On s’y préparait comme à un examen et comme à une fête. On arrivait en bande, on se dispersait en éclats, on tournait autour des filles comme autour d’un feu qu’on craint et qu’on désire. Et là, au milieu du bruit, venait l’instant que personne n’osait mépriser : quand la musique ralentissait, quand le morceau basculait en slow. Le slow, c’était notre minute de vérité. Qui allait s’approcher ? Qui allait tendre la main ? Qui allait dire sans mots : “Tu danses? » Et celui qui restait adossé au mur, l’air détaché, sentait dans la poitrine la même faim que dans une manif : ne pas rester dehors.
Et dans le même temps, dans la même semaine, parfois dans la même journée, il y avait la rue, le militantisme, les manifs, les sit-in, les tracts froissés au fond des poches. La colère avait sa place, sa beauté presque, sa musique propre. On criait des slogans comme on chantait des refrains. Le cortège avait son tempo, ses montées, ses silences, ses brusques accélérations. On marchait serrés, portés par la chaleur collective, persuadés que l’histoire pouvait encore être déplacée par des pas et des voix. On ne comprenait pas tout, mais on voulait être là, dans l’épaisseur du monde. Quitte à se tromper, on préférait se tromper debout.
Le Quartier latin était notre université clandestine. Des caves et des salles enfumées où l’on descendait comme on descend dans un secret. La fumée faisait un plafond. Les tables étaient serrées, les verres ternis, les discussions brûlantes. On y rencontrait “les philosophes” : parfois un professeur, parfois un esprit libre, parfois un inconnu dont une phrase suffisait à vous ouvrir le crâne. On parlait de Sartre, de Marx, de Camus, de Nietzsche, on citait, on improvisait, on prétendait avoir lu, et, au milieu du bavardage, parfois, une vraie lumière surgissait… Une question simple et brutale, qui vous obligeait à grandir. Qu’est-ce qu’un homme libre ? Qu’est-ce qu’une vie juste ? Qu’est-ce qu’on fait de sa colère ?
Dans ces soirées-là, il y avait des voix qui nous tenaient lieu de boussole : les chanteurs à thèmes. Léo Ferré, d’abord : la révolte devenue poésie, le feu noir, l’anarchie qui refuse de s’excuser. Ferré chantait comme on jette un pavé dans une vitre de mensonges, et certaines chansons vous laissaient muet, comme si elles avaient posé un verdict sur votre jeunesse. Brassens, lui, était l’autre versant : la liberté qui sourit, l’insolence tranquille, la morale par la dérision. Il vous apprenait qu’on peut être rebelle sans hurler, qu’on peut renverser les faux respectables avec une guitare et une phrase. Et autour d’eux, Brel, Barbara, Moustaki, Gréco, Reggiani… une bibliothèque vivante, une éducation sentimentale et politique, des mots qui vous donnaient un squelette intérieur…
À suivre dès Dimanche…
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