La liberté de penser n’est jamais donnée. Elle ne tombe pas du ciel comme un privilège naturel de l’esprit humain, elle se conquiert contre tout ce qui veut la neutraliser : l’habitude, la peur, la paresse, les récits préfabriqués, les doctrines qui prétendent dire le vrai avant même que nous ayons interrogé notre propre expérience du monde. À mon âge, je mesure plus que jamais l’ampleur de cet effort. Penser n’a jamais été une promenade morale, ni une gymnastique intellectuelle. Penser, c’est trahir les certitudes d’hier, rompre la chaîne des évidences, refuser de s’agenouiller devant les idoles nouvelles comme devant les anciennes. C’est s’opposer à la tentation du réduit mental, à l’esprit conditionné, au dogmatisme qui rôde sous les formes les plus séduisantes.
On ne naît pas réductionniste, on le devient. C’est une maladie de la raison affaiblie, une déformation de l’intelligence lorsqu’elle refuse de regarder la complexité du réel. Le réductionniste découpe, émonde, simplifie, convaincu que la vérité se cache toujours dans le plus petit dénominateur commun. Ce n’est pas la rigueur qui le guide, mais la frayeur. Car le réel, lorsqu’il se présente à nous dans toute sa pluralité, dément nos illusions d’ordre et de maîtrise. L’esprit limité cherche des consolations, pas des vérités ; il préfère une vision étroite à une vision juste. Il croit comprendre parce qu’il a réduit. Mais réduire, ce n’est pas comprendre. C’est mutiler le monde pour qu’il tienne dans de petites mains, comme on fait entrer un fleuve dans un verre pour s’en dire le propriétaire.
À côté du réductionniste se tient un autre personnage : l’esprit conditionné. Celui-là n’est pas simple, il est domestiqué. Il ne pense pas, il répète. On lui a donné des catégories, des slogans, des réflexes intellectuels, et il les emploie comme un programme informatique. Il croit être libre parce qu’il peut varier le ton, mais l’idéologie parle en lui comme une voix ventriloque. Il traverse l’existence avec des réponses toutes faites, des indignations prêtes à l’emploi, des certitudes balisées par quelque autorité culturelle ou médiatique. Il n’a pas idée que son jugement ne lui appartient pas. Et, paradoxalement, il se croit plus critique que tous les autres, parce que sa pensée est conforme aux normes du moment. L’esprit conditionné est le fils obéissant de son époque : docile, bavard, prévisible. Il ne sait pas qu’être de son temps n’a jamais suffi à penser. La pensée commence toujours par une rupture.
Mais le plus dangereux n’est ni le réductionniste ni le conditionné : c’est le dogmatique. Le dogmatique n’est pas seulement limité et conditionné, il est armé. Il croit posséder la vérité comme on possède une arme. Il n’interroge plus rien, il n’écoute plus rien, il ne cherche plus rien. La vérité n’est plus une quête, elle devient une propriété. Et dès lors, tout désaccord lui apparaît comme une faute morale, un délit intellectuel. Le dogmatique ne conteste pas : il condamne. Il ne discute pas : il accable. Il ne persuade pas : il accuse. Toute pensée indépendante devient, sous son regard, une menace pour l’ordre sacré de sa doctrine. Ce n’est plus seulement l’intelligence qui se ferme, c’est l’être tout entier. Il est l’homme de l’idole, celui qui préfère mourir plutôt que de remettre en question ce qu’il croit. On en croise partout aujourd’hui, sous toutes les couleurs politiques, religieuses, identitaires, idéologiques. Le dogmatisme n’a pas de camp : il a une fonction. Il rassure ceux qui ne supportent pas le tremblement du réel.
Face à ces trois figures de la servitude mentale, la pensée libre n’a pas de costume officiel. Elle n’a ni doctrine ni école, ni frontière nationale ni affiliation partisane. Elle est d’abord un geste. Un geste de rupture, de dévoilement, parfois de solitude, toujours de courage. Penser librement, c’est accepter d’être incompris, contredit, parfois méprisé. C’est accepter que la vérité ne soit jamais un état mais un mouvement, un chemin où l’on avance en perdant ses anciennes peaux. C’est oser le risque de la lucidité dans un monde qui préfère les fables. C’est refuser les narrations commodes qui dispensent d’examiner les faits, refuser les conforts idéologiques qui procurent l’illusion de la cohérence, refuser les récits victimaires qui exonèrent de toute responsabilité. La pensée libre n’est jamais une pensée innocente. Elle sait qu’elle dérange, qu’elle dévoile, qu’elle secoue. Elle sait aussi que la liberté coûte toujours quelque chose.
Dans la tradition hébraïque, la liberté n’est jamais une abstraction philosophique. Elle s’incarne dans une expérience, un passage, une transformation intérieure. La sortie d’Égypte n’est pas un événement historique mais un archétype : sortir de la maison de servitude, c’est sortir de toutes les servitudes. Et la pire de toutes, celle dont on parle le moins, c’est celle qui enferme l’esprit dans une vision unique du monde. C’est l’Exode intérieur, celui qui arrache l’homme à ses propres certitudes, qui l’oblige à marcher dans l’inconnu pour apprendre à voir autrement. La pensée libre est une forme d’exode permanent. Elle ne se fixe pas, elle ne s’installe pas, elle ne s’érige pas en temple. Elle marche, elle questionne, elle ouvre, elle déplace. Elle refuse de se laisser capturer.
Il est frappant de constater combien notre époque, qui se prétend émancipée, regorge de réductionnistes, de conditionnés et de dogmatiques. Les réseaux sociaux en sont les vitrines : chaque opinion se transforme en absolu, chaque nuance en trahison, chaque question en scandale. On ne débat plus, on s’aligne. On ne pense plus, on adhère. L’esprit public est devenu un marché où chaque camp distribue ses indignations et attend de ses fidèles qu’ils les répètent à l’infini. Le réductionniste convertit le monde en schémas simples ; le conditionné adopte les schémas de son groupe ; le dogmatique les impose. Le résultat est le même : un monde appauvri, fermé, crispé. Une société où la complexité est vécue comme une menace et où la pensée libre passe pour dissidente.
Contre cela, il faut réapprendre le geste antique du questionnement. Le « Pourquoi ? » de l’enfant, que tu évoques si souvent, est la racine même de la philosophie. Non pas le pourquoi méthodique des systèmes, mais celui, plus radical, qui interroge le sens, le fondement, la finalité. Ce pourquoi-là n’admet pas de réponse définitive. Il ouvre, il déstabilise, il oblige à penser. C’est la porte par laquelle entre la liberté.
Être philosophe, ce n’est pas brandir un savoir, c’est garder cette question vivante. C’est refuser de laisser mourir en soi l’étonnement premier, celui qui empêche l’esprit de devenir mécanique. Le philosophe n’est pas l’homme des réponses, c’est l’homme des commencements. Celui qui ne laisse pas le réel se figer dans la facilité. Celui qui préfère l’inconfort du vrai à la douceur du mensonge. Celui qui n’a pas peur de penser seul si tous pensent en troupeau.
La pensée libre est donc un combat. Un combat contre le réductionnisme qui étrangle la profondeur, contre le conditionnement qui anesthésie la conscience, contre le dogmatisme qui tue la possibilité même du dialogue. Elle n’est ni un luxe ni une coquetterie intellectuelle. Elle est une nécessité vitale. Car un individu qui ne pense plus librement peut encore survivre, mais un peuple qui renonce à la pensée libre commence déjà à mourir. La servitude mentale précède toujours la servitude politique. Les tyrannies commencent dans les esprits avant de s’imposer dans les institutions.
C’est pourquoi il faut défendre, coûte que coûte, l’espace intérieur où l’homme peut encore se tenir debout. Cet espace où il peut s’interroger, douter, contester, discerner. Où il peut résister à l’uniformisation. Où il peut entendre la voix qui dit « Tu n’es pas né pour répéter ». La pensée libre n’est pas une posture, c’est une fidélité : fidélité à ce que l’homme a de plus haut, à cette étincelle qui refuse de se laisser enfermer dans un système. Elle est l’art de maintenir ouverte la brèche par laquelle passe l’humain dans un monde qui voudrait le réduire au même. Et tant que cette brèche subsiste, aucune servitude n’est définitive.
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