La trahison des diplômés! Par Rony Akrich

by Rony Akrich
La trahison des diplômés! Par Rony Akrich

Ce texte trouve une part de son inspiration dans la lecture attentive de l’essai de Samuel Fitoussi, « Pourquoi les intellectuels se trompent », publié aux Éditions de l’Observatoire le 9 avril 2025. Il n’en constitue pas un résumé, mais une méditation libre, critique et personnelle sur l’aveuglement des élites diplômées, la servilité intellectuelle et la faillite du discernement face aux extrémismes modernes.

On doit cesser de réciter cette fable moderne selon laquelle l’école civilise, l’université émancipe et le diplôme protège de la barbarie. C’est une liturgie républicaine, un catéchisme laïque, une superstition de classes satisfaites. On nous a appris à croire qu’un homme bardé de titres serait plus mesuré, plus lucide, plus humain qu’un homme sans certificat. Or, l’histoire du XXe siècle, puis celle de notre temps ont administré à cette croyance une gifle éclatante. Les plus grandes folies politiques n’ont pas seulement été portées par des masses ignorantes. Des gens cultivés, subtils, éloquents, diplômés, installés dans les sanctuaires de la pensée légitime les ont bénies, maquillées, excusées, théorisées.

Le fait brut est là, têtu, humiliant pour tous les adorateurs de l’institution scolaire. Le stalinisme a eu ses admirateurs. Le maoïsme a eu ses pèlerins. La révolution iranienne a eu ses extatiques. Les Khmers rouges ont eu leurs relativistes. Le castrisme a eu ses romantiques. Le nazisme, lui aussi, a trouvé des juristes, des philosophes, des médecins, des savants, des universitaires pour lui donner des habits de rigueur, de méthode, de science, de nécessité. La barbarie moderne n’a pas seulement marché avec des bottes, elle a aussi parlé dans des amphithéâtres.

Voilà le message qu’on doit marteler : l’instruction n’immunise contre rien. Elle n’interdit ni l’aveuglement, ni la servilité, ni l’extrémisme. Elle donne seulement à l’erreur un vocabulaire plus chic. L’homme simple se trompe parfois grossièrement. L’intellectuel, lui, peut transformer son erreur en doctrine, son aveuglement en profondeur, sa lâcheté en nuance, sa soumission au groupe en haute conscience morale. Il ne dit pas seulement des sottises, il les annote, il les enseigne, il les publie, il les récompense. Il ne se contente pas de mentir, il donne au mensonge l’allure du bien.

Les noms sont connus, et c’est précisément pour cela qu’ils sont si gênants. Sartre, Beauvoir, Aragon, Barthes, Sollers, Kristeva, Macciocchi, Foucault. Tous ne se sont pas trompés de la même manière ni avec la même intensité, mais tous rappellent la même vérité humiliante : l’homme cultivé n’est pas naturellement du côté du vrai. Il est souvent du côté de son camp. Et lorsque son camp se trompe, il préfère sauver son camp que sauver la vérité.

Pourquoi ? Parce que l’intelligence n’est pas une pure lumière suspendue au-dessus du monde. Elle est enchâssée dans des intérêts, des fidélités, des peurs, des ambitions, des réseaux. L’homme pense pour comprendre, certes, mais il pense aussi pour appartenir. Il veut rester dans le cercle des gens bien. Il veut que les gens l’invitent, le citent, le publient, le décorent, le reconnaissent. Il veut conserver sa place dans la tribu qui distribue les récompenses symboliques. Dès lors, la vérité devient dangereuse lorsqu’elle exige de rompre avec le milieu. Dire vrai contre son camp est un acte coûteux. Se tromper avec lui est infiniment plus confortable.

C’est là le cœur du problème. La plupart des intellectuels ne sont pas des aventuriers de la vérité, mais des gestionnaires de respectabilité. Ils parlent beaucoup de dissidence, mais pratiquent surtout la conformité. Ils se présentent comme des esprits libres, mais surveillent en réalité les frontières du dogme admis. Ils dénoncent le conformisme populaire tout en vivant de leur propre conformisme de caste. Ils prennent la température de leur milieu avant de prendre position, puis appellent courage, ce qui n’est souvent qu’un alignement.

Le mécanisme est d’autant plus puissant que le monde intellectuel échappe largement à la correction immédiate du réel. Le boulanger rate son pain. L’ingénieur voit s’effondrer ce qu’il a mal conçu. Le pilote ne fait pas plier la gravité par rhétorique. Le chirurgien ne négocie pas avec l’anatomie. Dans ces métiers, le réel corrige vite, sèchement, sans égard pour l’ego. Mais dans l’univers des idées, l’erreur peut durer des décennies. Elle peut même rapporter. On peut se tromper massivement sur le communisme, sur le maoïsme, sur l’islamisme révolutionnaire, sur la violence des idéologies, et continuer à passer pour un esprit supérieur, pourvu qu’on se soit trompé dans le bon sens, avec les bons mots, dans le bon camp.

Voilà pourquoi des gens intelligents ont produit tant de sottises solennelles. Non parce qu’ils manquaient d’information, mais parce qu’ils manquaient d’humilité. Non parce qu’ils ne voyaient rien, mais parce qu’ils ne voulaient pas voir ce qui détruisait l’édifice moral auquel ils avaient attaché leur nom. Une fois qu’un homme public a investi son prestige dans une cause, il lui devient souvent plus difficile d’admettre son erreur que de supporter intellectuellement la souffrance de millions d’inconnus. Le dogme devient alors une police intérieure.

Le cas nazi détruit au passage une autre fable commode : celle qui ferait de l’extrémisme une maladie du seul camp révolutionnaire. Non. Le savoir a servi toutes les idoles. Il a servi le mythe rouge, il a servi le mythe brun. Heidegger, Carl Schmitt, des cohortes de médecins, de biologistes, de juristes et d’administrateurs ont montré que l’intelligence peut aussi organiser l’inhumain avec méthode. Le crime n’est pas toujours convulsif. Il peut être propre, administratif, expert, diplômé. L’horreur moderne n’est pas seulement hystérique, elle est souvent bureaucratique. Et cela devrait suffire à mettre fin au romantisme scolaire qui confond instruction et civilisation.

On observe en outre, chez une partie des élites cultivées, une pathologie morale particulière : le mépris du proche et l’adoration du lointain. Ce qui est familier leur paraît vulgaire. Ce qui est enraciné leur paraît suspect. Ce qui leur appartient leur semble entaché. En revanche, ce qui vient d’ailleurs, surtout si cela parle le langage de la rupture, de la pureté ou de la régénération, les enchante. Ils ironisent sur leur maison et se prosternent devant les ruines d’autrui. Ils ne supportent plus leur civilisation, mais trouvent toujours des excuses à celles qui les insultent ou les menacent. C’est une forme de snobisme moral élevé au rang de vision du monde.

Cette déformation a pris aujourd’hui une forme nouvelle. Nous vivons dans un régime d’inflation des diplômes et de pénurie du prestige réel. On distribue des titres à la chaîne, mais tout le monde ne peut pas devenir grand, influent, décisif. Cela engendre une population de diplômés frustrés, persuadés que la société leur doit davantage qu’elle ne peut leur donner. Cette frustration cherche un exutoire. Faute d’exceller dans le réel, on s’installe dans la supériorité morale. Faute de servir, on sermonne. Faute de créer, on dénonce. Faute de convaincre, on excommunie.

C’est ainsi que naît l’économie contemporaine de l’indignation. La posture remplace l’œuvre. La dénonciation remplace la pensée. L’outrance remplace l’argument. Plus on ne peut être grand par la réalité, plus on cherche à l’être par le signalement vertueux. L’indignation devient un capital. La radicalité verbale devient une carrière. L’accusation devient une monnaie. Et l’on voit alors proliférer des diplômés dont la seule compétence solide consiste à distinguer les purs des impurs, les élus des suspects, les consciences certifiées des hommes ordinaires.

Cette caste s’est emparée d’une grande partie du champ culturel. L’art, la littérature, le cinéma, tout doit désormais passer sous les fourches caudines d’une morale bureaucratique. On ne demande plus à une œuvre d’être vraie, mais d’être conforme. On ne lui demande plus d’explorer l’homme, mais de réciter le bon catéchisme. On ne lui demande plus de troubler, mais d’obéir. Le diplômé moral n’administre pas seulement des idées, il administre désormais les sensibilités. Il veut corriger l’imaginaire comme il voulait corriger la société. Il ne supporte pas que la réalité humaine soit plus tragique, plus ambiguë et plus résistante que ses schémas.

Le résultat politique est explosif. Une partie des élites diplômées ne comprend plus le peuple réel, parce qu’elle ne vit plus dans le même monde que lui. Elle ne rencontre plus la résistance du quotidien, les contraintes concrètes, les fidélités ordinaires, les conséquences directes des décisions absurdes. Elle parle depuis des bulles protégées, puis s’étonne que le pays n’obéisse pas à son lexique. Elle traite de populisme toute objection venue du réel. Elle transforme le désaccord en faute morale. Elle ne voit plus dans le peuple une source possible de vérité, mais un matériau à rééduquer.

Et c’est ici qu’une démocratie commence à se décomposer. Non quand elle manque de diplômés, mais quand elle en produit une caste persuadée que ses certificats valent onction morale. Non, quand le peuple parle trop fort, mais quand les élites n’entendent plus rien. Non quand le réel résiste, mais quand ceux qui gouvernent ou influencent les normes prennent cette résistance pour un crime contre leur supériorité supposée.

On doit donc renverser la proposition initiale. Le problème ne réside pas dans le trop-plein de savoir, mais dans le manque d’humilité dans le savoir. Trop peu de courage pour reconnaître une erreur. Trop peu de goût pour la contradiction. Trop peu de contacts avec des mondes qui ne parlent pas le langage de la caste. Trop peu de personnes capables de dire : je me suis trompé. Cette phrase, aujourd’hui, vaut bien plus qu’un doctorat.

Je ne veux pas sombrer dans l’anti-intellectualisme. Ce serait une sottise supplémentaire. Cela consiste à rétablir une hiérarchie plus juste. Le diplôme n’est pas une vertu. La culture n’est pas une morale. L’érudition n’est pas une conscience. L’intelligence n’est pas une garantie d’humanité. Le seul savoir qui élève est celui qui apprend à douter de soi, à se laisser corriger par les faits, à préférer le vrai à la tribu, à dire non à son camp quand son camp épouse le mensonge.

Sans cela, le diplômé n’est pas un rempart contre l’extrémisme. Il en devient souvent l’habilleur, le greffier, parfois le prêtre.

Quelques mots sur l’auteur : Rony Akrich, 70 ans, écrivain, essayiste et conférencier en Israël, fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat (Jérusalem, Ashdod).

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