Le 9 du mois d’Av est devenu, durant près de deux mille ans, le grand rendez-vous de la lamentation juive. Nous nous asseyons à terre, nous lisons le Livre des Lamentations, nous rappelons Jérémie, les murailles effondrées, les pierres calcinées, la souveraineté disparue et les exils successifs. Nous reproduisons les gestes d’un peuple qui, privé de puissance politique, ne pouvait plus agir sur l’Histoire et devait trouver dans la mémoire, la prière et le rite les moyens de ne pas s’y dissoudre.
Mais nous ne sommes plus dans la même situation. Nous sommes revenus sur notre terre. Nous parlons de nouveau l’hébreu. Nous possédons un État, une armée, des institutions, un territoire, une capacité de décision. Nous ne sommes plus seulement les objets de l’Histoire des autres. Nous sommes redevenus, au moins en principe, les sujets de notre propre devenir. Dès lors, continuer à célébrer le 9 Av comme si rien n’avait changé revient à transformer une fidélité ancienne en inertie moderne.
La question n’est pas de supprimer la mémoire. Elle est de savoir ce que nous en faisons. Une mémoire qui ne transforme pas la conscience devient une habitude. Un deuil qui ne modifie pas la conduite devient un spectacle répétitif. Une tradition qui ne nous oblige plus à penser risque de devenir un refuge contre l’intelligence.
Il faut donc revenir aux causes profondes du premier désastre. Le premier Temple ne fut pas détruit parce que les Judéens auraient négligé des prescriptions minutieuses qu’une tradition ultérieure allait codifier dans leurs moindres détails. Il ne fut pas détruit pour une erreur dans la quantité d’un aliment, pour une hésitation concernant la conformité d’un ustensile ou pour un manquement à quelque précision halakhique encore inconnue sous sa forme tardive. Le langage prophétique est d’une tout autre nature.
Les prophètes dénoncent le sang versé, le jugement faussé, la corruption des puissants, l’exploitation des faibles, le mensonge érigé en système, l’écrasement du pauvre, l’humiliation de l’étranger, la violence faite aux innocents. Ils accusent une société devenue moralement inhabitable. Ils ne reprochent pas au peuple de manquer de religion. Ils lui reprochent de se servir de la religion pour dissimuler sa propre décomposition.
Le Temple est déjà détruit lorsque la justice disparaît. Il est déjà profané lorsque l’homme transforme son prochain en objet, lorsqu’il utilise son pouvoir pour obtenir ce que le droit devrait lui interdire, lorsqu’il sacrifie les faibles à la tranquillité des forts. Les murs peuvent encore se dresser, les sacrifices être offerts, les prêtres accomplir leur service et les foules remplir les parvis : si la cité a cessé de protéger la dignité humaine, le sanctuaire n’est plus qu’une façade.
Voilà peut-être la plus grande leçon du premier Temple : aucune architecture sacrée ne peut sauver une société qui ne reconnaît plus la sainteté de l’homme.
L’idolâtrie elle-même doit être comprise autrement. On la réduit trop facilement à l’adoration de statues de bois ou de pierre, comme si l’homme moderne, débarrassé des figurines antiques, était devenu incapable d’idolâtrie. Mais l’idolâtrie commence lorsque l’être humain adore ce qu’il n’est pas. Elle apparaît lorsqu’il emprunte le visage d’un autre, lorsqu’il accepte d’être défini par les critères étrangers de la puissance, du prestige, de la réussite ou de la reconnaissance.
Pour l’Hébreu, l’idolâtrie est aussi le refus de son identité historique. C’est la fuite devant sa vocation propre. C’est le désir de ressembler à tous les autres peuples sans jamais se demander ce que son histoire particulière exige de lui. C’est l’adoration d’une image étrangère de soi, au détriment de l’appel intérieur.
Abraham n’est pas d’abord le fondateur d’un ensemble rituel. Il est celui qui quitte, celui qui rompt, celui qui se met en marche parce qu’il a entendu un appel. Moïse n’est pas seulement le transmetteur d’un droit. Il est celui qui répond à une convocation et accepte de se tenir devant Pharaon, devant le peuple et devant l’inconnu. L’Hébreu est celui qui traverse. Il ne reçoit pas son identité comme une propriété tranquille. Il doit la construire dans la responsabilité.
Être hébreu ne consiste donc pas seulement à accomplir des gestes hérités. Cela signifie être capable de répondre : me voici. Me voici devant mon peuple, devant la justice, devant le pauvre, devant l’étranger, devant la terre, devant le pouvoir, devant les générations futures. Me voici non comme celui qui se croit innocent, mais comme celui qui accepte d’être interrogé.
Lorsque cette responsabilité disparaît, le rite peut devenir une substitution. On multiplie les signes de fidélité parce que l’on ne sait plus répondre aux exigences de la fidélité. On sacralise les détails parce que l’essentiel devient trop dangereux. On contrôle les gestes individuels tout en abandonnant les structures collectives à l’injustice, à la corruption, à la violence et au mépris.
Une société peut alors être rigoureuse dans la pratique et profondément défaillante dans son humanité. Elle peut se passionner pour la conformité des aliments et rester indifférente à la faim. Elle peut contrôler les corps tout en refusant de protéger les victimes. Elle peut proclamer la sainteté de la famille tout en dissimulant les abus. Elle peut invoquer Dieu tout en humiliant l’homme.
Le langage du premier Temple est précisément celui de cette contradiction. Ce n’est pas l’absence du culte qui provoque le désastre, mais le divorce entre le culte et la justice. Le rite continue, mais il ne porte plus aucune conséquence dans la vie commune. L’homme vient prier dans le sanctuaire et retourne ensuite vers la violence, le mensonge, l’exploitation ou l’indifférence. Il imagine que la cérémonie rachètera l’absence de vertu.
Or aucune prière ne compense la dégradation morale d’une société. Aucun jeûne ne remplace la justice. Aucun sacrifice ne peut tenir lieu de responsabilité. La religion devient même dangereuse lorsqu’elle permet à l’homme de se croire fidèle sans avoir à modifier sa conduite.
À l’idolâtrie s’ajoutent les crimes qui portent atteinte à l’intégrité humaine : le meurtre, les violences sexuelles, l’inceste, l’exploitation de l’enfant, toutes les formes de domination par lesquelles le corps d’autrui devient un territoire disponible. Ce ne sont pas de simples transgressions individuelles. Elles manifestent un monde où la limite a disparu.
La limite est pourtant le fondement de toute civilisation. L’homme devient humain lorsqu’il comprend que tout ce qu’il peut faire ne lui est pas permis. La puissance sans limite détruit le faible, puis elle détruit celui qui l’exerce, enfin elle détruit la cité qui la tolère. Une communauté qui préfère son apparence à la vérité, son honneur à la protection de la victime et son silence à la justice prépare son propre effondrement.
Le premier Temple nous enseigne ainsi que le sacré ne peut pas être séparé du politique, du social et du moral. Une nation ne devient pas sainte en multipliant les cérémonies. Elle le devient lorsqu’elle impose des limites au pouvoir, lorsqu’elle protège le faible, lorsqu’elle refuse que le sang versé soit banalisé, lorsqu’elle ne permet pas que l’homme soit transformé en marchandise, en instrument ou en proie.
Cette leçon devrait se trouver au cœur du 9 Av. Pourtant, nous avons souvent remplacé l’interrogation par la répétition. Nous pleurons la destruction des pierres sans toujours examiner les comportements qui les ont condamnées. Nous commémorons le désastre comme un événement extérieur, comme si l’ennemi seul en avait été l’auteur, alors que les prophètes avaient déjà désigné la destruction intérieure.
Une civilisation ne tombe jamais uniquement sous les coups de ceux qui l’attaquent. Elle tombe lorsqu’elle a cessé de croire à ses propres principes, lorsqu’elle ne sait plus distinguer l’essentiel du secondaire, lorsqu’elle préfère la conformité à la vertu et l’apparence de l’ordre à la réalité de la justice.
Le 9 Av devrait donc devenir un jour de jugement porté sur nous-mêmes. Non un jugement destiné à produire la culpabilité, mais un examen capable de rendre l’action possible. Où le sang est-il encore versé ? Où le droit est-il détourné ? Où les faibles sont-ils abandonnés ? Où la puissance politique, économique, religieuse ou sociale refuse-t-elle de reconnaître ses limites ? Où avons-nous substitué le rite à la responsabilité ?
Ce sont ces questions qui rendraient à la tradition sa vigueur. Car la mémoire n’est vivante que lorsqu’elle trouble le présent. Jérémie n’est pas une voix ancienne que nous convoquons pour pleurer un monde disparu. Il est celui qui refuse que le peuple transforme son sanctuaire en assurance contre les conséquences de sa propre injustice.
Il n’y a aucune valeur à s’asseoir à terre si l’on ne sait pas pourquoi les murs sont tombés. Il n’y a aucune profondeur à jeûner si la faim d’un jour ne nous apprend rien sur la faim de justice. Il n’y a aucune fidélité à pleurer le Temple si nous continuons à détruire l’homme.
Le premier 9 Av n’est donc pas l’histoire de pierres incendiées. Il est le récit d’une société qui avait cessé de mériter ce qu’elle prétendait sanctifier.
Et telle demeure sa question essentielle : quel sanctuaire voulons-nous défendre si nous ne savons plus quel homme nous voulons devenir ?
À propos de l’auteur
Rony Akrich est écrivain, essayiste et enseignant de la pensée biblique, vivant en Israël. Son travail associe philosophie, pensée hébraïque, critique culturelle et étude des sources, autour des questions de responsabilité, de souveraineté, de morale et d’identité nationale. Il est le fondateur de l’Université Populaire Gratuite et œuvre à rendre la philosophie et la pensée hébraïque accessibles au plus grand nombre.
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