Ce qui met en crise l’imaginaire occidental, l’universalisme abstrait et les vieilles structures mentales héritées de l’antijudaïsme, c’est la fin d’un monopole symbolique. Ce monopole appartenait au Juif d’exil comme unique figure légitime du destin juif. Mort, il rassurait. Persécuté, il émouvait. Errant, il nourrissait les sermons, les remords, les commémorations. Mais, le Juif redevenu peuple, revenu sur sa terre, réarmé par l’histoire, parlant sa langue, portant sa mémoire comme une volonté de durer, l’Être Hebreu introduit une rupture que beaucoup ne pardonnent pas.
Mais je veux aller plus loin que ce que l’on ose ordinairement formuler, et nommer ce que ce constat porte en creux sans l’énoncer. L’Israélien est celui qui revient dans l’histoire, alors le Juif diasporique est, symétriquement, celui qui est absent à lui-même. Non pas seulement exilé de sa terre, mais exilé de sa propre consistance. La diaspora n’a pas seulement été une condition géographique imposée de l’extérieur. Elle est devenue, au fil des siècles, une structure intérieure, une manière d’être au monde fondée sur l’effacement, l’adaptation perpétuelle, la dépendance au regard de l’autre comme condition de survie.
C’est en ce sens que je parle d’une trahison de soi structurelle, non pas morale, mais ontologique. Le Juif de l’exil n’est pas pleinement l’auteur de sa propre existence. Il a fini par habiter son effacement, par en faire une identité, presque une vertu : la discrétion érigée en sagesse, la faiblesse sublimée en morale universelle, la dépendance aux nations rationalisée en vocation spirituelle. Cette condition est devenue plus que seulement subie, elle est devenue une condition intériorisée, revendiquée, transmise.
Ce Juif diasporique a construit son identité sur l’absence à lui-même. Son centre de gravité existentiel est toujours ailleurs, toujours différé, toujours confié à la bonne volonté d’un autre. Sa survie passe par l’effacement partiel de ce qu’il est. Et cette dépossession, à force de durer, est devenue invisible, non plus ressentie comme une blessure, mais acceptée comme une nature.
Depuis le début, j’observe qu’Israël a montré qu’il n’était pas le prolongement passif des siècles d’exil. Il a montré qu’il savait réagir, répondre, frapper au bon moment, démanteler les menaces. Il a empêché que le mal organisé contre lui ne se croie encore dans le monde ancien. Dans ce monde, le Juif n’avait pour seule défense que la supplication, le silence ou l’attente d’une improbable justice venue d’ailleurs. Israël a rappelé au monde une vérité élémentaire : un peuple qui revient dans l’histoire revient aussi dans le tragique, donc dans la responsabilité de se défendre. Il ne demande plus la permission de vivre. Il exerce le droit de vivre.
Voilà la vérité que je veux formuler jusqu’à son terme : Israël n’est pas seulement la fin d’une oppression externe. Il est la fin d’une complicité intérieure avec cette oppression. Ce n’est plus seulement que le monde refusait au Juif le droit d’être souverain, c’est que le Juif avait fini par intérioriser ce refus, par le faire sien, par en vivre. Israël rompt avec cette intériorisation. Il est le moment où un peuple cesse de se définir par le regard de l’autre.
Je vois là une rupture d’une profondeur presque psychanalytique. Le Juif de diaspora opposé à l’Israélien, ce n’est pas seulement le faible opposé au fort, l’errant opposé à l’enraciné. C’est l’être qui se définit par l’absence opposé à l’être qui se définit par la présence. C’est celui qui demande la permission d’exister opposée à celui qui prend sur lui la responsabilité d’exister. La fracture entre ces deux figures est immense, et elle est douloureuse. L’Israélien porte en lui le verdict implicite que le Juif diasporique s’est, d’une certaine façon, trahi lui-même en acceptant de vivre hors de lui-même.
Et c’est précisément cela qui exaspère tant ses ennemis, comme aussi certains de ses faux juges. Le mal, lui aussi, s’était habitué à un Juif sans puissance. Il s’était habitué à un être dispersé, vulnérable, sans frontière, sans armée, sans capacité immédiate de riposte. Il s’était habitué à cette vieille image commode d’un Juif que l’on pouvait poursuivre sans courir le risque d’une réponse historique. Or cette époque est close. À la place de cette figure humiliée s’est levé Israël, non seulement comme État, mais comme conscience historique armée, comme refus absolu de retourner à la condition du mur, de la cave, de la permission, de l’attente.
Voilà pourquoi je perçois dans tant de discours contre Israël quelque chose de plus ancien que la politique : une déception presque viscérale devant le fait juif redevenu souverain. Ce que beaucoup ne supportent pas, ce n’est pas seulement qu’Israël se défende, c’est qu’il se défende lui-même. C’est qu’il ne délègue plus sa survie à la morale des autres. C’est qu’il ne confie plus son destin à la générosité des empires, aux promesses des démocraties, aux larmes rétrospectives des consciences occidentales. C’est qu’il dise, par sa simple existence, que le temps du Juif acculé, soumit, dépendant du bon vouloir des nations, est terminé.
Je veux alors parler clairement. Que ceux qui, de loin, jouent avec les condamnations grandioses comprennent enfin à qui ils s’adressent. Ils ne parlent plus à des ombres de ghettos. Ils ne menacent plus des exilés condamnés à la prudence perpétuelle. Ils se heurtent à une nation vivante, à des hommes et des femmes qui ont refait leurs corps, leurs esprits, leur langue, leur mémoire, leur rapport au monde. Ils se heurtent à un Israël fort de corps et d’esprit, fort de la conscience que la faiblesse juive fut trop souvent l’alibi du crime des autres. Ils se heurtent à un peuple qui a compris, au prix du sang, que la dignité nécessite la capacité de se défendre.
Je dois même aller plus loin. La haine contemporaine d’Israël est souvent la rage de voir démenti un scénario multimillénaire. On croyait encore combattre un résidu d’exil, un peuple voué à la justification, à l’excuse, au scrupule paralysant, à la peur de sa propre force. Mais c’est une autre réalité qui se présente. Israël n’est pas une survivance honteuse. Il est la fin d’une certaine histoire juive imposée par les autres. Il est l’irruption d’une normalité souveraine dans un monde qui préférait le Juif exceptionnel seulement dans la souffrance. Il est la preuve vivante que le peuple Hebreu n’a pas seulement survécu à l’histoire, mais qu’il est revenu pour y agir.
Dès lors, je dis à tous ceux qui rêvent encore de s’opposer à Israël : comprenez que vous n’avez plus affaire à cette image affaiblie au sein de votre imaginaire. Cessez de discourir comme si l’Hebreu était ce Juif encore présent parmi vous, puérils et négligeables sous les plafonds bas de l’exil, cessez de fantasmer a cette proie historique. Israël moderne est une puissance de présence, de mémoire, de savoirs, de connaissances, de décisions et de frappes. Il est le peuple Hebreu sorti des murs. Et ce peuple-là ne retournera plus jamais à la posture que ses ennemis regrettent en secret.
La vérité, au fond, est d’une simplicité implacable. Pendant deux mille ans, beaucoup ont supporté le Juif parce qu’ils le savaient fragile. Ils supportent beaucoup moins Israël parce qu’ils le savent vivant. Le Juif de l’exil demandait la permission de durer. Israël prend sur lui la responsabilité de durer. Et c’est cette responsabilité souveraine que l’Occident dévoyé, l’islamisme politique, les milices fanatisées et tous les ennemis de la liberté juive ne pardonnent pas.
Car entre le Juif absent à lui-même et l’Israélien présent à son histoire, je ne vois pas seulement un État, une armée, une frontière. Je vois une rupture anthropologique. Le Juif de diaspora avait appris à survivre en se faisant petit, et cette petitesse, au terme de deux millénaires, était devenue une seconde nature, presque une fierté spirituelle. Israël dit : non. Pas par orgueil, mais par nécessité vitale. Pas par refus de la mémoire de l’exil, mais par refus de la perpétuer comme destin.
Ce que j’ai devant moi désormais, ce que nous avons tous devant nous, ce n’est plus le Juif qu’on chasse, mais l’Hebreu qui revient, se tient debout, regarde l’histoire en face, et répond: juifs! Rejoignez les Hébreux, redressez-vous, soyez fiers, ne faites plus honte à vos pères, à vos enfants!!
Rony Akrich
Écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, à Jérusalem et à Ashdod.
© 2026 Rony Akrich – Tous droits réservés / All rights reserved
