« Les inconsistants rivalisent avec les insuffisants dans un concours de fadaises où la baliverne tient lieu de pensée. » Cette phrase est mienne, elle n’est point un effet de style, mais un diagnostic, presque une radiographie morale de l’époque. Nous vivons sous le règne de la parole dévaluée, une inflation de mots qui n’augmente pas le sens, une surproduction d’opinions qui ne produit ni jugement ni vérité. Tout le monde parle, chacun s’exprime, presque personne ne répond. Or parler devrait être un acte, dire devrait engager, la parole devrait peser. Une civilisation ne s’effondre pas seulement quand ses frontières cèdent, elle s’effondre quand son langage se corrompt, quand les mots perdent leur gravité, quand la phrase devient un geste de surface, un bruit qui se prend pour une idée.
Les médias, qui furent censés être une lumière, se sont trop souvent changés en projecteurs. On n’éclaire plus, on expose, on ne hiérarchise plus, on agite. L’information n’y est plus un chemin vers le réel, elle est un flux, une matière première pour la captation de l’attention. La vérité est lente, l’attention est impatiente, la vérité demande un effort, l’attention veut du choc, alors on fabrique du choc, on organise du clash, on transforme la complexité en feuilleton. Le débat n’est plus un espace de compréhension, il devient une arène de performances où l’outrance supplante l’argument, où la nuance passe pour une faiblesse, où l’exactitude elle-même semble trop chère, parce qu’elle exige du temps, de la lecture, de la vérification, autrement dit une ascèse incompatible avec la logique du spectacle.
Sur les réseaux sociaux, la dégradation franchit un seuil, la parole s’y atomise, se démultiplie, se déréalise. Elle devient une monnaie de visibilité, on parle pour ne pas disparaître, on réagit pour prouver qu’on existe, on se positionne pour être reconnu. L’opinion y est une denrée périssable, bonne pour vingt-quatre heures, remplacée le lendemain par une indignation neuve, un mot d’ordre neuf, une meute neuve. On ne cherche plus à dire juste, on cherche à dire fort, on ne cherche plus à comprendre, on cherche à appartenir. La parole cesse d’être une responsabilité, elle devient un signal, un badge, un drapeau. Et l’algorithme récompense ce qu’il y a de plus pauvre en nous, la colère, la simplification, l’invective, le réflexe tribal, tandis que l’intériorité, la lenteur, le doute, la complexité, deviennent suspects, presque provocateurs. Dans ce monde saturé de “prises de parole”, le silence est traité comme une anomalie, alors qu’il est souvent la condition même de la parole vraie.
Et l’on s’étonne ensuite que l’école ne résiste plus. L’école devrait être le lieu où l’on apprend à penser contre soi-même, à distinguer le vrai du plausible, le jugement du réflexe, la preuve de l’impression. Elle devrait être l’espace de la transmission, non pas pour fabriquer des perroquets, mais pour donner une langue, une mémoire, une méthode, une colonne vertébrale intellectuelle. Or trop souvent, on a remplacé la transmission par la procédure, la rigueur par le confort, la culture par l’outil, l’exigence par une “bienveillance” mal comprise. On apprend à s’exprimer avant d’avoir des contenus, on apprend à débattre avant d’avoir lu, on apprend à “donner son avis” comme si l’avis était une substance naturelle, alors qu’il devrait être le fruit d’une discipline, d’une confrontation avec des textes, des faits, des idées. Une école qui ne transmet plus ne libère pas, elle fragilise, elle fabrique des esprits disponibles, et un esprit disponible devient vite un esprit gouvernable.
La politique, dans ce climat, ne fait pas exception, elle épouse la pente. Elle parle de plus en plus comme une publicité, elle promet, elle rassure, elle esquive, elle s’ajuste à l’instant. Le discours politique moderne est calibré pour l’antenne, pour le tweet, pour le clip, il n’est plus construit pour durer, il est construit pour passer. Il ne propose plus une vision, il fabrique une narration, il ne forme plus un peuple, il segmente des publics. On invoque des “valeurs” à longueur de journée, mais on ne forme plus des vertus. Or une valeur proclamée n’oblige à rien, une vertu, elle, coûte, elle exige, elle transforme. Voilà pourquoi la cité se fatigue, elle est saturée de mots et affamée d’actes, elle est ivre de morale instantanée et incapable de décision durable. Quand la parole devient plastique, la souveraineté devient vide, et l’on se retrouve avec une démocratie excitée, nerveuse, bavarde, mais intérieurement fragile.
La racine, pourtant, est plus profonde que les médias, plus profonde que les réseaux, plus profonde que la politique. Nous traversons une crise du langage qui est une crise de présence. L’homme moderne fuit. Il fuit dans le flux, dans l’écran, dans la posture, dans la foule. Il préfère commenter le réel plutôt que s’y tenir. Et c’est ici que revient la question première, la question biblique qui n’a rien perdu de sa force, « Ayéka ? », « Où es-tu ? » Non pas, où es-tu localisé, mais où es-tu intérieurement, où es-tu moralement, où es-tu face à la vérité, où es-tu face à ta responsabilité d’homme. Or notre époque répond trop souvent par l’esquive, elle répond par l’agitation, elle répond par une présence simulée, “me voilà en ligne”, “me voilà visible”, “me voilà dans le camp du bien”. Mais être visible n’est pas être présent, parler n’est pas répondre, s’indigner n’est pas juger.
La seule réponse digne à « Ayéka ? » est « Hinéni », « Me voici ». Me voici, non comme image, mais comme présence, me voici, non comme réaction, mais comme responsabilité, me voici devant les faits, devant la complexité, devant la douleur du monde, devant la nécessité de choisir sans se raconter d’histoires. C’est pourquoi penser aujourd’hui est un acte de résistance. Résistance au spectacle, résistance au flux, résistance à la tyrannie de l’émotion, résistance au confort des meutes. Penser, ce n’est pas “avoir une opinion”, penser, c’est apprendre à juger, c’est refuser l’acquiescement paresseux, c’est dire non, non à la facilité d’être d’accord avec soi, non au prestige, non aux mots d’ordre, non aux indignations automatiques. Penser, c’est reconquérir la lenteur, non comme un luxe, mais comme une justice, penser, c’est réhabiliter le silence, non comme une fuite, mais comme une condition du vrai, penser, c’est remettre de l’ordre dans la langue, parce qu’une langue désordonnée produit un monde manipulable, et un monde manipulable produit des hommes gouvernables.
Je ne plaide pas pour une élite qui parlerait à la place des autres. Je plaide pour une exigence partagée, presque une décence commune, retrouver le courage de ne pas commenter tout, de ne pas réagir à tout, de ne pas se prononcer sur tout. Il y a une dignité du « je ne sais pas », il y a une noblesse du « j’ai besoin de temps », il y a une grandeur du silence qui prépare une parole juste. Tant que la baliverne tiendra lieu de pensée, la cité restera fragile. Tant que nous confondrons la visibilité avec la vérité, nous resterons prisonniers de nous-mêmes. Il est temps de rendre aux mots leur gravité, à l’école sa mission, aux médias leur rigueur, à la politique son devoir, à la pensée sa profondeur, et à l’homme sa présence, afin que le vacarme cesse d’être notre destin et que la parole redevienne ce qu’elle doit être, une responsabilité.
Rony Akrich
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