L’Occident adore se raconter qu’il est une conscience. Il se croit vigie du monde, rempart des principes, pompier moral des catastrophes lointaines. Il se rêve en grande fraternité humaine, debout contre les tyrannies, contre les dictateurs, contre les régimes qui broient leurs peuples pour s’accrocher au pouvoir comme à une proie. Il se regarde dans le miroir des Lumières comme Narcisse dans l’eau : liberté, égalité, fraternité. Il en fait des slogans, des musées, des cérémonies, des journées internationales. Et il en vit comme on vit d’un prestige : en l’exhibant.
Or il y a un détail qui tue : quand le mal réel arrive, pas le mal philosophique, pas le mal “à débattre”, pas le mal “à contextualiser”, mais le mal brut, concret, massif, l’Occident demeure étrangement immobile. Il parle, certes. Il commente. Il produit des panels, des “experts”, des dossiers spéciaux, des boucles d’images. Il fabrique des indignations temporaires, comme on fabrique des séries : avec des épisodes, des rebondissements, puis une saison suivante. Il transforme les tragédies en contenu. Il les convertit en opinion. Il les digère dans l’algorithme et les recrache en fragments. Et pendant que les victimes s’entassent, le monde occidental s’émeut comme on soupire : sans que rien ne bouge vraiment.
C’est là le grand scandale de notre époque : le mal n’a pas seulement des bourreaux, il a des spectateurs. Et ces spectateurs ne sont pas ignorants. Ce sont des gens informés, connectés, saturés d’images. Ils savent. Ils voient. Ils reçoivent. Mais ils ne veulent pas être atteints. Ils vivent dans un régime psychique nouveau : l’émotion sans conséquence. Ils éprouvent à la dose qu’ils tolèrent. Ils s’indignent à condition que l’indignation reste confortable. Ils pleurent à condition que les larmes soient virtuelles, propres, sans devoir, sans coût, sans risque. Et ils confondent cette gymnastique intérieure avec une action. Voilà le triomphe de l’époque : faire croire à la vertu par la simple circulation des affects.
Philippe Muray l’avait dit à sa façon : nous ne sommes plus dans la civilisation du conflit, mais dans l’empire du Bien. L’empire du Bien ne supprime pas le mal ; il le requalifie. Il le transforme en “problématique”, en “situation complexe”, en “chaîne de causalité”. Il neutralise les jugements au nom d’un humanisme de surface. Il anesthésie les mots. Il remplace le réel par la liturgie de ses précautions. Il parle de “tensions” quand il s’agit de massacres. Il parle de “dérives” quand il s’agit d’écrasement systématique. Il parle de “crise” quand il s’agit d’idéologie meurtrière. Et surtout, il impose cette règle d’or : celui qui nomme trop clairement le mal devient suspect. Celui qui condamne devient “extrême”. Celui qui tranche devient “dangereux”. Le jugement est interdit au nom de la nuance. Et la nuance devient la plus parfaite machine à laisser faire.
Ainsi, notre monde n’est pas seulement faible : il est démissionnaire. Il ne manque pas de moyens ; il manque de colonne vertébrale. Il ne manque pas d’informations ; il manque de courage. Il ne manque pas de valeurs ; il manque de vertus. Car les valeurs sont devenues des décorations : elles se portent en broche sur le costume de l’époque. Les vertus, elles, demandent un effort. Elles demandent de tenir. Elles demandent d’assumer un coût. Les valeurs font briller ; les vertus obligent. Et l’Occident contemporain a choisi : il veut briller, mais il ne veut plus obliger.
D’où cette scène devenue familière : des tragédies se déroulent, parfois sous nos yeux, et le monde réagit comme un public dans une salle climatisée. Il applaudit les victimes, puis il rentre chez lui. Il fait des minutes de silence, puis il reprend sa digestion. Il allume des monuments en couleur, puis il oublie. Il signe des pétitions, puis il passe au sujet suivant. Il condamne quand cela ne coûte rien. Il s’indigne quand cela ne fâche personne d’important. Il s’émeut quand l’émotion sert sa propre posture. C’est la morale en service minimum, la compassion à bas prix, l’humanisme en leasing.
Mais le plus troublant, ce n’est pas seulement la faiblesse. C’est la sélectivité. Une indignation peut être mondiale, tonitruante, obsessionnelle ; une autre, face à des tragédies comparables ou pires, demeure quasi inexistante. On assiste alors à quelque chose d’encore plus inquiétant que l’indifférence : une morale qui choisit ses victimes. Une morale qui classe les morts. Une morale qui hiérarchise les drames selon leur utilité symbolique. Une morale qui ne cherche pas d’abord à protéger, mais à signifier. Ce n’est plus la justice; c’est la scénographie.
Et dans cette scénographie, un cas déclenche une mobilisation spectaculaire : celui des Juifs. Là, l’Occident retrouve soudain sa vigueur. Il sait parler fort, juger vite, exiger beaucoup, dénoncer sans cesse. Il se lève comme un seul homme pour critiquer et condamner, y compris lorsque ces hommes et ces femmes n’aspirent qu’à vivre, et pour cela à défendre leur vie. Il ne supporte pas que les Juifs soient des sujets. Il les tolère mieux comme objets : objets de mémoire, objets de compassion, objets de cérémonie. Le Juif-victime nourrit la morale ; le Juif qui se défend la scandalise. L’Occident sait accueillir le martyr ; il ne sait pas supporter le survivant. Il sait pleurer sur le passé ; il se révolte contre le présent.
Israël cristallise cette fracture parce qu’il casse le récit simple. Peuple ancien, mémoire traumatique, retour à la souveraineté, armée, frontières, choix tragiques : tout ce qui rappelle que le monde n’est pas un conte moral, mais une tragédie politique. Or la tragédie est insupportable aux sociétés thérapeutiques : elles veulent des émotions mais pas des dilemmes, de la compassion mais pas des décisions, de l’innocence mais pas de la responsabilité. Elles exigent du réel qu’il se plie à leur catéchisme. Et si le réel résiste, elles accusent le réel.
C’est ici qu’une vérité plus douloureuse apparaît : cette religion commémorative ne vit pas seulement dans les chancelleries ou dans les médias — elle s’est aussi installée, parfois, au cœur même de la diaspora juive. Le judaisme communautaires a fait du souvenir un habitat, et de la cérémonie un alibi. On y entretient la mémoire comme on entretient une flamme… mais une flamme enfermée sous verre, protégée du vent, et surtout de la réalité. On commémore, on ritualise, on “honore”, on multiplie les dates, les discours, les plaques, les dîners, les commémorations au carré. On construit une identité liturgique qui donne l’impression d’une fidélité, alors qu’elle devient souvent une manière élégante de ne pas affronter le présent.
Car le présent oblige. Le présent demande autre chose qu’une larme correcte et qu’un “plus jamais ça” prononcé avec gravité. Le présent exige un engagement de chair, un risque, une responsabilité, une capacité à se tenir debout quand la foule s’incline dans l’autre sens. Or là, trop souvent, le monde communautaire se retire : il veut la mémoire, mais pas la bataille ; il veut la dignité symbolique, mais pas le conflit ; il veut l’hommage, mais pas le combat pour la vie. Il aime l’éthique quand elle est commémorative ; il la fuit quand elle devient politique, existentielle, dangereuse.
Ainsi naît une absurdité tragique : on fabrique des cérémonies pour honorer les morts, mais on hésite à défendre les vivants. On sacralise la victime d’hier, mais on soupçonne la victime d’aujourd’hui dès qu’elle refuse de rester victime. On transforme la mémoire en capital moral — et l’on oublie que la mémoire n’a de sens que si elle devient force, lucidité, et souveraineté intérieure. Sinon elle n’est qu’un musée de soi : une identité de survivant sans volonté de survivre.
Pendant ce temps, les véritables bourreaux respirent. Les régimes criminels comprennent que le monde occidental n’est dangereux qu’en parole. Ils ont appris la règle du jeu : il suffit de tenir, de durer, d’attendre la prochaine actualité. L’Occident se fatigue vite ; il a l’attention courte. Il est puissant matériellement, mais fragile intérieurement. Il est riche, mais inconsistant. Son drame n’est pas la faiblesse militaire ; c’est l’épuisement moral. Il ne sait plus se battre pour autre chose que pour son image. Il veut apparaître bon, mais il ne veut plus être juste. Il veut être “du bon côté”, mais il ne veut plus payer le prix du côté.
Alors il faut le dire sans liturgie, sans diplomatie, sans ces euphémismes qui servent à ne pas penser : nous vivons dans un monde où la compassion est devenue un loisir, et l’indignation un sport. Un monde où l’on se mobilise surtout pour se sentir meilleur. Un monde où l’on préfère sauver une idée de soi plutôt que sauver des vies. Un monde où l’on remplace l’action par le commentaire, et le courage par la posture.
La question finale n’est donc pas : “Pourquoi le monde ne réagit-il pas ?” La question finale est plus dure : quand une civilisation ne sait plus distinguer le mal de sa mise en scène, quand elle préfère l’innocence à la justice, quand elle choisit ses victimes et ses coupables selon l’air du temps, que reste-t-il d’elle ?
Il reste un décor qui se prend pour un rempart. Un théâtre qui confond les bougies avec le feu, les cérémonies avec le combat, les slogans avec la vie. Et quand le mal frappe, un décor ne protège personne : il se contente de tomber, en faisant encore semblant d’être debout.
