LES VISAGES QUI S’ÉTEIGNENT, LA LUMIÈRE QUI RESTE. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
LES VISAGES QUI S’ÉTEIGNENT, LA LUMIÈRE QUI RESTE. Par Rony Akrich

Les images des obsèques de Brigitte Bardot, icône féminine incontestée, comme les décès de toutes ces célébrités publiques au fil des ans, m’amènent à penser, à réfléchir, puis à devoir mettre par écrit l’ensemble de mes turbulences. Car ce ne sont pas seulement des individus qui disparaissent : c’est une part de mon décor intérieur qui se retire, une portion de mon époque qui s’efface à travers eux. Ce n’est pas un simple “événement”. C’est un mouvement du temps, un frisson dans la mémoire, un coup de vent dans la maison de l’âme.

Je ne parle pas ici en fan, ni en idolâtre. Je n’ai jamais su me prosterner devant une silhouette, ni confondre une célébrité avec une vérité. Mais je parle en témoin. Et il y a des témoins qui, sans bruit, portent une époque entière dans leur poitrine : une lumière particulière sur les trottoirs, une façon de parler, une manière de se tenir, de rêver, de croire que la vie allait quelque part. Lorsque certaines figures disparaissent, elles emportent avec elles non seulement un visage, mais une atmosphère. Elles emportent une tonalité. Elles emportent un style du monde. Et je me surprends à être profondément ému, parfois bouleversé, par ce vertige : si ceux qui représentaient notre jeunesse quittent la scène, alors notre jeunesse devient un territoire fermé, non pas effacé, mais clos.

Je dis “notre jeunesse”, parce que ce qui me traverse n’est pas seulement personnel : c’est générationnel. Nous ne vivons pas le temps de la même manière selon l’âge. Dans la jeunesse, le futur a la densité d’une promesse : il est espace, presque infini. Le passé est léger, on le porte sans y penser. Puis arrive un âge où les proportions se renversent : le passé s’épaissit, le futur se contracte. Et l’on comprend, non par théorie mais par sensation, que la finitude n’est pas une idée abstraite ; c’est une présence. Une présence muette, parfois tendre, parfois implacable, qui s’assoit dans un coin et nous regarde vivre.

Ce qui remonte en moi, à travers ces images d’obsèques, c’est toute la période des Trente Glorieuses, ces années 50, 60, 70, que nous avons tant aimées, et que nous aimons encore. On parle souvent de ces décennies en termes économiques, comme une parenthèse de croissance, de reconstruction, de plein-emploi, de confort matériel. Mais je sais que ce n’est pas cela qui me touche au plus profond. Ce qui m’émeut, ce qui me bouleverse, c’est une densité humaine, une épaisseur culturelle, une manière d’habiter le monde où la parole avait du poids et où la culture était une matière commune. Nous avions l’impression de vivre dans une époque qui parlait, qui chantait, qui jouait, qui écrivait avec une intention. Il y avait des messages. On pouvait être en désaccord, contester, se moquer, s’emporter, mais on avait la sensation qu’une œuvre engageait une vision.

Et surtout, il n’y avait pas seulement deux ou trois noms à prononcer comme des totems. Il y avait une constellation. Des voix, des visages, des présences par dizaines, par centaines, qui ont marqué nos esprits et façonné notre sensibilité. Une foule d’acteurs, de chanteurs, de chanteuses, de figures publiques qui semblaient, chacun à leur manière, incarner une nuance de la condition humaine : la grandeur, la fragilité, l’ironie, la tendresse, la révolte, le courage, la solitude, l’élégance. Je pourrais en citer, bien sûr, mais ce n’est pas le sujet : le sujet, c’est cette impression qu’ils faisaient partie d’un même ciel. Ils n’étaient pas seulement “célèbres” : ils étaient habités. Et nous, en les regardant, en les écoutant, nous recevions quelque chose, parfois sans le savoir, sur l’amour, sur la dignité, sur la fidélité, sur la perte, sur la parole.

Les chansons surtout. Pas seulement des refrains agréables : des chansons comme des lettres ouvertes. Comme des poèmes accessibles. Comme des messages jetés dans la foule mais qui, étrangement, arrivaient jusqu’à chacun. On chantait pour dire quelque chose. On chantait avec une phrase qui tenait debout, une mélodie qui portait, une langue qui savait être simple et vraie. On pouvait entendre un texte et se sentir compris. On pouvait entendre une voix et avoir l’impression qu’elle tenait la main de notre solitude. Et le cinéma, lui aussi, était un art qui savait faire parler le silence : un plan, un regard, une réplique, et vous sortiez de la salle avec un morceau de vérité dans la poche.

Aujourd’hui, notre monde est saturé d’images, mais affamé de densité. Il ne manque pas de production ; il manque de gravité. Il ne manque pas de discours ; il manque de parole. Il ne manque pas de “contenus” ; il manque d’œuvres. L’époque ne censure pas : elle dissout. Elle remplace les messages par des signaux, la transmission par le flux, la pensée par le réflexe. Tout circule, tout se mélange, tout passe : une guerre, une danse, un scandale, une confession intime, même bac, même algorithme, même fatigue des yeux. Et j’ai parfois l’impression que le monde s’agite pour ne pas entendre le bruit de sa propre vacuité.

C’est ici que l’accusation de “nostalgie” arrive, comme une façon de faire taire. On traite de nostalgique celui qui refuse de se dissoudre. Mais la nostalgie n’est pas le souvenir. La nostalgie, c’est le renoncement maquillé. Le souvenir, lui, peut être une fidélité active : une source où l’on boit pour continuer. Je ne veux pas faire de ma mémoire un musée, ni de ma jeunesse un tombeau. Je veux qu’elle reste une énergie. Je veux qu’elle demeure une lampe, non une relique.

Car ces images d’obsèques ne m’invitent pas seulement à l’émotion : elles m’obligent. Elles me posent une question nue : qu’allons-nous faire du temps qui reste ? Vais-je devenir l’archiviste de moi-même, commentant les ruines avec une belle tristesse, ou vais-je transformer cette conscience de la fin en intensité ? Parce que la finitude, lorsqu’elle n’écrase pas, aiguise. Elle remet les choses à leur place. Elle dit : ne gaspille plus. Ne remets pas à demain ce qui mérite d’être vécu maintenant. N’attends pas “le bon moment” pour écrire, pour créer, pour transmettre, pour aimer.

Et c’est là que je reviens à mes turbulences. Elles ne sont pas un désordre inutile : elles sont un appel à la mise en forme. Écrire, au fond, c’est cela : transformer le tremblement en phrase, le chaos en respiration, l’émotion en clarté. Mettre par écrit, ce n’est pas s’installer dans le passé ; c’est sauver quelque chose du passage du temps. C’est dire : “Je ne veux pas que tout se dissolve. Je veux garder une densité. Je veux continuer à parler vrai.”

À soixante-dix ans, on est encore au bord de quelque chose. Non pas au bord de la fin comme on l’imagine quand on est jeune, mais au bord d’une profondeur nouvelle. On a moins d’illusions, donc parfois moins de bruit dans la tête. On sait mieux que la vie ne se mesure pas seulement en durée, mais en qualité de présence. Alors oui, des visages s’éteignent. Mais la question n’est pas “qui meurt ?” La question est : qu’est-ce qui, en moi, doit rester vivant malgré les morts ?

Je crois que la réponse tient en quelques forces simples, et pourtant immenses : l’amour, l’amitié, la création. L’amour, non pas comme romance décorative, mais comme intensification de la présence. L’amitié, ce miracle adulte, sans théâtre, sans calcul, où l’on se tient debout l’un près de l’autre. La création, enfin, comme fidélité au souffle : créer, ce n’est pas produire ; c’est prolonger la vie. C’est refuser la dissolution. C’est choisir le sens contre le flux.

Ainsi, lorsque je vois ces images d’obsèques, je ne veux pas seulement dire “tout s’en va”. Je veux dire aussi : “tout ce qui s’en va me confie une tâche.” Une tâche de lucidité, oui, mais aussi une tâche de lumière. La plus belle fidélité à ces voix et à ces visages qui disparaissent n’est pas de les regretter sans fin, mais de continuer à vivre avec densité, à porter un message, à tenir une parole qui ne se contente pas de réagir. C’est d’habiter le temps restant comme un espace encore fécond, un espace où la mémoire devient source, où la finitude devient exigence, et où l’existence, loin de se réduire, peut se sublimer.

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