Il y a des justes parmi les hommes, mais l’homme n’est pas juste. Cette phrase dit peut-être l’une des vérités les plus difficiles à admettre sur la condition humaine. Elle refuse de flatter l’humanité, mais elle refuse aussi de la condamner entièrement. Elle nous oblige à regarder l’homme tel qu’il se manifeste dans l’histoire : capable de grandeur, certes, mais porté plus souvent qu’on ne voudrait l’avouer vers la violence, l’intérêt, la domination, la peur, la jalousie et la destruction. Depuis la nuit des temps, l’homme fait la guerre, humilie, conquiert, opprime, détruit. Il y a en lui une pente tragique. Un monde de paix parfaite, de sérénité durable et de reconnaissance spontanée d’autrui paraît dès lors presque impossible. Non parce qu’il n’existerait aucun bien, mais parce que le bien n’est jamais l’automatisme de l’espèce humaine.
Et pourtant, il y a des justes parmi les hommes. Voilà ce qui sauve encore l’honneur du mot homme. Il y a des êtres qui résistent à ce que l’humanité a de plus bas. Des consciences qui refusent le mensonge, la cruauté, la haine, la lâcheté, la corruption du cœur. Ils ne sont pas la preuve que l’homme est naturellement juste ; ils sont la preuve que la justice est possible comme conquête. Ils montrent que l’homme peut arracher quelque chose de lui-même à sa propre brutalité. Le juste n’est pas l’expression ordinaire de l’humanité, mais son dépassement difficile, sa victoire fragile sur sa pente la plus ancienne.
Les grandes traditions de pensée, malgré leurs différences, convergent souvent sur ce point. Chez Aristote, la justice n’est pas donnée comme un état naturel achevé. Elle est une vertu, c’est-à-dire une disposition acquise par l’éducation, l’habitude, la formation du caractère, l’exercice répété du bien. L’homme ne naît pas juste ; il le devient, s’il le devient. La cité, la loi, la discipline morale sont précisément nécessaires parce que la justice ne jaillit pas d’elle-même du cœur humain. Chez les Grecs déjà, la vertu est moins un don qu’un façonnement.
La tradition hébraïque dit quelque chose de voisin, mais avec une intensité intérieure plus dramatique. L’homme y apparaît comme traversé par des penchants contradictoires. Il n’est pas spontanément accordé au bien. Il porte en lui le yetser, cette inclination qui peut le faire chuter vers la convoitise, la dureté, l’orgueil ou la violence. La grandeur de l’homme ne consiste donc pas dans une innocence originelle, mais dans sa capacité à se tenir debout devant cette tension, à se gouverner, à choisir, à répondre. Le juste, dans la pensée hébraïque, n’est pas un être naturellement pur ; c’est un homme qui lutte, qui maîtrise son inclination, qui accepte l’exigence de la loi, de la responsabilité, de la conscience, de la crainte morale. La justice n’est pas un état ; elle est un combat.
Les sagesses asiatiques, elles aussi, viennent éclairer ce constat. Chez Xunzi, le diagnostic est presque brutal : laissée à elle-même, la nature humaine incline au conflit, à la rivalité, au désordre. C’est pourquoi les rites, l’éducation et la culture sont nécessaires : non pour décorer l’homme, mais pour le redresser. Confucius, dans un registre moins sévère mais tout aussi exigeant, enseigne que l’humanité véritable ne se donne pas spontanément ; elle se cultive par la maîtrise de soi, le respect, la rectification intérieure, l’apprentissage du rapport juste à autrui. Même dans le bouddhisme, où le langage diffère, l’être humain apparaît comme prisonnier de ses attachements, de son avidité, de sa colère, de son ignorance. Là encore, la paix n’est pas première : elle est l’effet d’un travail intérieur, d’une ascèse de la conscience, d’un arrachement aux forces qui nourrissent la violence.
Ainsi, qu’il s’agisse de la philosophie grecque, de l’héritage hébraïque ou des traditions asiatiques, une même leçon se laisse entendre : l’homme n’est pas juste par nature. Il peut le devenir, parfois. Il peut faire surgir en lui une forme de justice. Il peut engendrer des justes. Mais la justice n’est ni la spontanéité de l’espèce, ni le mouvement le plus facile de l’âme. Elle est discipline, lutte, éducation, vigilance, fidélité. Elle est ce qui doit être conquis contre l’inertie morale, contre l’égoïsme, contre la peur et contre cette secrète complaisance de l’homme pour sa propre puissance.
C’est pourquoi il faut se méfier de tout humanisme naïf. L’histoire ne justifie pas l’idée d’une bonté spontanée de l’humanité. Mais il faut aussi se méfier du désespoir absolu. Car s’il y a des justes parmi les hommes, alors tout n’est pas perdu. Leur existence ne rachète pas l’humanité entière, mais elle empêche sa condamnation totale. Ils ne prouvent pas que l’homme est bon ; ils prouvent qu’il n’est pas condamné à n’être que mauvais. Ils sont peu nombreux, souvent solitaires, parfois vaincus, mais c’est par eux que l’humain échappe encore à sa propre honte.
On pourrait alors conclure ainsi : l’homme n’est pas juste, mais il demeure capable de justice. Et cette capacité, si rare soit-elle, si fragile soit-elle, suffit à faire de la condition humaine non une innocence, mais une responsabilité. Le juste n’est pas la norme de l’homme ; il en est l’exigence. Il n’est pas la preuve de ce que nous sommes spontanément, mais de ce que nous sommes appelés à devenir, si nous consentons à lutter contre nous-mêmes.
