MANIFESTE CONTRE LA FUITE DES DÉSERTÉS ! par Rony Akrich

by Rony Akrich
MANIFESTE CONTRE LA FUITE DES DÉSERTÉS ! par Rony Akrich

Il existe, au cœur d’Israël, une frange qui ne veut plus se mesurer à la réalité. Elle ne conteste pas : elle se dérobe. Elle ne débat pas : elle s’évapore. Elle ne lutte pas : elle s’exfiltre. Fatiguée, dit-elle, de la tension, de la complexité, du tragique. Mais ce n’est pas le tragique qui la fatigue : c’est l’effort d’être à la hauteur. Car ici, le tragique n’est pas un accident : c’est une donnée. Vivre en Israël, ce n’est pas choisir le confort, c’est accepter une charge, une histoire, une densité.

On peut partir pour mille raisons. Mais il y a une différence entre partir et fuir. Partir peut être un détour. Fuir devient une doctrine. Fuir, c’est se fabriquer une morale de l’évitement : “je protège mes enfants”, “je veux respirer”. Traduction : je veux vivre sans devoir répondre, sans devoir tenir, sans devoir être.

Erich Fromm l’a dit : la modernité oscille entre avoir et être. Les fuyards ont choisi l’avoir et appellent cela “vivre”. Ils échangent la gravité contre le confort, la fidélité contre la fluidité, la responsabilité contre la mobilité. Ils veulent l’horizon sans les fondations, la réussite sans l’enracinement, la paix privée en pleine guerre publique. Ils veulent le droit de jouir sans le devoir de répondre.

Mais cette fuite n’est pas seulement géographique. Elle est spirituelle, intellectuelle, morale. C’est la fuite de l’homme moderne : saturé de discours, incapable de tenir une épreuve. La fuite de l’âme qui confond liberté et absence de liens. La fuite de l’esprit qui appelle “lucidité” sa démission. Ils brandissent la rationalité comme alibi : mais compter n’a jamais été penser, et calculer n’a jamais été vivre.

Il ne nous manquait plus que les déserteurs, après deux figures déjà familières. D’abord, certains objecteurs de conscience d’une gauche radicale qui ont transformé l’objection en posture. Ils ne disent plus : “je ne peux pas”, mais “je ne veux pas être comptable”. Ils se lavent les mains au nom d’une pureté imaginaire et appellent cela “éthique”. Or une éthique qui refuse d’assumer la communauté n’est plus qu’un narcissisme moral.

Ensuite, une part de l’orthodoxie a inventé une séparation intenable : bénéficier de la souveraineté sans en porter le poids, habiter l’État sans habiter le destin. Exiger protection et subsides tout en refusant la charge. Sanctifier l’étude en oubliant que, dans la Bible, l’alliance n’est pas une échappatoire : c’est un engagement. On ne construit pas un peuple avec des exemptions.

Et voici la troisième figure : le déserteur moderne, l’optimisateur, le nomade de confort. Il ne s’oppose pas : il s’extrait. Il ne transforme rien : il s’échappe. Après la démission morale, la démission civique. Trois voies, une même conséquence : ceux qui portent portent pour tous, tandis que ceux qui se retirent appellent leur retrait “lucidité”.

Albert O. Hirschman l’a formulé : défection plutôt que prise de parole, “exit” plutôt que “voice”. Partir plutôt que répondre, fuir plutôt que tenir. Et ils osent appeler cela “réalisme”, “pragmatisme”. Mais optimiser, c’est souvent renoncer avec méthode.

Max Weber l’avait pressenti : la modernité adore l’habileté et méprise la responsabilité. Or la responsabilité ne se dérobe pas : elle répond, elle assume, elle tient.

Mais il y a plus grave : cette désertion devient une fonction historique. Elle sert d’alibi à la diaspora. Elle permet à certains Juifs d’Occident de continuer à se repaître au sein de la tragédie occidentale, tout en se donnant la bonne conscience du spectateur. La fuite d’Israël devient un argument commode : “Vous voyez ? Même eux s’en vont.” Ainsi l’exil peut rester dans le confort, s’indigner à distance, vivre dans la plainte comme dans un cocon moral. La désertion devient une rente symbolique : elle sanctifie l’inaction, transforme la peur en prudence, la dépendance en humanisme, l’effacement en vertu.

L’Occident, lui, s’effondre : crise de souveraineté, effacement des repères, retour du poison accusatoire sous couvert d’humanitarisme. Tant qu’Israël demeure une exigence, un “viens”, l’exil ne peut pas dormir tranquille. Israël dérange, oblige, contredit la posture du Juif intégré qui veut les droits sans le risque, la reconnaissance sans la fidélité, l’universalisme sans la charge. La fuite, au contraire, apaise la conscience diasporique : elle dit “reste où tu es, tu n’as rien à décider”. L’Occident devient la résidence principale ; Israël, une nostalgie : le retour de la « galout », version psychologique et aseptisée.

C’est pourquoi cette désertion n’est pas un simple départ : c’est une complicité. Elle nourrit l’exil. Elle rend service à ceux qui préfèrent le confort de la plainte à la rudesse de la souveraineté. Elle permet de continuer à jouir de la modernité tout en se lamentant sur ses ruines. Elle offre à l’ennemi le spectacle le plus utile : un peuple qui doute de lui-même, qui se retire avant d’être battu.

Or Israël n’a jamais été une résidence secondaire. Israël est une épreuve, une matrice, une vocation : une exigence faite peuple. Ici, l’histoire n’est pas un musée : elle est responsabilité. Ici, la sécurité n’est pas un service : elle est charge partagée. Ici, l’identité n’est pas un slogan : elle est tâche. Ici, le drame national n’est pas un décor : il est le lieu où se forge la stature.

Simone Weil parlait de l’enracinement comme d’un besoin de l’âme : être quelque part, répondre de quelque chose, transmettre. Martin Buber rappelait que l’homme se construit dans la relation et l’alliance, non dans la fuite. Hans Jonas a donné son nom à l’exigence contemporaine : le principe responsabilité, agir comme si la vie commune avait un avenir à protéger. Maïmonide fit de la lucidité un devoir, non un confort ; Levinas enseigna que la dignité commence là où l’on accepte d’être responsable d’autrui ; Manitou rappela que l’hébraïsme n’est pas un folklore, mais une souveraineté spirituelle et morale.

Vous voulez un monde sans tragique ? Alors vous voulez un monde sans grandeur. Vous voulez un pays sans danger ? Alors vous voulez un pays sans destin. Vous aurez une existence légère, mais vide ; sûre, mais stérile ; confortable, mais sans visage. Vous aurez l’avoir — et la disparition de l’être.

Nous disons non.

Assez de la désertion déguisée en sagesse.

Assez de la fragilité vendue comme vertu.

Assez de la fuite travestie en lucidité.

Car ce que vous appelez “se sauver” devient, pour ceux qui restent, une condamnation supplémentaire : porter plus, tenir plus, réparer plus. Pendant que vous vous achetez de l’air, d’autres s’épuisent à garder le souffle commun.

Nous appelons ceux qui restent non pas à haïr, mais à nommer. Nommer la capitulation morale, la fatigue de penser, la peur d’assumer. Nommer l’oubli de l’être. Car l’être exige. L’être coûte. L’être oblige. L’être commande une phrase simple : je suis responsable.

Nous ne demandons pas l’héroïsme. Nous demandons la tenue, la dignité, la fidélité : le courage ordinaire des peuples qui ne se dissolvent pas au premier orage. Nous demandons qu’on cesse de rêver Israël comme un service, et qu’on recommence à le vivre comme une alliance.

Quitter Israël n’est pas toujours une trahison.

Mais faire de la fuite une idéologie est une trahison de l’esprit.

Et la plus grande misère d’un peuple n’est pas d’avoir des ennemis :

c’est d’avoir des fils qui préfèrent l’avoir à l’être,

et qui, par leur fuite, offrent à l’exil la permission de durer.

Nous n’avons pas besoin d’un pays peuplé d’optimisateurs.

Nous avons besoin d’un peuple habité.

© 2025 Rony Akrich — Tous droits réservés / כל הזכויות שמורות / All rights reserved

Related Videos