Contre la religion-service, les marchands de brouillard, et l’utopie de l’au-delà
Ici, l’ironie tranchante de Philippe Muray devient une arme : l’époque est un carnaval moral, un « Empire du Bien », où l’on se croit juste parce qu’on se sent. Dans ce régime, l’indignation remplace l’action, la pose remplace la justice, la pureté remplace le courage. Les religions de brouillard prospèrent dans cet air-là, parce qu’elles offrent exactement ce que l’époque réclame : du sens sans effort, du réconfort sans changement, du sublime sans discipline. Elles produisent des émotions « hautes » qui dispensent de la vraie hauteur : celle du comportement.
Or la foi biblique n’est pas une « émotion élevée », elle est un devoir vertical.
C’est ainsi que le Rav Joseph Dov Soloveitchik, dans L’Homme de Halakha, affirme que la sainteté n’est pas une fuite hors du monde : elle est une forme qui descend dans l’acte, dans l’organisation de la vie, dans la responsabilité. L’homme religieux n’est pas un rêveur décroché, il est un bâtisseur de conduite. Et dans L’Homme de foi solitaire, il montre qu’une foi mûre implique la solitude de la décision : on ne peut pas déléguer l’obligation à un « expert du ciel ». La foi n’est pas une délégation, elle est un fardeau.
Dans une tonalité différente mais proche, le Rav Kook, dans Orot et Orot haTechouva, insiste sur l’idée qui touche le cœur de ce manifeste : la lumière ne doit pas rester au-dessus de la vie, elle doit irriguer l’histoire. La sainteté n’est pas un refuge mystique, elle est une vocation à élever le réel, société, nation, morale, parole publique. Toute spiritualité qui ne descend pas vers la responsabilité historique devient ivresse.
D’où la formule fondamentale : il faut être capable de faire de ce monde-ci un « monde à venir », et non de faire du monde à venir une imitation et une illusion de ce monde-ci. Faire de la terre un jardin, non un monde parfait sans tragédie, mais un monde plus digne. Refuser que l’au-delà serve de justification à l’injustifiable. Refuser la compensation. Refuser l’utopie.
Car l’utopie, politique ou ésotérique, promet toujours la même chose : un résultat sans devenir. Elle dit : « Tu auras une rédemption sans discipline, une lumière sans effort, un salut sans justice. » Et c’est exactement ce que la Torah refuse. Elle dit : « Avancez. » Et avancer signifie : consentir à payer le prix de la liberté.
La philosophie, à sa manière, rejoint la même exigence. Soren Kierkegaard, dans « Crainte et tremblement », refuse la religion comme système confortable : la foi est engagement existentiel, décision, risque. Ce n’est pas un décor, c’est une manière d’être. Celui qui veut « comprendre » avant d’obéir finit souvent par ne jamais bouger. La vérité, chez Kierkegaard, n’est pas une théorie, c’est un mode d’existence.
Emmanuel Kant, dans « La Religion dans les limites de la simple raison », pose un critère froid, presque humiliant : si la religion n’est pas soumise à l’exigence morale, elle dégénère en superstition. Une religion utilisée comme outil, pour réussir, se protéger, se consoler, n’est plus une religion, c’est de l’instrumentalité. Et notre critique devient ici plus tranchante : les marchands de miracles ne sont pas « trop religieux », ils sont trop utilitaristes. Ils ont remplacé l’obligation par le profit.
Simone Weil, dans « Attente de Dieu et La Pesanteur et la grâce », ajoute une dimension décisive : le spirituel véritable ne réconforte pas, il oblige par l’attention. L’attention n’est pas rêverie, elle est justice. Elle est la capacité de regarder le réel tel qu’il est, au lieu de s’en évader dans des fictions. Or les brouillards ésotériques sont exactement cela : des distractions sacralisées.
Dietrich Bonhoeffer, dans « Le prix de la grâce », attaque la « grâce à bon marché » : une foi sans coût, un pardon sans transformation, une religion qui endort au lieu de redresser. C’est précisément notre cible : une foi qui promet la délivrance tout en contournant la marche.
Enfin, Emmanuel Levinas, dans « Totalité et Infini » et « Difficile liberté », fournit le critère le plus rude pour les amateurs de secrets : la transcendance se juge à la responsabilité envers autrui, non au plaisir du mystère. Dieu n’est pas un décor métaphysique, Il est ce qui oblige l’homme à répondre à son prochain. Toute spiritualité qui contourne l’éthique n’est qu’un théâtre du sacré.
Dieu n’est pas un objet, Il est un appel, « Où es-tu ? ».
La prière n’est pas une procédure, elle ne remplace pas la marche, « Qu’ils avancent ! ».
L’au-delà n’est pas un refuge, il doit devenir ce monde-ci, Deutéronome 30.
Le mystère n’est pas une marchandise, dès qu’il devient technique, il devient superstition, Maïmonide.
La foi mûre exige morale et acte, la transcendance se mesure à la justice, Heschel, Levinas, Kant.
Les marchands de miracles diminuent l’homme, ils vendent un paradis imaginaire pour éviter la transformation, Philippe Muray, témoin ironique de l’époque.
Mais je ne veux pas seulement accuser, je dois indiquer un chemin.
La prescription est simple et sans pitié : renoncer à la religion-service. Renoncer au Dieu-assistance. Renoncer à une sainteté qui « répond » au lieu de commander. Renoncer à ces systèmes où l’on vient prendre un avantage spirituel au lieu de recevoir une obligation. Et surtout, renoncer à la grande tentation, transformer la prière en alibi.
Prier, oui, mais prier comme on entre dans un examen de conscience. Prier non pour annuler la marche, mais pour recevoir la force de marcher. Prier non pour déléguer la liberté, mais pour la porter. Une prière mûre ne dit pas : « Fais à ma place. » Elle dit : « Donne-moi la force de faire ce que je dois faire. »
Et que faut-il faire ? Faire de ce monde-ci un « monde à venir », rendre à la terre un peu plus de dignité. Concrètement, préférer la vérité au mensonge utile, la justice à la pose, la fidélité au caprice, la retenue à la violence. Refuser le cynisme au nom de la « lucidité ». Refuser le prétexte comme « identité ». Refuser l’hystérie morale comme substitut au courage. Et tout commence par une décision intérieure : cesser de se cacher. Répondre enfin à la question : « Où es-tu ? »
La foi mûre est celle qui accepte d’être mise en demeure par Dieu. Non pour être flattée, mais pour être transformée. Non pour être consolée, mais pour être redressée. Non pour être endormie, mais pour être réveillée. Elle ne dit pas : « J’attends, fais un miracle. » Elle entend : « Avancez. » Et elle découvre, après le pas, que le réel n’était pas scellé.
C’est, au fond, la seule sortie du commerce du brouillard : rendre au sacré sa dureté, et à l’homme sa grandeur. Sortir de l’utopie de l’au-delà. Cesser de faire du paradis un décor imaginaire. Et commencer, humblement, au quotidien, obstinément, à rendre la terre moins indigne.
Car si Dieu cherche l’homme, le scandale de notre temps n’est pas l’absence de miracles.
Le scandale, c’est l’absence d’hommes debout.
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