4 janvier 1960. Albert Camus meurt brutalement. Et chaque année, cette date revient à moi non comme une information littéraire, mais comme une secousse intime. Elle revient comme une voix, pas une voix de salon, mais une voix de poussière, de lumière, de brûlure. Une voix d’Algérie. Une voix de vérité. Une voix de refus.
Je lui rends hommage aujourd’hui pour ce qu’il m’a apporté, à moi, Rony Akrich, né à Oran, où j’ai vécu jusqu’à l’âge de six ans. Ce n’est pas un détail : c’est une empreinte. Oran, ce n’est pas seulement un point sur une carte ; c’est un climat intérieur, une couleur, une cadence, une mémoire du corps avant la mémoire des mots. Et quand je prononce ce nom, Oran, j’entends encore l’enfance, cette part fragile de nous que l’Histoire, parfois, décide de briser.
Car j’ai connu la guerre dans ce qu’elle a de plus insoutenable : non pas comme un débat, mais comme une présence. Et j’ai connu, surtout, ce que peu d’enfants devraient connaître : à cinq ans, j’ai été témoin d’un meurtre. Témoin direct de la violence et de la haine. À cet âge, on ne possède pas les mots pour se protéger, ni les concepts pour mettre à distance. On a des yeux, un souffle, un cœur, et l’on comprend d’un seul coup que le monde peut basculer, que l’homme peut tuer, que la haine peut traverser une rue, un geste, une voix, et s’imposer comme une loi. Certaines scènes s’inscrivent en vous comme une brûlure : non pour nourrir la vengeance, mais pour vous rendre incapable de mentir sur la réalité du mal. Suivit l’arrachement. L’arrachement à mes parents. L’arrachement à une terre. L’arrachement à l’illusion première qui fait croire à l’enfant que les adultes savent, que l’ordre protège, que les grandes idées empêchent la cruauté. J’ai vu très tôt que l’Histoire n’est pas seulement un récit : elle peut être une force qui tranche, qui déchire, qui déplace les êtres comme on déplace des objets. Puis ce fut Paris, en juin 1962. Et comme si la vie voulait graver dans ma chair une autre version du tragique, il y eut l’accident de voiture, et sept années de handicap, sept années où l’on apprend à tenir debout autrement, à survivre sans se renier. Sept années où l’on apprend que le monde avance sans vous, que le temps des autres n’attend pas, que certains regards vous réduisent, que certaines silences vous enferment. Sept années où l’on se bat non seulement contre la douleur, mais contre l’effacement. Sept années où l’on peut sombrer, si l’on ne rencontre pas une parole assez forte pour vous tenir debout.
La France. Mes années soixante et soixante-dix, leurs cafés et leurs colères, leurs promesses et leurs désillusions, leurs slogans, leur fatigue, cette manière si française de faire des idées une patrie — et parfois un tribunal. Dans ce laboratoire de certitudes, j’ai compris combien il est facile de parler au nom du Bien, et combien il est difficile de rester humain. Jusqu’à mon départ en Israël, en 1979. Et dans ce long déplacement, d’Oran à Paris, puis d’une France intérieure à un Israël choisi, Camus n’a jamais été absent. Jamais. Il n’a pas été un auteur que l’on lit puis que l’on range. Il a été une présence continue, une lampe basse mais tenace. Là où d’autres changeaient de maîtres au gré des modes, lui restait : non comme une nostalgie, mais comme une fidélité. À Oran, il était la lumière et le tragique ; à Paris, il était la rigueur et la mesure ; et lorsque j’ai quitté la France, il est demeuré ce qu’il avait toujours été : un rappel obstiné qu’on ne doit ni mentir au réel, ni trahir l’humain. Cette parole, je l’ai trouvée chez Camus.
Et il y a une vérité qui, chez moi, rend l’émotion presque impossible à contenir : dans La Peste, Camus place son récit à Oran. Oran… comment ne pas m’y reconnaître ? Comment ne pas sentir que cette ville de mon commencement devient, sous sa plume, le théâtre d’une expérience universelle — et pourtant si proche, presque personnelle ? Oran n’est pas un décor : c’est une condition humaine. Une ville fermée, prise au piège, confrontée à l’invisible : la peur, le doute, l’isolement, les rumeurs, les discours qui rassurent, la tentation de se détourner, la fatigue morale, et puis, plus rare, plus précieux : le courage discret. Camus m’a appris que le mal n’est pas toujours spectaculaire. Qu’il peut être banal, diffus, administratif, contagieux. Qu’il s’installe dans l’habitude, dans le renoncement, dans le “ce n’est pas si grave”, dans le “on verra demain”. Et surtout, il m’a appris ceci : la résistance, elle non plus, n’est pas forcément spectaculaire. Elle est quotidienne, obstinée, silencieuse. Elle consiste à faire ce qu’il faut faire quand tout vous pousse à abandonner : soigner, aider, recommencer, ne pas laisser son âme se dessécher. C’est une leçon de survie, et une leçon de dignité. Quand on a vu la haine de près à cinq ans, on pourrait croire qu’on est condamné à ne plus aimer l’homme. Camus m’a empêché de céder à cette tentation. Il ne m’a pas demandé d’être naïf ; il m’a demandé d’être juste. Il ne m’a pas demandé d’oublier ; il m’a demandé de refuser la contamination. Il m’a appris qu’on peut regarder l’horreur sans devenir soi-même un instrument de l’horreur.
Je refuse l’image figée qu’on colle parfois à Camus : l’écrivain “humaniste” rendu inoffensif. Camus, pour moi, n’est pas un auteur de citation : il est un écrivain du combat intérieur. Il sait que les idéologies peuvent devenir des ivresses meurtrières. Il sait que les bourreaux parlent souvent une langue morale. Il sait qu’on peut tuer au nom du bien, et trahir la justice en prétendant la servir. C’est pourquoi il tient tant à la mesure : non une prudence confortable, mais une limite courageuse, un frein intérieur qui empêche l’homme de devenir un monstre. Son théâtre m’a aussi forgé. Dans Caligula, j’ai compris la folie de la toute-puissance : cette logique glacée qui veut aller jusqu’au bout et finit par légitimer le crime. Dans Les Justes, j’ai entendu une question qui ne cesse de résonner : peut-on servir la justice en trahissant l’humain ? Camus ne détruit pas la révolte : il la purifie. Il lui refuse la jouissance du sang. Il rappelle que la dignité d’une cause se mesure à la dignité des moyens.
Aujourd’hui, en ce 4 janvier, je ne “commémore” pas Camus : je lui parle. Je lui dis merci. Merci pour la phrase droite. Merci pour la beauté sans mensonge. Merci pour la lucidité sans cynisme. Merci surtout de m’avoir appris que l’homme n’est pas seulement ce qui lui arrive, mais ce qu’il décide de faire de ce qui lui arrive. Et si je devais résumer en une seule phrase ce qu’il a déposé en moi, ce serait celle-ci : ne pas trahir.
Ne pas trahir la lumière, même quand elle tremble.
Ne pas trahir la justice, même quand elle coûte.
Ne pas trahir la dignité, même quand le corps vacille.
Albert Camus est mort le 4 janvier 1960. Mais sa leçon, elle, ne meurt pas. Elle recommence chaque fois qu’un homme refuse l’abdication, et choisit, malgré tout, de rester humain.
© 2025 Rony Akrich — Tous droits réservés / כל הזכויות שמורות / All rights reserved
