Après la révélation vient la maturité, non pas au sens romantique, mais au sens dur, concret, parfois ingrat de la vie. Au Sinaï, la voix absolue a retenti, celle qui enflamme les cœurs, brise les idoles, arrache l’homme à sa torpeur. Mais la paracha « Mishpatim » arrive immédiatement après pour dire une chose simple, presque insupportable à ceux qui cherchent une « spiritualité » sans poids, si la vérité ne descend pas dans l’ordre, elle reste un chant. Si la sainteté ne prend pas forme juridique, elle se transforme en émotion sucrée qui couvre l’ancienne violence. Je lis « Mishpatim » comme le passage de l’ivresse au devoir, du « je crois » au « je répare », de la bonne intention au correctif concret, de la promesse au mécanisme. La Torah ne nous laisse pas sur la montagne, elle nous ramène dans la rue, sur le marché, au cœur des conflits entre voisins, auprès du travailleur oublié, de l’orphelin qu’on ne compte pas, du juge tenté par le pot-de-vin, du témoin prêt à tordre le droit. Et c’est là, précisément là, que la foi se mesure, non pas quand on « ressent » Dieu, mais quand la force rencontre la faiblesse, quand l’argent rencontre la vérité, quand l’homme rencontre sa pente naturelle à tricher.
En ce sens, « Mishpatim » est la paracha la plus anti-mystique de la Torah, et c’est pour cela même qu’elle est si profonde. Elle refuse de confier le bien à l’excitation intérieure, elle l’assoit sur la structure du droit. Elle exige de remplacer la vengeance par la réparation, l’explosion par la procédure, l’opinion privée par un critère public. Qui comprend cela comprend que la Torah ne prêche pas la « pureté du cœur » comme substitut à la justice, elle réclame un cœur adulte, capable d’entrer dans un cadre sans transformer ce cadre en prison. La liberté n’est pas le relâchement des freins, la liberté est la capacité de vivre dans des limites sans y perdre son âme. La vraie liberté, c’est de ne pas faire tout ce que je peux faire, mais de faire ce que je dois faire. Et quand je blesse, de ne pas chanter la morale, mais de porter la responsabilité. Ce n’est pas un hasard si le langage juridique parle de dommage, de négligence, de compensation, de réparation. Ce n’est pas un « manque de spiritualité », c’est une spiritualité qui cesse de se mentir.
Moïse Maïmonide, dans « Le Guide des égarés », a montré que les commandements ne sont pas des ornements religieux mais une pédagogie de l’homme et de la cité, ils disciplinent la violence, redressent les inclinations, organisent l’espace commun afin que la vie ne se défasse pas en guerre de tous contre tous. On peut discuter un détail ou une nuance, mais le principe est net, la loi n’est pas seulement un bâton, elle est une raison politique qui connaît la matière humaine telle qu’elle est. « Mishpatim » propose précisément ce réalisme, un réalisme moral. Elle sait que l’homme est expert en auto-justification, elle ne se contente donc pas de déclarer « ne pervertis pas le droit », elle installe des digues contre la perversion du droit, contre la corruption, contre la pression sociale, contre la foule qui pousse vers l’injustice. Elle sait que la puissance se corrompt presque toujours, elle inscrit donc, au cœur du droit, la protection de celui qui peut être effacé, l’étranger, l’orphelin, la veuve. Et ici je le dis sans détour, une société qui récite des « valeurs » mais ne sait pas protéger juridiquement le faible est une société idolâtre, car l’idole moderne n’est plus une statue, c’est la puissance sans responsabilité.
Baruch Spinoza, dans le « Traité théologico-politique », a regardé la Torah d’un œil politique et a compris, même si je refuse ses conclusions ultimes, que la loi biblique ne vise pas seulement à produire un « homme pieux dans son for intérieur », mais une communauté capable de tenir. Il a vu juste en ceci, le droit est la langue de la souveraineté, et la souveraineté se prouve par la capacité à imposer une norme qui retient la violence. Il n’y a pas de souveraineté sans justice, et pas de justice sans courage d’être un public. « Mishpatim » est la Torah du collectif, la Torah d’un peuple qui passe de la famille et de la coutume à l’institution et au jugement. Elle dit, ne vous contentez pas d’être « de bonnes personnes », rendez le bien possible quand les instincts se lèvent, quand l’argent séduit, quand la foule presse. Voilà la différence entre morale privée et justice publique, la première embellit les conversations, la seconde est requise par l’histoire.
Et c’est ici qu’Emmanuel Levinas intervient avec force. Car le danger du droit, c’est de devenir une machine froide, un automatisme sans âme. Levinas rappelle que la justice naît de la rencontre du visage de l’autre, de l’autre qui n’est pas une statistique mais une exigence. La paracha le sait, elle ne se contente pas d’une architecture, elle tresse dans l’ordre juridique la présence de celui qui peut être effacé. Ne suis pas la majorité pour faire le mal, ne dévie pas le droit du pauvre, ne prends pas de pot-de-vin. Ce ne sont pas de simples « techniques », ce sont des barrages contre la pente humaine à vendre la vérité pour du confort, des relations, une appartenance. Le droit, ici, n’est pas un tableau Excel, il est la traduction institutionnelle d’une responsabilité envers autrui. « Mishpatim » enseigne la différence entre ordre et justice, l’ordre peut exister sous la tyrannie, la justice exige une structure qui protège celui qui n’a pas de force. C’est là l’épreuve de la souveraineté, non pas le drapeau, non pas l’hymne, non pas le discours, mais cette question, le faible peut-il respirer sous ton règne ?
Hermann Cohen, dans « Religion de la raison tirée des sources du judaïsme », a compris que le monothéisme biblique n’est pas seulement une thèse théologique, mais une révolution morale, s’il y a un Dieu unique, il n’y a pas mille maîtres, pas mille morales selon les clans, pas une justice pour les proches et une autre pour l’étranger. « Mishpatim » est, en ce sens, l’universalisation du droit, non pas l’effacement des identités, mais l’affirmation d’une vérité qui ne se vend pas et ne se distribue pas par favoritisme. Et voilà ce qui inquiète, elle nous oblige à être justes même quand cela ne nous « sert » pas. Elle pose une vérité plus haute que le camp, plus haute que l’émotion. Qui croit que la religion est un refuge contre la raison n’a rien compris, qui croit que la raison est un refuge contre la morale n’a rien compris non plus. La paracha lie les deux, rationalité institutionnelle et exigence brûlante.
C’est pourquoi je le formule ainsi, « Mishpatim » est une paracha contre le cynisme. Contre la fatigue moderne qui appelle « naïveté » toute exigence éthique, et contre la spiritualité molle qui appelle « matérialisme » toute demande de réparation. Car si je ne suis pas prêt à payer le dommage que j’ai causé, si je ne suis pas prêt à protéger celui qui n’a pas de voix, si je ne suis pas prêt à faire de la justice un lieu inviolable, alors tout mon discours sur la sainteté n’est qu’un costume. Yeshayahu Leibowitz a martelé que la sainteté se juge dans l’acte de la mitsva, non dans l’émotion. « Mishpatim » en est la preuve la plus nue, le sacré est l’endroit où tu cesses d’utiliser Dieu pour fuir l’homme. Tu cesses de prier pour ne pas réparer, tu cesses d’invoquer « l’esprit » pour ne pas répondre, tu cesses de parler de vérité pour ne pas restituer, dédommager, corriger. C’est un moment dur, mais c’est un moment adulte. Le moment où la foi cesse d’être un sentiment et devient un régime de responsabilité.
Certains chercheront dans la paracha une « petite leçon spirituelle », une phrase brillante pour conclure un cours. J’y cherche plus profond, la certitude que la Torah ne vient pas remplacer la réalité par l’idéal, mais construire une réalité digne de l’idéal. Elle n’abolit pas la puissance, elle l’oblige. Elle n’abolit pas l’argent, elle le discipline. Elle n’abolit pas le conflit, elle le traduit en droit. Elle n’abolit pas l’instinct, elle lui impose une limite. Et dans un monde où l’on parle haut et où l’on paie peu, « Mishpatim » arrive comme une lame de vérité, si la sainteté ne tient pas au tribunal, elle ne tiendra nulle part.
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