Suite d’hier: La paix comme parenthèse – le retour du tragique. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Suite d’hier: La paix comme parenthèse – le retour du tragique. Par Rony Akrich

Or une civilisation tient debout par ce qu’elle exige de l’âme, pas par ce qu’elle fournit au corps. Les sociétés qui confondent le confort avec la civilisation deviennent fragiles dès que la peur surgit. Elles réclament la protection comme un droit absolu, et la liberté devient soudain un luxe risqué. Thomas Hobbes, dans Leviathan, avait déjà décrit ce réflexe, l’insécurité pousse les individus à remettre leur puissance au souverain pour acheter la paix. Nous y revenons, mais avec un raffinement moderne, on ne dit plus “soumission”, on dit “prise en charge”, on ne dit plus “contrainte”, on dit “protocole”, on ne dit plus “censure”, on dit “régulation”. Le tragique moderne ne marche pas toujours en uniforme, il marche souvent en blouse, en formulaire, en algorithme.

C’est ici que Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité, devient indispensable. Plus la puissance humaine s’étend, plus l’éthique doit s’étendre. Non pas une éthique de salon, mais une éthique à l’échelle des conséquences. Jonas nous oblige à une phrase simple, terrible, adulte, “Tu peux”, donc “tu dois répondre”. La modernité technique élargit le rayon de nos actes, et donc le rayon de nos fautes. Mais notre époque fait l’inverse, elle augmente la puissance et diminue l’imputabilité. Elle dissout la responsabilité dans le collectif, l’automatisé, l’intermédié. Elle fabrique du “personne n’a décidé” et du “c’est le système”. Le monde devient une machine à produire des effets sans auteurs.

Anders, Jonas, Ellul, trois angles d’une même déchirure. Mais il manque une voix plus concrète, plus quotidienne, Ivan Illich. Dans La Convivialité, Illich rappelle que l’outil doit rester un prolongement de la liberté, non un substitut de la vie. Il ne s’agit pas de haïr la technique, mais de refuser son absolutisation, de réapprendre l’échelle, la limite, le discernement. Sans cela, l’homme ne devient pas seulement “obsolète”, il devient remplaçable, interchangeable, administrable. Et un homme administrable est un homme disponible pour les passions collectives.

Car la technique ne supprime pas les archaïsmes, elle leur donne des moyens nouveaux. Là où l’on imaginait l’humanité sortir du religieux, elle invente des religions laïques. Là où l’on imaginait le débat remplacer le sacrifice, on voit renaître des mécanismes sacrificiels, simplement déplacés sur d’autres scènes. René Girard, dans La Violence et le sacré et Des choses cachées depuis la fondation du monde, a montré comment les sociétés cherchent, en temps de crise, un bouc émissaire pour rétablir une unité fictive. Notre époque, saturée de tribunaux moraux, de purification symbolique et de scandales à répétition, retrouve ce vieux ressort. Une communauté se soude en désignant un coupable. La nouveauté n’est pas la violence, la nouveauté est sa moralisation. On ne lynche plus au nom de la haine, on lynche au nom du Bien. On ne persécute plus au nom d’un dieu, on persécute au nom de l’humanité. Et cette transfiguration morale rend le mécanisme plus dangereux, parce qu’elle donne à la brutalité le masque de la vertu.

Hannah Arendt a donné à cette dérive un nom qui devrait nous hanter, la banalité du mal, dans Eichmann à Jérusalem. Non pas un mal spectaculaire, démoniaque, mais un mal administratif, routinier, sans pensée, produit par la conformité. Le drame moderne n’est pas seulement le tyran, c’est le fonctionnaire intérieur, celui qui renonce au jugement et se contente d’exécuter l’air du temps. La question n’est pas “Sommes-nous redevenus barbares ?” La question est “À quelle vitesse acceptons-nous la barbarie quand elle se présente en procédure ?”

Et c’est ici que Simone Weil, avec L’Iliade ou le poème de la force, nous rend à la vérité nue, la force transforme l’homme en chose. Elle réifie le vaincu, mais elle corrompt aussi le vainqueur. Elle abîme celui qui subit et celui qui exerce. Le tragique n’est pas seulement l’injustice, c’est la métamorphose des âmes sous la pression de la puissance. Et notre époque, obsédée par la sécurité et la performance, oublie cette leçon, même la victoire peut être une défaite intérieure, même la protection peut devenir une servitude.

Raymond Aron, dans Paix et guerre entre les nations, avait détruit une autre illusion, celle d’un monde post-politique où l’économie et le droit suffiraient à pacifier la planète. Non, la rivalité demeure, l’incertitude demeure, le tragique demeure. C’est pourquoi la phrase de Clausewitz dans De la guerre, la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens, n’est pas une apologie, c’est un diagnostic sur la persistance de la contrainte dans l’histoire humaine. On peut rêver d’un monde sans conflit, mais on ne peut bâtir une politique sérieuse sur le rêve. Lorsque les intérêts vitaux se heurtent, la force réapparaît comme un fait. Et ceux qui ont désappris la gravité deviennent les proies des plus lucides.

Que faire alors, dans un monde où le possible dévore le juste, où l’efficacité dévore le vrai, où la peur dévore la liberté ? D’abord, refuser la superstition moderne selon laquelle l’évolution garantit la morale. Il n’y a pas de progrès moral automatique, il n’y a que des conquêtes intérieures toujours réversibles. Ensuite, réhabiliter la notion de limite, pas comme résignation, mais comme condition de la liberté. La limite, c’est ce qui empêche la puissance de devenir idolâtrie. La limite, c’est ce qui empêche la peur de devenir régime.

Et surtout, restaurer l’intériorité comme lieu politique. Car le centre de gravité s’est déplacé. Ce n’est pas seulement le monde qui se durcit, c’est l’homme qui s’affaiblit. L’époque fabrique des consciences hypersensibles et des volontés inconséquentes, beaucoup d’émotion, peu de jugement, beaucoup d’indignation, peu de responsabilité, beaucoup d’opinion, peu de pensée. Le tragique ne triomphe pas seulement par la force extérieure, il triomphe par la reddition intérieure.

D’où ce principe simple, presque antique, la première résistance n’est pas militaire, elle est morale. Elle commence quand un individu refuse de se laisser transformer en usager, en patient, en répétiteur de slogans. Quand il réapprend la lenteur du discernement, la hiérarchie des choses, la dignité de dire non. Quand il refuse la religion du Bien qui exige des sacrifices humains symboliques. Quand il refuse l’ivresse de la meute, même si la meute porte un vocabulaire “éthique”.

Le manifeste, au fond, tient en une phrase, si nous ne redevenons pas adultes, l’Histoire nous traitera comme des enfants. Et l’Histoire, quand elle revient, ne se soucie pas de nos fragilités. Elle exige des peuples capables de lucidité, d’effort, de culture, de limite. Elle exige des individus capables d’intériorité. Sans cela, la technique continuera d’accélérer, et l’homme continuera de rapetisser, jusqu’au jour où “tout est permis” deviendra, de nouveau, une proposition acceptable.

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