Une guerre sans victoire est une guerre reportée! Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Une guerre sans victoire est une guerre reportée! Par Rony Akrich

Il est saisissant d’entendre, jour après jour, revenir la même question : quand cette guerre finira-t-elle ? Comme si une guerre devait se mesurer à un calendrier, comme si un affrontement historique, existentiel, idéologique et militaire n’était qu’une affaire de patience médiatique, de lassitude publique, de rythme des titres. Mais la guerre n’est pas une horloge. Elle n’est ni un débat télévisé, ni un chantier administratif doté d’une date de clôture. On entre en guerre pour vaincre, pour briser la force de l’ennemi, pour déraciner sa capacité de nuire, pour imposer une réalité nouvelle. Non pour temporiser, non pour survivre jusqu’au prochain cycle, mais pour trancher.

C’est ici qu’il faut rendre à notre temps la gravité qu’il a perdue. Carl von  Clausewitz a enseigné que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Cette formule, tant citée, a fini par s’émousser. Pourtant, c’est aujourd’hui qu’elle devrait retrouver toute sa dureté. Si la guerre prolonge la politique, alors une politique confuse engendre nécessairement une guerre confuse. Si le but n’est pas clair, si la volonté de décision manque, si l’on ne cherche qu’à contenir, absorber ou différer, alors même l’armée la plus puissante combattra dans le brouillard. Le courage des soldats ne remplace pas la clarté des objectifs. Le sang versé ne corrige pas la faiblesse des concepts.

C’est précisément là notre drame. Nous revenons sans cesse sur les mêmes fronts, face aux mêmes ennemis, avec les mêmes mots anesthésiants et les mêmes schémas de réaction. Ainsi face au Hamas, ainsi face au Hezbollah, ainsi face au terrorisme palestinien en Judée-Samarie. Encore une opération, encore un cycle, encore une frappe sur des infrastructures, encore un “renforcement de la dissuasion”, encore un “changement d’équation”, et toujours le même constat : rien n’a été résolu, seulement repoussé. On n’a pas mis fin à l’hostilité, on a obtenu une pause. On n’a pas arraché la racine, on a taillé quelques branches. On n’a pas créé une réalité nouvelle, on a simplement acheté du temps. Et comme le temps lui-même est présenté comme un succès, la société apprend peu à peu à vivre dans l’illusion : le report devient solution, le répit devient victoire, la survie provisoire devient stratégie.

Raymond Aron nous aide ici à retrouver le sens du réel. Il savait que l’histoire ne cède pas aux vœux pieux, que la politique n’est pas une morale abstraite, et que la guerre ne se résout ni par des slogans, ni par des mises en scène. Le réel ne se laisse pas fléchir par la douceur des mots, mais par la lucidité de ceux qui acceptent de le regarder en face. La question n’est donc pas de savoir quand cela finira, mais si les conditions ont été créées pour modifier durablement le rapport de force, briser la capacité de retour de l’ennemi, transformer la situation. Tout le reste n’est que le discours de sociétés qui veulent les bénéfices de la souveraineté sans en porter le poids. Or la souveraineté n’est pas un confort. C’est une charge, parfois cruelle, toujours exigeante.

Thomas Sowell, avec sa vision tragique de la condition humaine, permet de pousser plus loin encore cette réflexion. Il n’existe pas de solutions parfaites. Il y a des coûts, des renoncements, des choix entre des maux différents. Celui qui refuse de payer le prix de la décision paiera le prix plus lourd de la répétition. Celui qui fuit le difficile finit par produire l’insupportable. Un peuple qui n’est pas prêt à assumer le prix d’une guerre quand elle lui est imposée assumera, encore et encore, le prix de l’absence de décision. Car l’ennemi n’a pas toujours besoin de vaincre sur le champ de bataille. Il lui suffit d’user notre volonté, d’épuiser notre conscience, de nous habituer à vivre par cycles, entre alertes, mobilisations, enterrements et trêves.

Et cette question elle-même, quand cela finira-t-il, participe déjà de l’échec. Car elle déplace le centre de gravité de l’objectif vers le temps. Or une guerre ne se juge pas au calendrier, mais à son résultat. Il y a des guerres courtes qui sont des défaites, et des guerres longues qui sont la condition d’une victoire. Le temps n’est pas le critère. Le but l’est. Leo Strauss nous rappellerait que le sérieux politique commence au moment où une société cesse de se mentir à elle-même sur la nature du monde. Une communauté politique qui n’ose pas nommer ses ennemis, qui hésite à distinguer entre ceux qui veulent sa destruction et ceux avec qui une entente demeure pensable, perd progressivement sa capacité même d’exister. Un État ne subsiste pas par les bonnes intentions, mais par des distinctions claires, des frontières assumées et une volonté de se défendre.

Bernard Lewis aide à comprendre un autre point décisif. Toute guerre n’est pas simplement un conflit local sur un territoire ou une frontière. Certaines hostilités plongent plus profondément, dans la religion, l’histoire, la culture, l’imaginaire collectif. Lorsqu’un ennemi voit dans la guerre contre vous non un simple moyen, mais une vocation, non une tactique, mais une identité, alors une frappe partielle ne suffit pas. Détruire une base, éliminer un chef, anéantir un stock d’armes ne règle rien en profondeur. Tant qu’il subsiste une conscience hostile, une direction, une éducation, un mythe et la conviction qu’il sera possible de revenir, le conflit n’est pas terminé. Il s’est seulement courbé pour se relever.

La Bible elle-même a décrit cette malédiction. Le Livre des Juges montre le cycle sans fin de la chute, de l’asservissement, du cri, du salut, puis de la rechute. Sa tragédie n’est pas seulement religieuse, elle est politique. Il n’y a ni continuité du pouvoir, ni capacité d’arracher le mal à sa source, et c’est pourquoi la crise revient. C’est l’enfer des sociétés condamnées aux cycles : non une catastrophe unique, mais une longue vie dans l’indécision. À l’inverse, le Livre de Samuel ouvre la question de la royauté, de l’ordre, de la responsabilité et de la continuité politique. Non parce que la royauté serait parfaite, mais parce qu’une anarchie prolongée n’est pas une vie. Un peuple ne peut pas vivre éternellement de réactions, d’improvisations et de sursauts ponctuels. Il lui faut une volonté durable, une continuité, une capacité de décision.

Albert Camus, enfin, nous rappellerait que le grand crime des temps modernes n’est pas seulement la violence, mais le mensonge. Le mensonge poli, géré, administré, celui d’un langage qui recouvre le réel au lieu de le dévoiler. Dire à une société entière qu’on peut gérer indéfiniment une hostilité meurtrière sans jamais la trancher n’est pas seulement une erreur stratégique, c’est une corruption morale. Une vérité amère vaut mieux qu’une consolation mensongère. Si un ennemi non vaincu interprète la retenue comme une faiblesse, le report comme une hésitation, et le cessez-le-feu comme une invitation à se réorganiser, alors il faut le dire.

La preuve est devant nous. Si, après tant d’années, nous revenons encore à Gaza, encore au nord, encore en Judée-Samarie, face aux mêmes organisations, aux mêmes infrastructures renaissantes, à la même conscience meurtrière, c’est que nous n’avons rien achevé. Nous avons différé. Nous avons acheté du temps. Nous avons recouvert l’échec de mots. Mais nous n’avons pas résolu. Tant qu’il reste à l’ennemi la volonté, la direction, l’éducation, le mythe et la conviction qu’il pourra revenir, il reviendra.

Il faut donc le dire clairement : une génération de souveraineté n’a pas le droit de vivre ainsi. Un État souverain ne peut pas s’habituer à voir ses enfants grandir dans des cycles de guerre, ses habitants passer d’une illusion de normalité à l’explosion suivante, ses soldats être rappelés encore et encore au nom d’objectifs partiels, et ses dirigeants parler sans fin de “l’après” sans avoir tranché le présent. S’il n’y a pas de volonté de victoire, alors n’appelez pas cela une guerre. Appelez cela gestion de la peur, entretien de la menace, conservation du provisoire. Mais ne vendez pas à un peuple de grands mots quand, derrière eux, il n’y a qu’une petite politique.

Il est temps de rendre au mot guerre son poids véritable, et au mot victoire sa légitimité. Non le temps, mais la finalité. Non la patience médiatique, mais la colonne vertébrale historique. Non “combien de temps cela prendra-t-il ?”, mais “que faut-il pour vaincre ?”. Car une guerre qui s’achève sans victoire ne s’achève pas. Elle est seulement remise à plus tard. Et un État qui ne tranche pas face à ses ennemis restera prisonnier d’un calendrier d’alertes, de mobilisations, de funérailles et de promesses vides.

Le choix est clair. Ou bien l’on gère le conflit jusqu’à l’infini, ou bien l’on décide réellement d’y mettre fin. Ou bien l’on continue à parler du temps, ou bien l’on recommence à parler de finalité. Il n’existe pas de troisième voie. Il n’y a qu’une seule vérité : on entre en guerre pour vaincre. Tout le reste n’est que langage de faiblesse.

Quelques mots sur l’auteur : Rony Akrich, 70 ans, est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, à Jérusalem et à Ashdod, il consacre son travail à faire circuler la pensée là où le bruit du monde tend à l’étouffer. Nourrie de philosophie, de pensée hébraïque et d’historiosophie biblique, son écriture cherche à relier la mémoire, la transmission et l’exigence de lucidité. À travers essais, manifestes et conférences, il défend une parole libre, attentive à la gravité de l’histoire, à la dignité de l’esprit et à la responsabilité de ceux qui refusent de renoncer.

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