POUR L’IRAN VIVANT, CONTRE L’EMPIRE DU BIEN ET SES COLLABOS MORALISTES. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
POUR L’IRAN VIVANT, CONTRE L’EMPIRE DU BIEN ET SES COLLABOS MORALISTES. Par Rony Akrich

On nous avait vendu le Progrès comme une lumière. On a reçu une veilleuse. Une petite veilleuse de salon, branchée sur prise médiatique, qui éclaire surtout les visages de ceux qui se regardent compatir. C’est cela, le progressisme occidental contemporain : une industrie de la vertu en libre-service, un supermarché de bons sentiments où l’on scanne les causes comme des produits bio, avec un ticket de caisse moral et un sourire de caisse automatique. Et pendant ce temps, l’Iran saigne.

Car l’Iran n’est pas une “question”. L’Iran est un peuple. Un peuple qui se lève — pas pour réclamer une subvention au Bien, pas pour négocier une place dans la cage, mais pour briser la cage. Un peuple qui dit : nous voulons la liberté, l’égalité, la dignité. Et il le dit contre une théocratie policière qui a fait de Dieu un uniforme et de la foi une matraque. Voilà la scène. Voilà le réel. Le reste n’est que bavardage.

Le régime, lui, n’est pas un débat : c’est un appareil. Un appareil qui ne gouverne pas : il tient. Il ne persuade pas : il terrorise. Il ne protège pas : il écrase. Il fabrique de la peur à la chaîne, de la prison en gros, de l’aveu forcé en série. Il appelle cela “ordre”. Il appelle cela “révolution”. Il appelle cela “morale”. Et quand une femme marche sans se soumettre, quand un étudiant crie, quand un ouvrier refuse, il sort la pédagogie officielle : arrestation, coups, tribunal, disparition. C’est simple comme le mal : tu vis à condition de te taire.

Or voici l’événement insupportable pour l’Occident festif : le peuple iranien n’entre pas dans les cases. Il n’est pas un concept docile. Il ne demande pas l’autorisation d’être libre. Il ne récite pas la catéchèse des bureaux climatisés. Il ne vient pas jouer le rôle prévu par l’Empire du Bien. Il surgit, il casse, il dérange, il oblige à choisir. Et, comme toujours quand il faut choisir, le progressisme de salon s’évanouit derrière un paravent de “complexité”.

Ah, la complexité ! Ce mot magique qui sert à tout : à blanchir les bourreaux, à culpabiliser les victimes, à neutraliser la pensée. “C’est compliqué.” Traduction : je ne veux pas voir. “C’est compliqué.” Traduction : je préfère mon récit au réel. “C’est compliqué.” Traduction : je vais faire une conférence pendant que vous enterrez vos morts.

Car il y a, dans une partie du monde occidental, une catégorie humaine désormais stabilisée : le Vertueux Automatique. Il se nourrit d’indignation contrôlée. Il vit dans une morale de signalement. Il a des émotions en kit, des indignations sur abonnement, des colères sous conditions. Il sait s’émouvoir, mais seulement dans le sens du vent. Il s’écrase devant la barbarie dès lors que la barbarie peut être “contextualisée”. Il a inventé la compassion bureaucratique : celle qui coche des cases et oublie les corps.

Et c’est là que le scandale devient délicieux — au sens murayen du terme, c’est-à-dire tragiquement grotesque. Car l’Occident qui se prétend féministe, humaniste, défenseur des travailleurs, protecteur de la veuve et de l’orphelin, se trouve soudain très gêné par… des femmes, des humains, des travailleurs, une veuve et un orphelin réels. Parce que ces femmes-là ne demandent pas une réécriture inclusive de la prison : elles veulent sortir de la prison. Parce que ces travailleurs-là ne demandent pas une commission consultative : ils demandent la chute de l’appareil qui les écrase. Parce que ces citoyens-là n’implorent pas un micro : ils prennent la rue. Et la rue, c’est sale. Et le progressisme de salon déteste la saleté, sauf quand elle est symbolique.

Où sont-ils, donc, les féministes de cérémonie, les défenseurs brevetés des droits de l’homme, les syndicalistes d’aquarium, les gauchistes professionnels de la veuve et de l’orphelin ? Où sont-ils quand une femme iranienne n’est pas “un symbole” mais un crâne, un sang, une prison ; quand l’ouvrier n’est pas “un sujet” de colloque mais un corps qu’on casse ; quand le peuple ne réclame pas une “inclusion” dans la cage mais l’explosion de la cage ? Ils ne sont pas absents : ils sont occupés. Occupés à vérifier si la révolte est conforme, si le bourreau appartient au bon camp, si la tyrannie est assez “contextualisable” pour ne pas troubler la liturgie anti-occidentale. Occupés à guetter l’ombre de “l’islamophobie” comme on guette le blasphème, pendant que l’islamisme politique, lui, fait son travail : matraquer, pendre, torturer, étouffer.

Car voilà le grand tour de passe-passe : l’Occident progressiste a remplacé l’universel par le tribal. Il ne juge plus sur des principes, il juge sur des appartenances. Il ne regarde plus la violence, il regarde l’étiquette. Il ne demande plus : “qui opprime ?” Il demande : “qui est l’ennemi de mon ennemi ?” Et dans ce logiciel, l’ennemi principal est l’Occident lui-même. Donc tout ce qui s’oppose à l’Occident devient au minimum excusable, parfois même sacralisable. C’est l’anti-impérialisme devenu superstition. Un anti-impérialisme qui pardonne aux tyrannies ce qu’il ne pardonnerait jamais à un maire. Et qui, pour rester pur, accepte de se salir avec le pire.

C’est ici qu’on peut parler — oui — d’islamo-gauchisme : non pas comme insulte paresseuse, mais comme mécanisme. Un mécanisme où l’islamisme politique est traité comme une “réaction”, une “culture”, un “ressenti historique”, bref : tout sauf ce qu’il est quand il gouverne, quand il punit, quand il tue. Un mécanisme où la critique de l’islamisme est systématiquement requalifiée en soupçon d’hostilité envers les musulmans, ce qui permet d’interdire la critique tout en gardant la pose morale. Un mécanisme où l’on confond volontairement peuple, religion, régime, pour rendre le régime intouchable. Une théocratie assassine devient soudain “un phénomène complexe”. Les bourreaux deviennent “des acteurs”. Les victimes deviennent “des enjeux”. Et la liberté devient “une hypothèse”.

Ce manifeste dit : non.

Non au chantage moral. Non au vocabulaire anesthésiant. Non à l’indignation conditionnelle. Non à la solidarité sous contrôle. Non à cette immense collaboration morale qui consiste à expliquer le couteau pendant que le couteau entre dans la chair.

Mais ce manifeste dit aussi : la liberté ne naît pas du lynchage. Elle naît de la justice. Le régime tombera un jour — car aucun régime ne survit éternellement à la haine qu’il sème. Et ce jour-là, l’Iran aura besoin d’une reconstruction, pas d’une répétition. Il faudra des archives, des preuves, des témoignages, des procès, des responsabilités établies. Il faudra que les criminels soient jugés selon le droit, non selon la foule. Sinon, la révolution deviendra ce qu’elle combat : une nouvelle machine. La tyrannie adore les révoltes qui se transforment en vengeance : elles lui donnent raison.

Soutenir le peuple iranien, ce n’est donc pas crier plus fort. C’est agir plus juste. C’est aider à contourner la censure. C’est protéger les dissidents. C’est accueillir les menacés. C’est isoler les appareils répressifs. C’est sanctionner les responsables. C’est couper les circuits financiers des bourreaux sans punir les familles. C’est refuser le prestige de la normalité à ceux qui gouvernent par la peur. C’est, surtout, refuser l’hypocrisie : on ne peut pas se dire “camp du Bien” et trembler à l’idée de soutenir un peuple contre une théocratie qui tue.

Et c’est ici que l’on mesure l’effondrement mental occidental : nous sommes devenus une civilisation de commentaires. Une civilisation qui confond la parole et l’acte. Une civilisation qui se donne l’illusion de la vertu en parlant du mal à distance. Une civilisation qui a peur de tout, sauf de sa propre lâcheté. On ne veut plus de tragique. On veut des solutions “inclusives”. On veut des “médiations”. On veut des “processus”. On veut gérer le mal comme un dossier RH. Or le mal, lui, ne se gère pas : il se combat. Et la liberté, elle, ne se négocie pas : elle se conquiert.

Que la révolte iranienne devienne révolution, cela dépendra de mille choses : l’organisation, les grèves, les fractures internes, le courage durable, la capacité à tenir, la capacité à fédérer. Mais qu’elle devienne pour nous une ligne de partage morale, cela dépend d’une chose : notre capacité à regarder le réel sans nous protéger derrière nos mots. Car le réel, en Iran, est clair : un peuple veut vivre, un appareil veut l’empêcher.

Alors je dis : assez de ces gauchistes de chapelle qui n’aiment le peuple que lorsqu’il confirme le catéchisme. Assez de ces féministes d’apparat qui se taisent dès que la violence vient d’un islamisme politique. Assez de ces humanistes de plateau qui parlent d’“abus” comme on parlerait de météo. Assez de ces clercs du Bien qui, au nom du Bien, servent le pire.

Je choisis le peuple iranien parce qu’il rappelle une vérité insupportable à l’Empire du Bien : la liberté n’est pas un costume moral, c’est une guerre contre la peur. Et l’égalité n’est pas un slogan sur tote bag, c’est une dignité qui se paie. L’Iran n’a pas besoin de nos sermons. Il a besoin de notre clarté. Et de notre fidélité : fidélité non à une idéologie, mais à cette évidence que même un enfant comprend — on ne laisse pas un peuple seul face à une machine qui le massacre.

Le reste, c’est du théâtre. Et le théâtre, on le sait : quand il devient politique, il finit toujours par servir la prison.

© 2025 Rony Akrich — Tous droits réservés / כל הזכויות שמורות / All rights reserved

Related Videos