Les morts s’accumulent. Les prisons se remplissent. Les corps disparaissent dans la nuit administrative d’un régime qui sait faire deux choses mieux que tout : massacrer et désavouer. Et l’Occident “réagit” comme on bâille : une déclaration, une réunion, une indignation de papier. Il faut le dire sans détour : cette passivité n’est pas seulement une faiblesse diplomatique ; c’est une défaite morale.
Car l’époque se trahit d’abord par ses sélections. Elle ne manque pas d’émotion : elle la distribue. Elle ne manque pas de slogans : elle les réserve. Elle ne manque pas de foules : elle choisit leur destination. Et voilà la question qui brûle : où sont ceux qui, hier, se levaient en masse, académies, universités, presse, monde artistique, pour faire d’une cause une religion médiatique, parfois jusqu’à l’aveuglement ? Où sont-ils quand un peuple entier, en Iran, se dresse contre l’une des plus vieilles tyrannies théocratiques contemporaines ? Où sont-ils quand des femmes paient de leur liberté, parfois de leur vie, le simple fait de refuser la domestication de leur corps et de leur âme ?
On me répondra : “C’est compliqué.” Mais la complication est souvent l’alibi des lâches. La lucidité, elle, sait distinguer : distinguer la misère d’un peuple et l’idéologie de ceux qui le prennent en otage ; distinguer la souffrance des civils et le projet totalitaire de ceux qui la prolongent ; distinguer l’humanitaire et le politique. Et surtout, elle sait nommer ce que tant refusent de nommer.
Car le fil rouge est là, devant nous, massif, obstiné, sanglant : nous tournons autour d’un seul et même objet idéologique, qui change de drapeau mais garde la même grammaire : l’islamisme. Pas l’islam comme foi, pas l’islam comme civilisation, pas l’islam vécu par des millions d’hommes et de femmes qui cherchent Dieu ou une morale, mais l’islamisme comme religion devenue pouvoir, comme sacralisation de la violence, comme politique de l’absolu.
Du 7 octobre, quand des criminels ont massacré en criant “Allah Akbar”, aux milices qui se parent du mot “résistance” tout en fonctionnant en police de la peur ; des réseaux jihadistes mondialisés aux proxys régionaux ; et jusqu’à la théocratie iranienne elle-même, nous avons affaire à une même matrice : la conviction que Dieu commande la terre par le fer, que l’ennemi peut être exterminé au nom du sacré, que l’individu est né pour obéir, que la femme doit être soumise, que la vie humaine n’a de valeur qu’à l’intérieur du camp. C’est une idéologie totale, une prétention à régenter les consciences, les corps, la parole, l’histoire, et c’est en ce sens qu’elle mérite le nom que l’on donne aux maladies politiques extrêmes : totalitarisme.
Or voici le scandale occidental : une partie de nos élites refuse d’attaquer le cœur du problème, parce que ce cœur dérange leurs alliances, leurs récits, leurs peurs. On accepte de condamner “la violence” en général, comme on condamne la pluie. Mais on tremble à l’idée de condamner la doctrine qui l’organise. On préfère parler “du conflit”, “des tensions”, “des extrémistes”, “des radicalités symétriques”, comme si tout se valait, comme si l’idéologie totalitaire n’était qu’une couleur parmi d’autres sur la palette du monde. Le langage devient un anesthésiant : il ne décrit plus, il endort.
C’est ici qu’intervient le mécanisme sociologique majeur de notre époque : l’indignation sélective. Elle fonctionne comme une économie. Elle a ses monnaies (les images virales), ses marchés (les réseaux), ses institutions (les campus, les rédactions, les festivals), et ses dogmes : le récit prêt-à-porter où l’Occident est toujours coupable, et où l’anti-occidental est toujours présumé innocent, même quand il écrase son propre peuple, même quand il tue des musulmans, même quand il pend des opposants, même quand il transforme la religion en police.
Le peuple iranien est l’exemple parfait de ce que l’idéologie occidentale ne sait pas traiter. Parce que l’Iran renverse le scénario paresseux. Ici, le bourreau n’est pas l’Occident. Ici, le bourreau est une théocratie locale, islamiste, armée, enracinée dans une machine de propagande et de surveillance. Soutenir les Iraniens, c’est donc être obligé de dire : oui, il existe une oppression radicale née d’un projet religieux-politique ; oui, la liberté peut être écrasée au nom de Dieu ; oui, l’islamisme est un ennemi de l’émancipation, y compris pour les musulmans. Et cela, beaucoup ne veulent pas l’entendre, parce que cela brise leur mécanique de culpabilité unique.
Ajoutez à cela la géopolitique : nucléaire, missiles, proxies, prises d’otages, marchandages, routes d’influence. Tout cela produit une prudence d’État, parfois compréhensible, souvent honteuse. Mais quand la prudence devient une excuse à l’inaction, elle se change en complicité. Le réalisme, ce n’est pas l’abdication : c’est l’art de voir clair pour agir efficacement. Or que voit-on ? Des dirigeants qui parlent de valeurs comme on récite une brochure, pendant que la réalité exige des choix.
Les choix existent. Ils ne sont pas des fantasmes. Ils s’appellent : sanctions ciblées contre les responsables ; gels d’avoirs ; restrictions de visas ; traque des circuits financiers ; expulsions des agents d’influence ; soutien massif aux mécanismes d’enquête internationaux ; protection des réfugiés ; bourses et asiles pour les étudiants et chercheurs menacés ; soutien aux médias persanophones indépendants et à la liberté d’informer. Cela coûte, oui. Cela fâche, oui. Mais c’est le prix minimal de la cohérence.
Il faut donc exiger une doctrine simple, non pas lyrique, mais opératoire : zéro sanctuaire, zéro impunité. Pas une guerre de mots. Pas une vengeance de foule. Pas une violence imitée. Mais une neutralisation réelle, méthodique, légitime, fondée sur la force publique et l’État de droit : identifier, isoler, arrêter, juger. Neutraliser, cela veut dire : remonter les chaînes de commandement ; démanteler les réseaux ; couper les flux d’argent ; fermer les vitrines “respectables” qui blanchissent le crime ; documenter, enquêter, établir les responsabilités ; préparer des procès ; faire comprendre aux criminels que l’impunité n’est pas un droit divin. Et protéger ceux qui résistent : dissidents, journalistes, femmes menacées, étudiants, exilés, leur donner des tribunes, des bourses, des refuges, des moyens de parler. Cesser de leur demander d’être héroïques dans la solitude.
Il faut aussi restaurer une exigence philosophique élémentaire : juger. Juger, ce n’est pas haïr. Juger, ce n’est pas amalgamer. Juger, c’est distinguer. Et la distinction centrale est celle-ci : l’islamisme n’est pas un “excès de foi”, c’est une politique de la domination. Il instrumentalise le sacré pour légitimer la force. Il transforme la société en atelier de peur. Il rêve d’un homme nouveau : soumis. Il rêve d’une femme invisible : disciplinée. Il rêve d’un peuple docile : gouverné par la terreur.
Alors oui : il faut crier. Mais il faut crier juste. Il faut crier contre la hiérarchie des morts. Contre l’idée obscène qu’il existerait des souffrances “plus dignes” que d’autres. Contre l’arrogance de nos présidents, capables d’un calibrage moral parfait quand il s’agit d’un discours convenable, et si pauvres en courage quand il s’agit d’affronter l’ennemi doctrinal de la liberté. Il faut crier contre la comédie humanitaire de nos élites, qui pleurent quand cela sert leur image, et se taisent quand cela exige un coût réel.
Ce que nous devons au peuple iranien, ce n’est pas une compassion de salon. C’est une solidarité exigeante : exiger des gouvernements des mesures concrètes ; exiger des universités qu’elles ouvrent leurs tribunes aux dissidents iraniens ; exiger des médias qu’ils donnent des noms aux morts et des visages aux vivants ; exiger que l’on cesse de traiter la liberté comme un luxe occidental alors qu’elle est une aspiration humaine élémentaire.
Parce qu’au fond, la question n’est pas “l’Iran” seulement. La question est : qui sommes-nous devenus ? Une civilisation qui sait tout commenter mais ne sait plus soutenir. Une civilisation qui moralise sans discernement et se tait avec méthode. Une civilisation qui a remplacé le courage par la communication.
À ceux qui aiment tant manifester : manifestez pour les Iraniens.
À ceux qui aiment tant écrire : écrivez pour les Iraniens.
À ceux qui aiment tant enseigner : enseignez la différence entre une victime et un bourreau, entre un peuple et ses geôliers, entre une foi et une idéologie totalitaire.
Car si nous ne savons plus nommer l’ennemi de la liberté, nous deviendrons une société où la honte n’est plus un accident, mais un système.
© 2026 Rony Akrich — Tous droits réservés / All rights reserved
