Béni soit Dieu, et bénis soient les médecins, les infirmières et infirmiers, et toutes les équipes soignantes — qui m’ont fait un miracle à l’hôpital Hadassah Ein Kerem, le 18 janvier 2006, à 13 h 26.
Vingt ans.
Vingt ans que mon cœur a cessee de battre, net, sans métaphore, sans poésie possible sur l’instant : Un arrêt. Un blanc. Une coupure. Et puis, contre toute logique intérieure, contre la pente naturelle du corps vers le silence, il y a eu le geste des autres : la main qui insiste, la machine qui commande, le choc qui ordonne au muscle de reprendre sa tâche. Vingt ans que l’on m’a réanimé, ramené à la vie, défibrillé, comme si l’on m’avait arraché à la nuit par une injonction électrique : « Reviens. »
Quand le cœur s’arrête, ce n’est pas seulement la vie biologique qui se suspend : c’est tout l’édifice des évidences qui s’effondre. Jusqu’alors, on vit comme si l’on “avait du temps”. On se raconte que demain est une propriété. On aménage l’essentiel à plus tard. L’arrêt cardiaque détruit cette fiction d’un seul coup : il révèle que l’avenir n’est pas un droit, mais une hypothèse. Il fait tomber l’illusion du temps-propriété et révèle le temps-dépôt. On ne possède pas sa vie : on en répond.
Depuis, je marche avec une date invisible au fond de la poitrine. Je ne suis pas devenu l’adepte d’un miracle au sens facile, ni le prêtre d’une gratitude automatique. Je n’ai pas appris à “profiter” comme on récite une morale de magazine. J’ai appris autre chose, plus nu, plus silencieux : la vie n’est pas un droit acquis, c’est une permission renouvelée. Une permission fragile. Une grâce sans garantie. Et quand la mort vous frôle réellement, elle dépouille. Elle trie. Elle rend honteux tout ce qui n’était que bruit.
L’oubli m’est impossible.
Car on ne m’a pas seulement sauvé : on a inscrit la mémoire dans la chair. On m’a implanté, au plus près du cœur, un défibrillateur cardiaque miniaturisé. Une sentinelle. Une veille. Un témoin discret qui habite mon corps comme une présence étrangère devenue intime. Je vis avec lui, au plus près, comme on vit avec une cicatrice qui ne se voit pas. Et même lorsque je n’y pense pas, il pense pour moi. Il veille à ma place. Il me rappelle, sans mots, que le “cas où” existe.
Ce n’est pas un objet : c’est une cohabitation.
Il y a dans cette petite machine une vérité qui serre la gorge : elle est à la fois l’ombre et le rempart. Le rappel de la mort, et la promesse de la vie. Elle dit : tu as déjà connu l’arrêt. Elle dit : tu es vulnérable. Et dans la même seconde : tu es protégé. Voilà pourquoi l’oubli n’est pas une option. Il est interdit, non par l’esprit, mais par le corps. Le corps, lui, n’oublie pas. Il garde l’empreinte. Il se souvient à ma place. Il porte en lui une frontière franchie une fois, et qui, depuis, demeure présente, comme une ligne fine au milieu du souffle.
C’est là, peut-être, la leçon la plus crue : la fragilité n’est pas un accident, elle est la structure même de l’être humain. Nous sommes tous mortels, mais la plupart l’oublient. Moi, je ne peux pas. J’ai, littéralement, une mémoire sous la peau. Et cette mémoire ne “supprime” pas la finitude : elle la rend visible. Elle dit : la vie tient à peu. Elle tient à un rythme. Elle tient à une vigilance. Et donc, elle mérite une intensité de présence.
Vingt ans, c’est long et c’est court. Long, parce qu’on a le temps de se fabriquer des habitudes, de se remettre à vivre “comme tout le monde”, de se distraire de l’essentiel. Court, parce que la chair garde l’instant intact. Il suffit parfois d’un battement trop fort, d’une fatigue, d’un vertige, pour que revienne cette pensée sans phrase : j’ai failli ne plus être là. Et rien ne ressemble davantage à la vie que cette sensation-là : un mélange de tremblement et de gratitude, de gravité et de douceur.
Après cela, je ne pouvais pas vivre en amateur de moi-même.
Être “sauvé” ne signifie pas être “libéré”. Au contraire : être ramené crée une dette existentielle. Non une dette morbide, mais une responsabilité. Si la vie m’a été rendue, elle n’est plus seulement à consommer : elle est à répondre. Répondre à quoi ? À la question silencieuse, obstinée : qu’est-ce que je fais de ce qui m’a été redonné ? La philosophie commence précisément là : non pas dans l’accumulation de concepts, mais dans l’obligation de donner forme à l’existence.
De là découle une éthique, non pas une morale de bons sentiments, mais une éthique de lucidité. Refuser le mensonge intérieur : vivre comme si l’on était immortel est le mensonge le plus courant. Habiter le présent sans l’adorer : le présent n’est pas une fête permanente, mais un lieu de responsabilité. Transformer la survie en œuvre : survivre n’est pas vivre ; vivre, c’est donner une forme à ce temps, en faire autre chose qu’une simple durée.
Alors l’écriture est arrivée. Non comme un hobby. Non comme un talent ancien qui se réveillerait. Je n’écrivais pas. Je me suis mis à écrire, sans antécédents, comme on allume une lampe dans une maison où l’on a failli ne plus habiter. Comme on ouvre un carnet pour empêcher le temps de passer sans forme. Je me suis tourné vers l’essai, le pamphlet, la poésie, l’éditorial : quatre manières d’approcher une même nécessité.
L’essai, pour comprendre. Pour ne pas subir l’époque comme une météo. Pour remettre les mots à leur place, et la pensée au centre.
Le pamphlet, pour résister. Pour retrouver une colère lucide, une ironie salubre, une manière de refuser l’hypnose collective.
La poésie, pour respirer. Pour dire l’invisible : l’absence, le frisson, le fragile, la lumière qui tremble.
L’éditorial, pour être présent. Pour ne pas me cacher derrière la neutralité quand le réel exige une parole.
Mais, très vite, l’écriture ne m’a plus suffi comme geste solitaire. Il fallait qu’elle devienne transmission. Il fallait que le souffle retrouvé se transforme en parole partagée. Et c’est là qu’un autre tournant s’est imposé, presque naturellement, presque fatalement : l’étude et l’enseignement de l’historiosophie biblique ont bouleversé ma vie. Non pas comme un “sujet” de plus, mais comme une matrice. Comme une façon de lire le temps, de penser l’histoire, de comprendre que l’aventure d’Israël n’est pas seulement une mémoire, mais une intelligence du réel.
J’ai compris que l’histoire, dans la Bible, n’est pas un décor : c’est un langage. Un dialogue entre la liberté humaine et l’exigence du sens. Un fil tendu entre l’événement et la conscience. Et ce fil, je ne pouvais pas le garder pour moi. Je devais le mettre à disposition, gratuitement, largement, comme on ouvre une source. La création de l’Université Populaire gratuite en Israël, à Jérusalem et à Ashdod, n’en est pas moins une révolution. Une révolution calme, sans drapeaux, sans slogans, mais d’une portée immense : rendre à chacun l’accès à la pensée, à l’étude, à la hauteur.
Gratuitement : c’est un mot qui dérange l’époque. Dans un monde où tout se vend, où même l’attention est monétisée, proposer le savoir sans tarif, c’est déjà une insurrection. C’est dire : la connaissance n’est pas une marchandise. C’est dire : le peuple a droit à la profondeur. C’est dire : la dignité se nourrit d’étude.
Et puis il y a ce vertige qui m’accompagne quand je me retourne : le nombre de livres parus, en français et en hébreu. Il y a des jours où cela me laisse pantois, sinon coi. Non par orgueil, mais par étonnement. Comme si une force de travail s’était levée en moi après l’arrêt : une nécessité de déposer quelque chose avant qu’il ne soit trop tard. Comme si chaque livre était une manière de répondre au temps-dépôt, de ne pas le gaspiller, de l’honorer.
Je ne dis pas : “regardez ce que j’ai fait.” Je dis : “regardez ce qui m’a été donné — et comment cela m’a obligé.” Parce que la seconde chance n’est pas un confort : c’est une injonction douce et implacable. Elle vous regarde. Elle vous juge. Elle vous demande des comptes.
Je ne peux pas oublier, parce que mon corps se souvient.
On m’a mis une mémoire sous la peau.
Une veille au cœur du cœur.
Et depuis, je vis non pas “malgré” la fragilité, mais avec elle, comme une vérité implantée.
Vingt ans après, je ne célèbre pas un anniversaire : je marque un seuil. Je regarde le chemin parcouru, cette vie déplacée, réorientée, devenue plus dense. Je sais que la mort n’a pas gagné ce jour-là, mais qu’elle a laissé une empreinte. Et cette empreinte m’a appris à prendre la parole comme on prend un engagement : non pour briller, non pour convaincre tout le monde, mais pour être fidèle à la seconde chance. Fidèle au souffle rendu. Fidèle à la vie, non pas comme évidence, mais comme tâche.
Rony Akrich, janvier 2026
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