Dieu cherche l’homme, le rabbin cherche des sources! Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Dieu cherche l’homme, le rabbin cherche des sources! Par Rony Akrich

J’ai dû, pour la énième fois, subir ce discours “rabbin” qui donne l’impression d’un aquarium. Un aquarium : tout y tourne en rond avec une parfaite bonne conscience. Tout y est clair, filtré, oxygéné artificiellement. Les poissons font des bulles de sagesse, le public applaudit la transparence, et personne ne remarque l’essentiel : l’air manque. On y respire une eau tiède, pas une parole. On m’a servi le menu habituel : mille sources rabbinniques, mille anecdotes, mille “grands noms” sortis de la manche comme des tampons d’authenticité. Une bureaucratie du sacré : chaque phrase tamponnée, chaque idée visée, chaque émotion homologuée. Et, au milieu de cette hyperactivité pieuse, un absent majestueux, non pas oublié par accident, mais écarté avec méthode : la Bible des Hébreux.

Le Tanakh, ce texte rugueux, politique, moral, tragique, qui sent la poussière des chemins et le fer des décisions, qui parle de souveraineté, de justice, de peuple, de guerre et de paix, ce texte a été relégué au rang de prétexte. On l’ouvre comme on ouvre une vitrine : pour montrer qu’on l’a. Puis on la referme vite, de peur que ça coupe. À la place, on a installé une religion de commentaires sur commentaires. Une usine à paraphrases : ça tourne, ça tourne, ça produit du “sens”, ça produit du “confort”, ça produit du “cadre”. On n’entend plus la voix, on entend la protection autour de la voix. On ne lit plus le texte : on lit l’armure.

Et là, dans ce théâtre du “déjà-dit”, on cite des hommes qui cherchent Dieu, ce qui, reconnaissons-le, occupe admirablement les soirées. Mais on oublie la question fondatrice, biblique, scandaleuse, presque indécente parce qu’elle renverse le rapport de force : Dieu en quête de l’homme. La scène originelle n’est pas un colloque de spécialistes. Ce n’est pas un tribunal de conformité. Ce n’est pas un concours de références. C’est une voix qui traverse le jardin et qui demande : “Où es-tu ?” Voilà le commencement. Pas “où te caches-tu ?” comme un policier. Pas “comment vas-tu ?” comme un thérapeute. Mais : où es-tu, toi, l’humain vivant, responsable, tremblant, libre ? Où es-tu quand tu parles ? Où es-tu quand tu pries ? Où es-tu quand tu te réfugies derrière les citations comme derrière un rideau ?

Car le vrai scandale, c’est celui-ci : on peut réciter mille pages et n’être nulle part. On peut être parfaitement “dans la tradition” et totalement absent à soi. On peut se construire un aquarium de sainteté, et appeler cela “profondeur”, alors que ce n’est qu’une façon sophistiquée d’éviter le dehors, le vent, la poussière, le risque, la décision, la responsabilité. Le Tanakh, lui, ne te demande pas d’être cultivé. Il te demande d’être présent. Il ne te demande pas de répéter. Il te demande de répondre. Et c’est précisément pour cela qu’on le neutralise : parce qu’il ne caresse pas, il convoque. Parce qu’il ne protège pas, il expose. Parce qu’il ne donne pas un décor religieux : il exige un homme debout.

Et c’est là que tout se dégrade : on reste dans le culte, le dogmatisme, la dévotion, mais on sort de l’axe hébraïque : alliance, terre, peuple, justice. On parle du passé comme d’une couverture chauffante : agréable, rassurante, et surtout très pratique, puisqu’elle dispense de regarder l’aujourd’hui israélien. La souveraineté devient un bruit de fond, comme si l’État d’Israël n’était qu’une diaspora un peu plus ensoleillée.

Le plus grave, c’est l’absence totale de pluralisme intellectuel. Aucun dialogue avec l’histoire, la sociologie, la pensée politique, la psychologie des foules, la tragédie de la décision. Tout se referme sur un petit cercle d’autorités qui se citent entre elles, comme si la vérité devait demander permission au “milieu” pour exister. Une pensée en vase clos, où la répétition tient lieu de profondeur.

Or, si l’on veut des sources, des sources fortes, internes, irréfutables, il suffit d’ouvrir le Rambam. Maimonide est tout l’inverse de cette religiosité d’ambiance. Dans les Lois fondamentales de la Torah (Hilkhot Yesodei haTorah 1–4), il ne commence pas par la ferveur : il commence par le savoir. Pas “croire” au sens d’avaler : connaître, comprendre, purifier l’intelligence. Et dans le Guide des égarés (III, 27–28), il explique que les mitsvot visent deux choses concrètes : corriger l’âme (les croyances, l’imaginaire, les illusions) et organiser la société (la vie commune, le droit, l’ordre humain). Bref : pas un “culte” qui flotte dans le ciel, mais une architecture de vie.

Mieux encore : Rambam a une inimitié pour la superstition. Dans Hilkhot Avoda Zara 11, il démolit les pratiques divinatoires et la pensée magique ; et dans sa Lettre sur l’astrologie (Iggeret ha-Mazalot), il rejette l’astrologie comme mensonge intellectuel et corruption spirituelle. Donc quand on voit proliférer une religiosité talismanique, citations comme amulettes, formules comme gri-gri, on est exactement à l’opposé de l’esprit maïmonidien. Ce n’est pas “plus religieux”. C’est moins intelligent, donc moins vrai.

Mais surtout, Rambam rappelle ce que tant de sermons effacent : Israël n’est pas seulement un “public pieux”. Israël est un peuple qui doit vivre en société, avec des institutions, un droit, une souveraineté. Lisez Sanhédrin (tribunaux, juges), et lisez Hilkhot Melakhim uMilchamoteihem (roi, pouvoir, guerre) : la Torah concerne aussi le gouvernement, les limites du pouvoir, la responsabilité publique. Ce n’est pas un supplément. C’est une part du réel biblique. Et Rambam ne te laisse pas te réfugier dans la liturgie pour éviter la cité.

C’est ici que la parole rabbinique tiède devient non seulement pauvre, mais dangereuse : elle désarme l’intelligence collective. Weber avait déjà décrit la “routinisation” : quand le souffle devient procédure, quand l’exigence devient appareil, quand la spiritualité devient fonctionnement. On conserve les gestes, on perd le feu. Simone Weil dirait : on remplace le vrai par l’appartenance et l’on se sert du sacré pour éviter l’homme. Et Arendt rappelle qu’un peuple qui fuit le monde commun, l’espace des décisions et des responsabilités, se livre aux automatismes, aux slogans, aux appareils.

Or la Bible, elle, refuse ces fuites. Les Prophètes ont déjà jugé ce théâtre : Isaïe, Amos, Jérémie attaquent le culte dès qu’il devient alibi, dès qu’il remplace la justice. La sainteté n’est pas une hygiène intérieure pour initiés ; elle est une exigence sociale : mishpat et tsedaka, droit et justice.

Levinas, de son côté, offre la formule la plus simple : la relation au divin passe par la responsabilité envers l’autre. Mais le sermon insipide fait l’inverse : il commence par l’entre-soi, poursuit par la conformité, et termine, parfois, par une charité décorative. Buber dirait : on a remplacé le “Je-Tu” par le “Je-Cela” : même Dieu devient un “cela”, une idée utile à la tranquillité du groupe, au lieu d’être une rencontre qui arrache l’homme à lui-même. Jonas enfin nous avertit : l’éthique moderne, c’est la responsabilité devant l’avenir. Quel avenir prépare-t-on si l’on forme des consciences incapables de penser la souveraineté, incapables d’articuler justice, force et limite, incapables de faire de la Torah une pensée adulte ?

Je ne demande pas un rabbin “moderne” au sens médiatique. Je demande un rabbin biblique, maïmonidien, prophétique : une parole qui ne cherche pas à faire du bien, mais à dire vrai. Une parole qui ose prononcer Israël au présent : peuple, terre, justice, pouvoir, limites, responsabilité. Une parole qui reconnaît que le cœur du judaïsme n’est pas la répétition du sacré, mais la transformation de l’homme, et pas seulement l’homme en quête de Dieu, mais Dieu en quête de l’homme, de sa droiture, de sa lucidité, de sa responsabilité.

Le reste, si pieux soit-il, n’est qu’un bruit sacré. Une liturgie de l’évitement. Une anesthésie communautaire. Une religion sans Tanakh, donc sans nerf, sans feu, sans prophétie. Et quand la parole religieuse devient décorative, elle ne protège pas Israël : elle l’affaiblit.

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