J’ai la nette impression qu’une partie de la diaspora demeure comme fascinée par le calendrier des commémorations. Non pas par le souvenir, qui est un devoir, mais par le commémoratif, cette manière de faire de la mémoire un lieu de résidence, une identité permanente, une atmosphère. Or une mémoire qui devient habitat cesse d’être mémoire, elle devient chambre close.
C’est ici qu’il faut dire les choses sans détour, cessez de pleurnicher sur les tragédies du passé, alors que nous fabriquons celles du présent, et préparons déjà celles du futur. Assez de larmes en héritage et si peu de lucidité en actes. On pleure hier comme on paie une taxe morale, pour être quitte. On commémore pour se donner bonne conscience, pendant qu’on laisse le réel se décomposer. Car la tragédie n’est pas seulement ce qui nous est arrivé, la tragédie, désormais, c’est ce que nous laissons arriver, par lâcheté, par confort, par intoxication de slogans, par passion de l’aveuglement.
Yosef Hayim Yerushalmi a montré avec force que, dans la tradition juive, la mémoire n’est pas d’abord un musée du passé, elle est un acte, un “souviens-toi” qui oblige, qui oriente, qui transforme le présent. C’est précisément là que le piège commence, quand l’acte de mémoire se dégrade en consommation d’archives, en répétition d’images, en liturgie d’émotion. On croit honorer le passé alors qu’on s’y installe. Et l’on finit par confondre deux choses radicalement distinctes, se souvenir et habiter le passé. Le passé n’est pas un refuge, il est un avertissement. Et l’avertissement est clair, une communauté qui pleure sans construire, qui s’indigne sans juger, qui commémore sans se redresser, prépare sa propre chute.
Maurice Halbwachs, de son côté, nous a appris que la mémoire n’est jamais purement individuelle, elle est cadrée par des cadres sociaux, par des rites, par une scène collective qui dit à chacun ce qu’il faut ressentir et quand. Une communauté peut ainsi produire une mémoire qui unit, mais elle peut aussi produire une mémoire qui enferme, qui remplace l’avenir par une perpétuelle rumination, qui devient une identité de substitution. À force de “commémorer”, on risque de substituer au travail du devenir une posture, celle du témoin éternel, du survivant symbolique, du dépositaire d’un malheur sacré. On transforme la mémoire en décor et l’histoire en spectacle, on collectionne les dates comme des talismans, mais on n’en tire aucune discipline. On croit honorer les morts, alors qu’on trahit leur leçon, survivre ne suffit pas, il faut répondre.
La Shoah demeure une charge immense. Mais la question n’est pas, “Faut-il se souvenir”, la question est, que faisons-nous de ce souvenir. Paul Ricœur a insisté sur une exigence décisive, la mémoire n’est pas seulement un devoir d’affect, elle est une épreuve de vérité. Elle doit accepter le passage par l’histoire, par le jugement, par la clarification du récit, faute de quoi elle se dégrade en rituel, en fixation, en récit fermé qui tourne sur lui-même. La mémoire devient alors non plus une lumière sur le présent, mais un brouillard qui l’étouffe.
Et Tzvetan Todorov nous avertit d’un autre danger, très contemporain, l’abus de mémoire. Quand le souvenir devient un capital moral, une monnaie symbolique, une identité tout entière construite sur la blessure, il cesse d’être une leçon universalisable et se transforme en dispositif d’enfermement. Non pas parce que la blessure serait “trop” dite, mais parce qu’elle finit par remplacer l’avenir, par dispenser de l’action, par produire une piété commode, celle qui se prouve en commémorant, plutôt qu’en construisant. Le présent, lui, est un tribunal impitoyable, il nous demande ce que nous faisons maintenant, pas ce que nous ressentons, il nous demande si nous savons défendre la vie, transmettre une dignité, bâtir une continuité. La vérité est simple et brutale, nous ne sommes pas condamnés par le passé, nous sommes évalués par l’avenir.
C’est ici que la distinction d’Hannah Arendt entre la douleur privée et l’espace public redevient vitale, une société ne se tient pas debout par l’émotion, elle se tient par un monde commun, une capacité à juger, à décider, à assumer. Quand le politique se dissout dans l’affect, tout devient spectacle moral, et dans le spectacle moral, on ne gouverne plus l’histoire, on la subit en direct, ou on la rejoue à l’infini.
Or le devenir du peuple hébreu aujourd’hui ne se joue pas dans la répétition du passé, ni dans l’obsession de la trace, ni dans les pèlerinages qui refont les chemins de l’effroi comme si l’essentiel était de “revenir voir”. Le devenir du peuple hébreu s’appelle Israël. Il s’appelle souveraineté, langue, responsabilité, sécurité, culture, justice. Il s’appelle le retour au réel, non pas le réel réduit à la force, mais le réel assumé comme condition de toute vie collective.
Et depuis le 7 octobre, une vérité s’est imposée avec une brutalité historique, nous n’avons pas besoin d’aller chercher l’horreur “ailleurs” pour comprendre la haine. Elle s’est montrée ici, sous nos yeux. Il ne s’agit pas de comparer les tragédies, ni de faire concurrence au malheur, mais de refuser une fuite, fuir le présent au nom d’un passé sacralisé. Si des leçons sont à tirer, elles sont maintenant ici, dans la manière dont nous défendons la vie, dont nous refusons les illusions, dont nous construisons une conscience politique et morale qui ne se réduit ni à la plainte ni à la justification.
Abraham Joshua Heschel éclaire, à sa manière, le point décisif, la mémoire biblique n’est pas un tombeau, c’est une alarme. Les prophètes ne commémorent pas pour pleurer, ils réveillent pour redresser, pour remettre l’homme debout face à sa responsabilité. Se souvenir n’est pas s’effondrer, se souvenir, c’est se tenir.
La diaspora commence d’ailleurs à ressentir, parfois confusément, que la promesse d’intégration peut se fissurer, l’exacerbation de l’antisémitisme dissipe des illusions. Beaucoup découvrent que la respectabilité sociale ne protège pas, que l’acceptation peut se retirer, que l’Histoire n’a pas fini de frapper. Mais précisément, si cette lucidité grandit, qu’elle ne conduise pas à un surcroît de commémoration, qu’elle conduise à la question essentielle, où se joue le devenir, où s’écrit la continuité du peuple hébreu comme sujet de l’histoire, et non comme objet des autres.
Israël n’est pas un “thème” diaspora-compatible. Israël est une responsabilité historique. Et l’une des maladies du commémoratif, c’est de fabriquer une identité principalement réactive, on vit sous l’ombre de ce qui a été fait aux Juifs, au lieu de vivre dans la puissance de ce que les Hébreux ont à faire dans l’histoire. Cessez de transformer la douleur en identité si c’est pour perdre la capacité d’agir, cessez de vous abriter derrière la mémoire si c’est pour déserter la responsabilité. Qu’on se souvienne, mais qu’on se souvienne pour devenir, pour décider, pour construire, pour protéger, pour transmettre. Sinon, la commémoration ne sera plus une fidélité, elle ne sera qu’un rideau. Et derrière le rideau, la tragédie, la vraie, se prépare.
Je ne demande pas l’oubli. Je demande une hiérarchie. Une mémoire adulte ne se mesure pas à la quantité d’images partagées, ni au nombre de larmes collectées, ni à l’intensité des cérémonies, elle se mesure à ce qu’elle produit, des êtres plus lucides, plus responsables, plus capables de protéger la vie et de transmettre une dignité.
Sortons donc du commémoratif comme résidence. Restons dans la mémoire comme exigence.
Se souvenir, oui, mais se souvenir pour devenir.
Se souvenir pour construire, se souvenir pour juger, se souvenir pour défendre.
Et le devenir, aujourd’hui, est ici. En Israël. Et nulle part ailleurs.
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