« J’accuse et je condamne : la barbarie ordinaire au cœur de Bné-Brak »

by Rony Akrich
« J’accuse et je condamne : la barbarie ordinaire au cœur de Bné-Brak »

Ce matin, je parle parce que je n’ai pas le droit de me taire. Je parle parce que la colère que je ressens n’est pas une humeur, elle est une réaction morale, un sursaut de dignité devant des images qui blessent l’âme nationale. Je parle parce que ce que j’ai vu hier ne relève pas seulement du désordre, cela touche au cœur même de notre maison commune, à la définition d’Israël comme souveraineté, comme responsabilité, comme destin partagé. Et je le dis dès l’ouverture, sans détour, ce qui s’est passé hier s’est déroulé à Bné-Brak, oui Bné-Brak, cette enclave religieuse ultra-orthodoxe, cette ville israélienne construite au nom d’une foi réputée rigoureuse. C’est précisément cela qui rend l’événement plus grave encore, parce que j’attends d’un lieu qui se réclame de la Torah qu’il produise la mesure, la retenue, la conscience, et non la déliaison, la violence de bande et la haine de l’autorité commune.

Je sais ce qu’on me répondra. On me dira qu’il s’agit d’un épisode isolé, d’une minorité, d’une “tension” temporaire. Je refuse cette rhétorique, parce que c’est elle qui nous a conduits au bord. Quand un acte s’attaque à l’autorité légitime de l’État, quand il vise ceux qui incarnent la loi, quand il humilie l’uniforme et la représentation nationale, quand il transforme l’espace public en scène de saccage, je ne suis pas devant un incident, je suis devant un signal. Je suis devant une mentalité qui commence à se croire au-dessus du pacte civique, au-dessus de la règle commune, au-dessus de l’effort collectif. Et je le dis clairement, je ne vois plus une contestation, je vois une fracture.

Ce qui m’est insupportable, ce n’est pas seulement l’acte, c’est le visage de l’acte. La barbarie n’avait pas un masque étranger, elle avait un visage de frères. Ce n’était pas un ennemi venu du dehors, c’était une corrosion venue du dedans. Une jeunesse chauffée à blanc, rassemblée, excitée par l’esprit de meute, découvrant dans la transgression une ivresse, l’ivresse de défier, l’ivresse d’humilier, l’ivresse de croire que l’État pliera. Voilà pourquoi ma colère est profonde, parce que je ne vois pas seulement des actes, je vois une pédagogie de l’impunité, une manière d’annoncer à la société entière, “vous n’êtes pas notre monde, votre loi ne nous concerne pas, votre effort ne nous oblige pas”.

Et pourtant, qu’est-ce qu’un État, sinon la forme adulte d’un peuple, la structure qui rend possible la coexistence sans guerre intérieure, la garantie que nos conflits ne se règlent pas par la force, mais par le droit. Je refuse qu’on transforme la police en symbole abstrait et l’uniforme en chiffon de propagande. Derrière l’uniforme, je vois des visages, des familles, des vies, une fatigue, un engagement, parfois un courage silencieux. Derrière la loi, je vois la protection des faibles, la sécurité de tous, la dignité des rues, la continuité de la vie. Quand on attaque ceux qui incarnent la loi commune, on attaque la possibilité même de vivre ensemble.

J’accuse donc, et je le fais sans trembler, ceux qui piétinent l’idée même de responsabilité nationale. J’accuse ceux qui veulent, dans le même mouvement, exiger la protection de l’État et le mépriser. J’accuse cette logique qui consiste à réclamer budgets, infrastructures, services, secours, puis à cracher sur l’ordre commun. Je refuse l’idée qu’on puisse vivre dans une société et refuser ce qui la rend possible. Pour moi, la souveraineté n’est pas un décor, c’est une discipline. Un pays n’est pas une auberge où l’on réclame des droits sans assumer les charges. Un pays est une alliance entre vivants, une solidarité, une responsabilité. Qui rompt cette alliance rompt plus que la paix, il rompt la confiance.

Je condamne aussi le geste d’effacement, ce geste qui dit “ta personne ne compte pas”. Lorsque des effets personnels sont retrouvés rassemblés à la hâte, traités comme des objets sans valeur, détruits, brûlés, c’est le réel lui-même qu’on piétine. Ce n’est plus seulement défier une autorité, c’est nier la dignité de l’homme, réduire l’autre à une cible, à un symbole, à un déchet. Dans une société qui veut vivre, cela est intolérable. Parce qu’à partir du moment où l’on commence à effacer l’autre, on prépare la guerre intérieure, on prépare la rupture de l’humanité commune.

Et j’en viens au nœud central, celui que j’entends défendre explicitement, “דת ומדינה”, religion et État. Je le dis net, le problème n’est pas la foi, le problème n’est pas la prière, le problème n’est pas l’étude, le problème est la déformation de tout cela en pouvoir, en enclave, en exemption, en impunité. Dans un État juif, la religion ne peut pas devenir un contre-pouvoir tribal. Elle ne peut pas se transformer en territoire moral séparé où la loi commune n’entre plus. Elle ne peut pas invoquer le sacré contre l’autorité civile, comme si le Ciel avait délivré un permis de violence. Mais je dis aussi l’inverse, l’État ne doit pas être hostile à la tradition, il doit garantir la liberté religieuse, protéger les rites, respecter l’étude, honorer la prière. La frontière, toutefois, est non négociable, la souveraineté civile s’exerce dans l’espace public, et la loi commune s’applique à tous.

Ce principe est sain, parce qu’il protège tout le monde. Je le formule simplement, la foi relève de la conscience, l’État relève du droit, la violence relève du crime. Lorsque la religion prétend s’exempter de la loi civile, elle cesse d’être foi et devient pouvoir. Lorsque l’État renonce à faire appliquer la loi par peur d’un groupe, il cesse d’être souverain. Et lorsque l’on confond ferveur et agressivité, piété et mépris, fidélité et haine de la cité, on fabrique un religiosisme, une dureté sans âme, une répétition sans intelligence, une spiritualité devenue instrument de séparation.

Je pose donc la question que beaucoup évitent. Que signifie “étudier” si l’étude ne forme ni l’intelligence, ni la mesure, ni la responsabilité. Que signifie “maître” si l’autorité religieuse, au lieu d’élever, enferme, au lieu d’ouvrir, rétrécit, au lieu d’enseigner la dignité, excite le ressentiment. Une tradition qui ne produit plus de conscience finit par produire des automatismes. Une loi qui ne produit plus de retenue finit par produire de l’arrogance. Une communauté qui ne produit plus de responsabilité finit par produire des enclaves de refus. Et là où l’on cesse d’éduquer, on finit par “gérer” la violence comme une fatalité, jusqu’au jour où elle explose au grand jour.

C’est pourquoi je veux que ma colère devienne une exigence, et non une vengeance. Oui, j’exige une réponse, oui, j’exige une réponse forte, mais forte ne veut pas dire brutale, forte veut dire légale, rapide, égale, sans passe-droit. J’exige que la justice agisse, qu’elle identifie les auteurs, qu’elle poursuive effectivement, qu’elle sanctionne proportionnellement, qu’elle applique le droit avec constance. J’exige que le pays comprenne une chose, personne n’a un permis de violence, personne n’a un statut au-dessus de la règle commune, personne n’a le droit de transformer une rue en zone de non-droit. L’État n’a pas à s’excuser de faire respecter la loi, il doit s’excuser seulement lorsqu’il ne la fait pas respecter.

Je sais que l’impunité est une pédagogie. Elle enseigne “continuez”. Elle enseigne “vous êtes hors du monde”. Elle enseigne “la souveraineté est faible”. Et une souveraineté faible appelle la surenchère. Aujourd’hui on humilie la police, demain on humilie l’armée, après-demain on humilie la société entière, puis on réclame encore plus de privilèges et encore moins de devoirs. Je refuse ce mécanisme. Je refuse qu’on laisse la peur, le calcul, la lâcheté politique fabriquer une société à deux vitesses, ceux qui portent et ceux qui méprisent, ceux qui donnent et ceux qui exigent, ceux qui servent et ceux qui insultent.

Je parle aussi pour ceux que ces images giflent. Je parle pour ceux qui servent, pour ceux qui s’engagent, hommes et femmes, pour ceux qui travaillent, produisent, soignent, tiennent l’économie, soutiennent les familles, vivent la charge réelle du pays. Les images que j’ai vues disent “votre engagement ne vaut rien”, “votre effort est celui des autres”, “vous êtes bons à payer et à vous taire”. Aucun peuple ne peut accepter durablement un tel mépris sans se déchirer. Et moi, je refuse que l’on normalise ce mépris.

Mais je tiens à le dire, pour que mon accusation reste juste, il existe des croyants intègres, des familles religieuses dignes, des hommes de Torah qui travaillent, servent, respectent la loi, honorent le pays. Je ne confonds pas. Je distingue. Je distingue la foi authentique de sa caricature violente. Je distingue l’étude qui élève de la répétition qui enferme. Je distingue la tradition qui relie du clan qui sépare. Mon combat est civique, il n’est pas ethnique. Il est moral, il n’est pas tribal.

Ce que je demande, au fond, c’est une réforme du courage. Le courage judiciaire, juger sans trembler. Le courage politique, cesser de négocier avec la violence. Le courage éducatif, reconstruire une formation qui relie au réel, qui enseigne la responsabilité, qui donne du discernement, qui ouvre l’intelligence. Car une société qui renonce à former des citoyens fabrique, tôt ou tard, des zones de déliaison, des poches de refus, des jeunes qui ne savent plus pourquoi une société existe, et qui confondent la sainteté avec la fermeture, la fidélité avec la haine, la Torah avec le réflexe.

Enfin, je demande une fidélité plus haute, fidélité à l’idée d’Israël comme souveraineté responsable. Israël n’a pas été rebâti pour reproduire l’exil sous une autre forme, pour sanctifier la fuite du devoir, pour transformer le sacré en prétexte de guerre intérieure. Israël a été rebâti pour que le peuple juif redevienne responsable de lui-même, de sa défense, de son économie, de sa justice, de son avenir. Cette responsabilité n’est pas une humiliation, elle est la dignité retrouvée.

Que la colère de ce matin ne se perde pas en cris. Qu’elle devienne exigence. Exigence de loi commune. Exigence de justice ferme. Exigence d’égalité devant le droit. Exigence d’éducation qui élève. Exigence d’une religion qui purifie au lieu de séparer, qui augmente le devoir au lieu de le dissoudre, qui produit la mesure au lieu de produire l’arrogance. Parce qu’un pays entouré n’a pas le luxe de la guerre intérieure. Parce qu’un peuple rassemblé après deux mille ans d’histoire ne peut pas se permettre de se déchirer par aveuglement. Parce que la souveraineté n’est pas un mot, c’est une discipline, et une promesse, et qu’une promesse ne tient que si je protège la maison commune contre ceux qui la fissurent de l’intérieur.

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