Le culte du sentiment, autour de Goethe et du jeune Werther. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Le culte du sentiment, autour de Goethe et du jeune Werther. Par Rony Akrich

Je relis parfois certains livres comme on retourne vers une blessure ancienne, non pour la rouvrir, mais pour vérifier si elle parle encore. Les Souffrances du jeune Werther est de ceux-là. On croit d’abord lire un roman d’amour, un livre de jeunesse, une confession lyrique emportée par l’excès du sentiment. Mais à mesure qu’on avance, on comprend que Goethe a saisi bien davantage qu’une passion malheureuse. Il a mis à nu une vérité plus profonde, plus inquiétante, plus durable : celle d’un homme qui ne parvient plus à habiter le monde tel qu’il est, parce qu’il exige de la vie qu’elle corresponde à l’infini de son âme.

C’est cela, au fond, qui m’a frappé dans ma lecture. Werther n’est pas seulement un amoureux éperdu. Il est un homme qui ne consent pas à la mesure. Il ne sait pas vivre à moitié. Il ne sait pas se contenter, ni négocier avec le réel, ni faire la paix avec l’imperfection du monde. Il veut que la beauté soit totale, que l’amour soit absolu, que la présence soit pure, que le sentiment ait raison contre les conventions, contre les prudences, contre les arrangements de la société. En lui, tout est intensité. Et cette intensité le rend admirable autant qu’elle le condamne.

J’ai lu Werther non comme le héros d’une simple tragédie sentimentale, mais comme une figure de la modernité intérieure. Il annonce un type d’homme que nous connaissons trop bien : l’homme qui fait de son ressenti la mesure ultime du vrai, l’homme qui ne veut plus seulement vivre, mais se vivre, se sentir vivre, se contempler dans la profondeur de ce qu’il éprouve. Il y a chez lui quelque chose de noble, incontestablement. Il refuse la vulgarité du monde social, la sécheresse des existences conformes, la médiocrité des âmes installées. Il porte en lui une protestation. Il dit non à la vie réduite à la fonctionnalité, au calcul, à la bienséance. Et ce non, en un sens, est juste. Il rappelle que l’existence humaine ne se réduit pas à gérer, s’adapter, réussir, tenir sa place. Il rappelle qu’un être humain est aussi une faim d’absolu.

Mais c’est là que Goethe est grand. Il ne se contente pas de magnifier cette faim. Il en montre aussi le danger. Car l’âme qui veut tout peut finir par ne plus pouvoir rien recevoir. Le cœur qui exige l’absolu risque de transformer chaque limite en offense. Et l’homme qui ne reconnaît plus aucune médiation entre son désir et le réel finit par se heurter au monde comme à un scandale permanent. Werther souffre de ne pas obtenir ce qu’il aime, certes. Mais il souffre plus profondément de ce que le réel ne plie pas devant l’intensité de son être. Charlotte n’est pas seulement la femme aimée. Elle devient pour lui le symbole de ce que le monde lui refuse : la fusion, l’évidence, l’accord parfait entre l’âme et la vie.

C’est pourquoi ce livre me paraît si important. Il n’est pas seulement sentimental, il est philosophique sans en avoir l’air. Il pose une question redoutable : que devient l’homme quand son intériorité cesse d’être un lieu d’approfondissement pour devenir un tribunal absolu ? Que devient-il quand il ne reconnaît plus d’autre vérité que celle de son émotion ? Nous vivons, me semble-t-il, dans une civilisation qui a porté cette logique très loin. Nous avons sanctifié le ressenti. Nous avons fait de l’émotion une autorité. Nous avons appris à chacun à dire : ce que je sens est la vérité de ce que je suis. Et pourtant Goethe, dès le XVIIIe siècle, pressent déjà le piège. Il comprend qu’une âme livrée à elle-même, sans forme, sans discipline, sans élévation véritable, peut devenir sa propre prison.

Ce qui me touche chez Werther, ce n’est donc pas seulement sa douleur, c’est son impossibilité d’ordonner sa douleur. Il ressent tout avec une puissance rare, mais cette puissance ne devient jamais sagesse. Elle ne devient ni œuvre, ni patience, ni responsabilité. Elle reste incandescence. Elle brûle, elle éclaire par instants, puis elle consume. Et c’est peut-être cela la grande ligne de fracture entre la sensibilité et la maturité. La sensibilité perçoit intensément. La maturité apprend à donner une forme à cette intensité, à l’inscrire dans le temps, à ne pas en faire un dieu. Werther, lui, absolutise ce qu’il éprouve. Il ne traverse pas son émotion, il s’y installe. Il ne transforme pas son feu intérieur en parole féconde, il s’y abandonne jusqu’à disparaître.

En lisant Goethe, je n’ai donc pas vu seulement un jeune homme amoureux. J’ai vu le portrait prophétique d’un monde où le moi devient à la fois sanctuaire et tombeau. Un monde où l’homme moderne, ayant perdu les grandes médiations qui reliaient autrefois l’âme à l’ordre du monde, se retrouve seul avec l’infini de ses attentes. Werther veut être vrai. Mais la vérité ne consiste pas seulement à être fidèle à ce qu’on ressent. Elle consiste aussi à apprendre ce que le réel demande de nous, ce qu’il nous refuse, ce qu’il nous oblige à transformer en nous-mêmes. Il ne suffit pas d’être sincère. Il faut encore être capable de porter sa sincérité sans la laisser devenir une tyrannie intérieure.

Ce roman, pour moi, est donc moins une apologie de la passion qu’une méditation sur l’échec d’une subjectivité sans monde. Goethe comprend Werther, il l’aime sans doute, il lui prête des accents magnifiques, mais il ne nous demande pas de l’imiter. Il nous montre au contraire qu’il y a dans la pure exaltation du moi une impasse. Le refus de la médiation, le mépris des limites, la volonté de vivre dans l’absolu du sentiment, tout cela peut sembler héroïque, mais peut aussi conduire à une forme de stérilité tragique. L’âme réclame l’infini, certes. Mais une existence humaine ne peut se construire sans mesure, sans épaisseur, sans travail intérieur.

J’ai lu Werther comme on lit un avertissement écrit dans une langue sublime. Non un avertissement contre l’amour, mais contre l’idolâtrie de soi à travers l’amour. Non une condamnation de la sensibilité, mais une mise en garde contre son absolutisation. Il y a dans ce livre une vérité dont notre époque aurait grand besoin : tout ce que nous ressentons intensément n’est pas pour autant une loi. Toute blessure n’est pas un destin. Toute émotion n’a pas vocation à devenir un absolu. Il faut sauver la profondeur, oui, mais la sauver aussi contre sa propre ivresse.

Et peut-être est-ce là, finalement, la grandeur de Goethe. Il est assez grand pour entrer dans la fièvre de Werther, et assez lucide pour ne pas s’y noyer. Il donne une voix au tumulte intérieur, mais il laisse entendre en silence qu’une vie humaine ne peut reposer sur le seul culte de l’intensité. Il comprend que l’homme ne se sauve ni par la froideur, ni par l’emportement, mais par une forme plus haute d’accord entre la vérité du cœur et la tenue de l’existence.

Voilà pourquoi ce livre demeure. Parce qu’il parle de jeunesse, bien sûr, d’amour, de solitude, de mélancolie. Mais surtout parce qu’il touche à une question que nous n’avons jamais cessé de porter : comment vivre avec un désir d’absolu dans un monde de limites ? Werther ne répond pas. Il s’effondre sous la question. Mais Goethe, lui, en la formulant avec une telle force, nous oblige encore à penser.

Quelques mots sur l’auteur

Rony Akrich, 70 ans, écrivain, essayiste et conférencier en Israël, fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat à Jérusalem et à Ashdod.

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