Désir et bonheur : de l’amour qui désire à l’amour qui offre. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Désir et bonheur : de l’amour qui désire à l’amour qui offre. Par Rony Akrich

Pourquoi l’amour, qui promet la plus haute joie, devient-il si souvent le lieu de nos plus grandes misères ? Pourquoi ce qui commence dans l’éblouissement finit-il parfois dans l’attente, la fatigue, l’amertume ou l’ennui ? Pourquoi l’être aimé, hier encore chargé de lumière, devient-il un jour présence ordinaire, visage familier, corps trop proche, parole trop connue ? Cette question n’est pas seulement psychologique. Elle touche à la structure même de notre condition. Elle nous oblige à interroger le désir, le manque, la joie, la possession, le don, et finalement la possibilité même du bonheur.

Toute philosophie de l’amour commence par cette évidence : nous appelons d’un seul mot des réalités très différentes. Nous disons “amour” pour désigner la passion qui brûle, l’amitié qui accompagne, la tendresse qui protège, la charité qui se donne. Nous confondons sous un même nom l’élan qui veut prendre, la présence qui se réjouit, et le geste qui renonce. Or cette confusion fait une grande partie de notre malheur. Nous demandons à Éros ce que seule Philia peut donner ; nous exigeons de la passion la durée de l’amitié ; nous voulons que le feu de l’absence devienne miraculeusement la paix de la présence. Et lorsque cela échoue, nous croyons que l’amour est mort, alors que seule une de ses formes vient de s’épuiser.

Platon, dans Le Banquet, donne à cette première forme son nom le plus célèbre : Éros. Éros est l’amour du manque. Il est l’amour tendu vers ce qui n’est pas là, vers ce que je n’ai pas, vers ce dont je me sens privé. Le mythe raconté par Aristophane en offre l’image la plus séduisante : nous aurions été autrefois des êtres complets, doubles, puissants, avant d’être coupés en deux par les dieux. Depuis, chaque moitié chercherait sa moitié perdue. De là vient le rêve de l’âme sœur, de la fusion, de l’unité retrouvée. Aimer, ce serait chercher la part manquante de soi-même.

Mais Socrate, guidé par Diotime, va plus loin et plus durement. Il arrache l’amour à la poésie du mythe pour l’installer dans la logique du manque. On ne désire que ce que l’on n’a pas. On ne cherche que ce dont on est privé. On ne tend que vers ce qui nous manque. L’amour, dans cette perspective, est désir ; le désir est manque ; donc l’amour est souffrance de l’absence. Voilà la beauté et la cruauté de la pensée platonicienne. Elle explique admirablement la passion, l’attente, l’inquiétude, la jalousie, l’obsession, l’impossibilité de dormir lorsque l’autre ne répond pas, ne vient pas, ne se donne pas. Éros est une fièvre. Il est le désir de combler une faille.

Mais si Platon a raison, alors le bonheur devient presque impossible. Car si j’aime ce qui me manque, je souffre tant que je ne l’ai pas ; et dès que je l’ai, il ne me manque plus. Le désir s’éteint dans sa satisfaction même. C’est ici que Schopenhauer entre en scène avec sa lucidité tragique : la vie oscille comme un pendule entre la souffrance et l’ennui. Souffrance tant que l’objet manque ; ennui dès qu’il est possédé. Le chômeur rêve du travail, puis l’employé rêve des vacances. L’étudiant rêve du diplôme, puis le diplômé découvre que le titre obtenu ne donne pas la joie promise. L’amant rêve de la présence de l’autre, puis la présence quotidienne risque de tuer le tremblement qui la rendait désirable.

C’est la grande tragédie d’Éros : il a besoin de distance pour brûler. La passion aime l’obstacle, l’absence, l’attente, l’incertitude. Elle se nourrit de ce qui lui échappe. Elle transforme l’autre en promesse, en image, en mirage. Stendhal appelait cela la cristallisation : on ne voit plus l’autre tel qu’il est, on le couvre de diamants imaginaires. On n’aime pas encore une personne ; on aime l’ornement mental que notre désir dépose sur elle. Puis vient le temps, ce grand destructeur d’illusions. L’autre apparaît dans sa réalité. Il n’est plus prince charmant ou femme idéale ; il est un être humain, avec ses limites, ses habitudes, ses faiblesses, sa fatigue. Alors l’enfant en nous se révolte : “Ce n’était donc que cela ?”

Non, ce n’était pas “que cela”. C’était la vérité qui commençait.

Car si l’amour devait s’arrêter à Éros, il n’y aurait aucun amour durable. Il n’y aurait que des passions successives, des attentes déçues, des possessions lassées, des séparations plus ou moins élégantes. Mais l’expérience humaine nous dit autre chose. Elle nous montre des êtres qui s’aiment après vingt ans, trente ans, parfois toute une vie. Non plus parce qu’ils se manquent comme au premier jour, mais parce qu’ils se réjouissent d’être ensemble. Non plus parce qu’ils se possèdent, mais parce qu’ils se connaissent. Non plus parce qu’ils vivent dans l’illusion de la fusion, mais parce qu’ils ont accepté la vérité de la différence. C’est ici que nous devons quitter Platon pour rencontrer Spinoza.

Spinoza opère un renversement décisif. Pour lui, le désir n’est pas d’abord manque, mais puissance. Il n’est pas seulement faim, il est appétit. La faim souffre de ce qui manque ; l’appétit se réjouit de ce qui est donné. Voilà pourquoi nous souhaitons à nos amis “bon appétit” et non “bonne faim”. Nous ne leur souhaitons pas de souffrir de l’absence de nourriture, mais de jouir de la présence du repas. Ce déplacement est immense. Il permet de penser un amour qui ne soit plus prisonnier de l’absence. Un amour non plus fondé sur le manque, mais sur la joie.

Spinoza définit l’amour comme une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. Aimer, c’est se réjouir que l’autre existe. Non pas dire : “Tu me manques, donc je t’aime”, mais : “Tu es là, et ta présence augmente ma puissance de vivre.” L’amour cesse alors d’être une blessure ouverte ; il devient accroissement d’être. Il ne cherche plus à absorber l’autre, mais à se réjouir de sa réalité. Il ne veut plus posséder, mais partager. Il ne transforme plus l’autre en remède à mon vide ; il l’accueille comme cause de joie.

Cette forme d’amour, les Grecs l’appelaient Philia. On la traduit souvent par amitié, mais le mot est trop faible si on l’entend au sens moderne. Philia désigne l’amour de bienveillance, l’amour de présence, l’amour de vérité. Elle peut exister entre amis, entre parents et enfants, entre époux, entre compagnons de route. Elle est ce moment où l’on ne désire plus seulement l’autre parce qu’il manque, mais parce qu’il est là. Elle est cette joie simple et immense : “Je connais tes failles, tes limites, tes gestes répétés, tes inquiétudes, et pourtant ta présence m’est bonne.” Philia est l’amour après la chute des illusions. Elle est l’amour qui a survécu à la vérité.

C’est pourquoi la maturité amoureuse consiste à passer d’Éros à Philia. Non pas à mépriser Éros. Il est nécessaire, il allume, il arrache l’être à lui-même, il ouvre la porte. Mais il ne peut pas habiter toute la maison. La passion est commencement, non demeure. Elle est étincelle, non foyer. Si elle refuse de se transformer, elle devient tyrannie, jalousie, consommation, déception. Si elle accepte de mûrir, elle devient amitié amoureuse, sensualité confiante, joie d’être ensemble. Le plus beau couple n’est pas celui qui prétend rester éternellement dans l’ivresse du début ; c’est celui qui a su transformer le manque en présence, l’attente en partage, l’illusion en vérité.

Mais il existe encore une troisième forme de l’amour : Agapè. Si Éros prend, si Philia partage, Agapè donne. Elle ne se contente pas de se réjouir de l’autre ; elle accepte parfois de se retirer pour que l’autre puisse être. Elle est l’amour qui renonce à exercer sa puissance. Simone Weil en a donné l’une des images les plus bouleversantes : des parents montent l’escalier pour gronder leurs enfants trop bruyants ; arrivés près de la porte, ils les aperçoivent dans leur fragilité, leur grâce, leur innocence ; alors ils redescendent sur la pointe des pieds. Ils avaient le pouvoir d’imposer le silence. Ils choisissent de ne pas l’utiliser. Voilà Agapè : le retrait volontaire de la force devant la vulnérabilité de l’autre.

Il y a ici une grandeur rare. Car tout être tend naturellement à affirmer sa puissance. Le fort veut occuper l’espace. Le blessé veut obtenir réparation. L’amoureux veut être rassuré. Le parent veut corriger. Le dirigeant veut commander. Agapè introduit une autre logique : je peux, mais je renonce ; je pourrais prendre, mais je donne ; je pourrais imposer, mais je laisse advenir. Cette forme d’amour rejoint, dans la pensée hébraïque et mystique, l’idée du tsimtsoum : le retrait créateur. Dieu, pour que le monde existe, se retire. De même, l’homme vraiment aimant apprend parfois à diminuer sa présence pour que l’autre respire.

Ainsi se dessine une véritable ascension de l’amour. L’enfant commence par prendre. Il aime le sein parce qu’il apaise sa faim. Il ne sait pas encore aimer l’autre comme autre. L’adulte, lui, apprend à se réjouir, puis à donner. Il passe de l’amour de concupiscence à l’amour de bienveillance, puis à l’amour de donation. Grandir, c’est cesser de demander sans cesse : “Que m’apportes-tu ?” pour commencer à demander : “Comment puis-je contribuer à ta vie ?” L’enfant veut être comblé. L’adulte veut participer à la croissance de l’autre.

L’amour n’est donc pas un simple sentiment. Il est une éducation de l’âme. Il commence dans le manque, s’éprouve dans la joie, s’accomplit dans le don. Il traverse Platon, Spinoza et Simone Weil comme trois étapes d’une même aventure humaine. Platon nous apprend pourquoi nous souffrons lorsque nous aimons ce qui nous manque. Spinoza nous apprend comment nous pouvons nous réjouir de ce qui est présent. Simone Weil nous apprend que l’amour le plus haut est parfois celui qui se retire pour laisser l’autre exister.

Devenir adulte, c’est comprendre que l’on peut cesser d’être “amoureux” au sens fiévreux du terme pour commencer enfin à aimer. Non plus aimer l’image, mais l’être. Non plus aimer le manque, mais la présence. Non plus aimer pour prendre, mais pour partager et donner. L’amour ne nous sauve pas de la mort, ni de la fragilité, ni de la perte. Il n’est pas tout-puissant. Mais il est ce qui, en nous, ressemble le plus au divin : cette capacité étrange, fragile et souveraine de transformer le manque en joie, la possession en partage, et la puissance en don.

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