Le premier amour est un cinéma intérieur. On se met à projeter des scènes avant même qu’elles n’aient lieu. On imagine des dialogues, des aveux, des ruptures, des retrouvailles. On marche dans Paris comme dans un long plan-séquence. On parle de films pour parler de soi sans le dire. On se rapproche par ruse. On se donne rendez-vous sans l’avouer, parce qu’avouer, c’est déjà perdre un peu de son masque. Et puis il y a ces séances à deux. Le noir de la salle autorise une proximité qu’on n’aurait pas osé en plein jour. Le film devient un alibi magnifique : on a le droit de ne pas parler, le droit de respirer à côté, le droit de frôler. Quand la lumière se rallume, moment cruel : il faut redevenir quelqu’un. On se lève trop vite ou trop lentement. On cherche le regard, on le fuit. Dehors, sur le trottoir, Paris paraît plus vaste parce que l’amour vous agrandit autant qu’il vous rend vulnérable. Ce premier amour était subjuguant parce qu’il avait un pouvoir absolu : il rendait tout incertain. Les idées, la politique, les grandes phrases, les nuits de disco, les whisky-cola, tout cela continuait, mais tout cela tournait désormais autour d’un centre invisible : l’attente. Attendre un signe, un appel, une rencontre, une preuve. Et l’on découvrait alors que la liberté dont on parlait tant pouvait être prise en otage par une seule personne.
Et c’est peut-être là, au bout du compte, que se loge la vraie nostalgie. La nostalgie n’est pas seulement le regret de ce qui fut, c’est le regret de ce que nous sommes devenus à travers ce qui fut. Le regret de tout ce que nous avons appris, découvert, rencontré, compris, analysé. Car dans ce Paris-là, nous n’avons pas “traversé une époque” : nous avons traversé une initiation. Et cette initiation a laissé en nous une saveur impossible à oublier : la saveur d’un monde où nous croyions encore qu’on pouvait comprendre, formuler, changer, aimer, sans cynisme.
Nostalgie de tout ce que nous avons appris, non pas à l’école, mais dans les rues et les caves, dans les clubs et les cafés, entre la fumée et la conversation, entre la chanson et le slogan. Nous avons appris que les mots ne sont pas un ornement : ils sont une arme, un pont, un couteau. Nous avons appris, avec Ferré et Brassens, que la vérité peut être à la fois tranchante et belle, et qu’on peut être libre sans être vide. Nous avons appris que l’ironie n’est pas toujours une preuve d’intelligence, parfois, elle n’est qu’une peur, et que celui qui rit de tout se cache souvent de tout.
Nostalgie de tout ce que nous avons découvert, sur nous-mêmes. Nous avons découvert la honte et l’audace, le désir d’être vu et la peur de se dévoiler. Nous avons découvert que la drague n’est pas seulement un jeu, mais une épreuve d’existence : suis-je digne de ton regard ? Ai-je une place dans ton monde ? Et nous avons découvert, dans un slow, à l’instant où les corps se rapprochent et où les masques tombent, que l’homme est une créature qui cherche la tendresse autant qu’il cherche la force.
Nostalgie de tous ceux que nous avons rencontrés, car ces gens-là n’étaient pas seulement des “amis” : ils formaient un laboratoire humain, et chacun nous donnait une part de la carte. Il y avait ceux qui parlaient comme des révolutionnaires, ceux qui croyaient vraiment, ceux qui se déguisaient en cyniques pour ne pas souffrir, ceux qui nous tenaient la nuit quand nous tombions le jour. Nous avons aussi rencontré des “philosophes”, parfois des maîtres, parfois des étrangers, parfois simplement des êtres capables de poser une seule question juste. Et depuis, dans chaque conversation, nous cherchons encore cette question juste.
Nostalgie de tout ce que nous avons compris, même si nous n’avons compris qu’à moitié. Nous avons compris que le monde ne se partage pas simplement entre bons et méchants ; qu’il est complexe, contradictoire, parfois cruel. Nous avons compris que le cinéma peut nous apprendre à voir, que la chanson peut nous apprendre à sentir, que la foule d’une manifestation peut nous apprendre ce qu’est “nous”, et que la foule d’une piste de danse peut nous apprendre la même chose, mais dans une autre langue. Nous avons compris que le corps n’est pas l’ennemi de l’esprit : parfois, il est la seule manière de tenir quand l’esprit se fatigue.
Et nostalgie de tout ce que nous avons analysé, parce que nous avions le temps d’analyser. Nous avions faim de comprendre. Nous étions capables de rester des heures, de discuter, de nous défaire et de nous reconstruire autour d’une seule phrase. Aujourd’hui le monde exige des réactions rapides ; alors, nous voulions de la profondeur. Nous voulions entrer dans une idée comme on entre dans une cave enfumée : avec prudence, avec curiosité, avec le désir de s’agripper à quelque chose de vrai. Nous avons analysé la politique, la morale, la société, mais au fond, nous n’avons analysé qu’une chose : comment vivre sans nous trahir.
Et cette nostalgie n’est pas seulement tristesse. Elle est aussi gratitude. Car tout ce que nous avons appris, découvert, rencontré, compris, analysé est devenu la matière même de notre identité. Ce n’est pas une “époque révolue” : c’est une couche dans l’âme. Et celui qui porte une telle couche sait une chose : même si le monde change, il y a en nous un lieu où le temps parle encore cette langue-là, la langue de la curiosité, du courage, de la vérité, de l’amour.
Avec le temps, je comprends que les années 70 ne furent pas seulement une époque : elles furent une éducation du regard. Nous n’avons pas “vécu” Paris : nous l’avons appris, comme on apprend un corps, une langue, une exigence. Nous avons été formés par des lieux modestes et des vertiges immenses : un baby-foot comme une petite guerre du monde, un juke-box comme une messe païenne, une boom comme un tribunal de la vérité, une manif comme une promesse d’histoire, un slow comme une confession sans mots, un film comme une initiation à la part sombre et à la beauté.
Ce qui me revient aujourd’hui, ce n’est pas la légende dorée. Je n’ignore rien des brouillards, des postures, des fuites, des “libérations” qui anesthésiaient. Mais même l’erreur, à l’époque, avait une densité : elle avait des visages, des voix, des rites. On pouvait se tromper sans se dissoudre. On pouvait croire, se contredire, changer d’avis, et pourtant demeurer debout. Il y avait encore un sol sous nos pas, un réel qui résistait, une ville qui ne se réduisait pas à un écran, une conversation qui pouvait durer, une chanson qui pouvait vous refaire une âme.
La nostalgie, au fond, n’est pas le regret d’un décor. C’est le regret d’une qualité d’existence : ce tremblement intérieur qui vous rend présent. Nous sortions du cinéma plus lourds de vérité ; nous sortions des cafés plus chargés de fraternité ; nous sortions des booms plus conscients de notre vulnérabilité. Et cette vulnérabilité n’était pas une honte : c’était la preuve que nous étions encore atteignables. Aujourd’hui, le monde se protège. Il s’endurcit. Il se moque avant d’aimer, il ironise avant de comprendre. Il confond la vitesse avec la vie.
Alors j’écris ces années comme on rallume une braise. Non pour revenir, mais pour sauver quelque chose : l’élan sans cynisme, la profondeur sans pose, la liberté sans anesthésie. Car si les années 70 ont laissé une trace, ce n’est pas parce qu’elles étaient parfaites, c’est parce qu’elles étaient vivantes. Et qu’au milieu de leur fièvre, nous avons reçu, sans le savoir, une leçon rare : on ne grandit pas en se protégeant du monde, on grandit en acceptant d’être touché.
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