L’amour – cette lumière qui refuse la nuit. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
L’amour – cette lumière qui refuse la nuit. Par Rony Akrich

Je m’adresse à tous les amoureux, à ceux qui savent aimer non comme un ornement de la vie, mais comme une manière d’y rester. À ceux qui portent l’amour comme on porte une lampe dans la nuit : non pour briller, non pour poser, mais pour ne pas se perdre. Il y a des êtres qui aiment comme un souffle passager, et d’autres qui aiment comme un serment silencieux. Je suis de ceux-là. Non par sainteté, mais parce que j’ai appris, dans ma chair, qu’un amour qui ne oblige pas n’est pas un amour : c’est une tentation.

Chez moi, l’amour n’est pas un ruban sur la gorge du monde, ni un “beau mot” suspendu au-dessus des peurs. Il n’est pas une consolation facile, ni du coton autour de la douleur. Je le prends comme on prend une épreuve : à hauteur d’homme, à hauteur de vérité. Je ne lui demande pas de me distraire ; je lui demande de me rendre responsable. Car ce qui m’émeut n’est pas encore ce qui m’engage. L’émotion peut être une ouverture, mais elle n’est pas une demeure. Une demeure se construit à force de patience. Une demeure se maintient quand le vent frappe.

Je connais l’ivresse. Moi aussi, j’ai connu ces instants de floraison où les mots deviennent légers, où le cœur semble dépasser ses propres limites. Mais l’ivresse, si belle soit-elle, passe. Elle laisse derrière elle une fatigue, une mélancolie, parfois un creux que personne n’avoue. Stendhal appelait cela la “cristallisation” : l’esprit recouvre l’être aimé de diamants imaginaires, puis la réalité, comme un juge silencieux, revient avec ses angles et ses ombres. Et moi, je ne veux pas d’un amour de feux d’artifice : éclatant, admiré, puis dissous dans la nuit. Je veux un amour qui devienne un brasier intérieur, un feu sans fracas, mais qui réchauffe. Un feu qui reste. Un feu qui veille. Un feu qui sait être là quand il n’y a plus de musique.

Et s’il est une chose que l’amour m’a apprise, c’est de consentir au temps. Consentir à la durée comme à une matière difficile. Le temps n’est pas l’ami des grandes phrases : il use les mots, froisse les promesses, déplace les certitudes, et place devant nous un matin où nous ne savons plus très bien qui nous sommes. Mais c’est précisément là, quand tout brille moins, que l’amour véritable commence à être éprouvé. Non par ce qu’il ressent dans les jours faciles, mais par ce qu’il choisit dans les jours durs. Kierkegaard l’avait compris : aimer, ce n’est pas seulement être emporté, c’est décider, et recommencer à décider. L’amour qui tient n’est pas un miracle ; c’est une fidélité reprise, une liberté qui consent.

Notre époque déborde de sentimentalisme et manque de vérité. Le sentimentalisme pleure vite, s’émeut vite, se blesse vite, et il oublie vite. Il confond intensité et vérité, larmes et profondeur. Il aime l’émotion pour elle-même et finit par s’aimer dans son miroir. Moi, je cherche une tendresse lucide. Une douceur qui ne ment pas. Une compassion qui n’efface pas la responsabilité. Une bonté qui n’abolit pas la limite. Car aimer sans limite, parfois, c’est déjà commencer à faire mal. Ici, j’entends la voix de Simone Weil : la vraie attention est une chose rare, presque sacrée. Elle ne dévore pas l’autre ; elle le laisse être. Elle n’impose pas ; elle accueille. Peut-être est-ce là le commencement de l’amour : apprendre à voir sans avaler.

Je ne veux pas tenir l’amour comme on tient une propriété. Je veux le garder comme on garde une vie. Garder la dignité de l’autre, sa part fragile, son silence. Il est des silences qui sont un lieu sacré ; celui qui aime vraiment n’y entre pas de force. Je veux apprendre à respecter ce qui m’échappe. L’autre n’est pas là pour combler mon vide, ni pour calmer mon vertige. Il est là pour m’ouvrir un monde. Et c’est mon travail : ne pas réduire ce monde à mon besoin. Levinas l’a dit sans ornements, avec une rigueur brûlante : le visage d’autrui n’est pas un objet de consommation ; c’est une injonction. Si je veux rester un homme, je dois cesser de confondre amour et appropriation. Aimer, c’est consentir à ce que l’autre demeure autre, et cela est difficile, cela fait mal, cela sauve.

Il est des jours où l’amour ressemble à une mémoire vivante. Non seulement une rencontre, mais une trace qui refuse de devenir cendre. J’ai connu des fidélités qui survivent aux années, traversent les distances, tiennent même quand la vie a changé de décor. Ce n’est pas une nostalgie sucrée ; c’est une présence intérieure qui me rappelle que je ne suis pas fait pour l’oubli facile, ni pour les “ruptures propres”. Il existe des liens qui ne se “résolvent” pas : on les porte. Ils deviennent une manière d’habiter le temps. Proust le savait : certaines présences ne quittent pas la chambre intérieure ; elles y demeurent comme une lumière, parfois douce, parfois brûlante, mais vivante.

Et j’en conviens : il y a dans l’amour une dimension métaphysique. Non pas un ciel flou, non pas un brouillard de grands mots : une profondeur. Quand j’aime, je découvre que la vie n’est pas une simple suite d’instants. À travers un visage, je perçois une verticalité, un appel plus haut que le confort, plus haut que la facilité, plus haut que ce petit mensonge par lequel nous vivons pour ne pas nous blesser nous-mêmes. Platon y voyait un passage : l’amour, lorsqu’il s’élève, n’est pas fuite du monde, mais conversion du regard, apprentissage de ce qui vaut. Et je me dis : peut-être est-ce là le seul romantisme encore possible, un romantisme qui pense, un lyrisme qui ne fuit pas la vérité.

Car l’amour est aussi résistance. Résistance au cynisme, qui finit toujours dans la même fatigue froide : “ça n’existe pas”. Résistance au divertissement qui remplace l’âme par l’infini des écrans. Résistance au marché des relations où l’on échange des présences comme des produits, et quand le “produit” se fissure, on remplace. Je refuse d’être consommateur de l’autre. Je refuse la question moderne : “Qu’est-ce que j’y gagne ?” Je ne veux pas d’un amour rentable. Je veux un amour juste. Et ici je retrouve Camus : il n’y a pas d’amour vrai sans une certaine révolte, révolte contre ce qui humilie, contre ce qui dégrade, contre ce qui transforme l’homme en marchandise.

Aimer sans justice, c’est idolâtrer. Et idolâtrer, c’est mentir. Un amour coupé du réel devient un songe dangereux pour la vie. Voilà pourquoi mon amour doit rester attaché au monde tel qu’il est : à la fatigue des corps, à la violence de l’histoire, à la fragilité des jours, à nos heures de chute. Je ne dis pas : “tout ira bien”. Je dis : “je resterai vrai”. Et cette phrase, pour moi, est déjà une forme de salut, non un salut magique qui efface la douleur, mais une décision morale : ne pas trahir.

Je ne cherche pas un amour qui guérisse tout. Je cherche un amour qui m’empêche de me perdre. Un amour qui m’apprenne à durer, non comme on s’entête aveuglément, mais comme on veille. Un amour qui fasse de la fidélité une poésie, et de la poésie une responsabilité. Et s’il me reste une prière, elle est simple, sans éclat ni mise en scène : pour moi, pour vous, pour tous les amoureux, que notre cœur demeure tendre, mais qu’il ne devienne jamais aveugle ; qu’il demeure ardent, mais qu’il ne devienne jamais injuste.

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