L’homme est un loup pour l’homme, certes. Mais aujourd’hui le loup est devenu un usager. Et l’usager, c’est l’animal idéal de notre temps : suivi par un thérapeute, sponsorisé par un ministère, encadré par un comité d’éthique, et décoré du label “bienveillance”, cette auréole administrative qui permet de mordre avec bonne conscience. C’est à cela qu’on reconnaît l’époque : elle ne dompte pas la bête, elle la moralise. Elle ne calme pas la violence, elle la médicalise. Elle ne corrige pas l’instinct, elle l’excuse, le rebaptise, le subventionne, puis elle le punit “pour ton bien”, en t’expliquant que tu dois remercier. On ne dit plus : “Tu es brutal.” On dit : “Tu es en difficulté.” On ne dit plus : “Tu es agressif.” On dit : “Tu exprimes un stress.” Le loup ne déchire plus : il “décompense”. Il ne menace plus : il “déborde”. Il ne veut plus passer en force : il “manifeste une urgence intérieure”. Tout est prêt : le dictionnaire thérapeutique, la rhétorique d’accompagnement, les brochures pastel. Il ne manque plus que l’instant de vérité.
Et cet instant, c’est la route. La route, elle, n’a pas lu les prospectus. Elle ne connaît ni la “charte du respect”, ni la “communication non-violente”, ni la “zone de rencontre apaisée”. Elle est l’anti-salon, l’anti-réunion, l’anti-atelier. Elle fait tomber le masque en quelques secondes. Là, l’homme moderne, ce grand patient civique, apparaît dans sa vérité : un animal persuadé d’être une victime, donc autorisé à mordre. Car la modernité, c’est ça : l’ère des victimes professionnelles. Des gens qui souffrent à l’avance, qui se sentent agressés par principe, qui vivent comme si la réalité leur devait une réparation permanente, un dédommagement cosmique, une compensation pour le simple fait d’exister au milieu des autres.
On les reconnaît au volant : ils ont toujours “subi” quelque chose. Subi un feu rouge. Subi un passage piéton. Subi une file. Subi un type qui roule “trop lentement”. Subi le monde. Et comme ils ont subi, ils se croient légitimes. Ils klaxonnent avec la conviction d’un martyr. Ils insultent avec la majesté d’un opprimé. Ils doublent comme on fait un acte de résistance. L’incivilité est devenue une cause. C’est là le miracle de l’Empire du Bien : il a transformé l’égoïsme en morale et la rage en droit. Avant, on était brutal parce qu’on était brutal. Aujourd’hui, on est brutal parce qu’on “n’en peut plus”. On est violent parce qu’on “a trop donné”. On écrase parce qu’on “est à bout”. La bête a appris le langage du soin : elle réclame un espace sécurisé pour mieux griffer. Et l’État, ce grand éducateur punitif, adore ça. Il adore la route parce qu’elle lui fournit son terrain de jeu préféré : la pédagogie punitive. Panneaux, radars, marquages, slogans, campagnes, injonctions souriantes : “Respectez”, “Partagez”, “Apprenez”, “Soyez responsables”. Tout est là : la menace et le sourire, l’amende et la morale, la sanction et le sermon. On ne gouverne plus, on rééduque. On ne fait plus des lois, on fait des thérapies de masse. On ne sanctionne plus, on “accompagne vers le bon comportement”. Et pendant qu’on “accompagne”, la bête continue de ruer, mais désormais, elle rue en langage administratif, avec certificat de souffrance et justificatif d’irritation.
On voit alors s’installer une forme nouvelle d’ordre : un ordre qui ne croit plus aux vertus mais aux dispositifs. Le civisme n’est plus une exigence intérieure : c’est une procédure. Il suffit de tracer des lignes, de coller des pictogrammes, de poser un smiley municipal : et l’on espère que le loup deviendra bisounours par simple changement de signalétique. L’hygiénisme civique prétend désinfecter l’agressivité comme on désinfecte une poignée de porte : un spray de slogans, un gel hydroalcoolique de “bienveillance”, et voilà l’homme “apaisé”. Mais évidemment, il se passe l’inverse. Plus on “apprend” aux gens à être bons, plus ils deviennent nerveux. Parce que l’Empire du Bien ne produit pas de vertu : il produit de la susceptibilité. Il fabrique des consciences offensées, des egos inflammables, des gens qui confondent la moindre contrariété avec une violence. La grande invention contemporaine, ce n’est pas la douceur : c’est la colère moralement justifiée. Avant, on se mettait en rage parce qu’on était brutal.
Aujourd’hui, on se met en rage parce qu’on est “dans son droit”, “dans sa vérité”, “dans sa souffrance”, “dans son vécu”. Le vécu : cet accélérateur universel, cette essence premium qui fait passer la mauvaise foi pour une profondeur. Alors sur la route, tout se met en place : chacun se croit patient, donc fragile ; chacun se croit victime, donc intouchable ; chacun se croit juste, donc impitoyable. Voilà la trinité moderne. Un peuple qui réclame de l’apaisement et pratique la guerre. Un peuple qui exige du respect et distribue l’humiliation. Un peuple qui prêche la tolérance et supporte de moins en moins la moindre seconde de contrariété. Le moindre freinage devient un blasphème. La moindre attente, une persécution.
Et l’homme au volant est l’illustration parfaite de cette comédie : il s’imagine civilisé parce qu’il a un code, des airbags et un écran. En réalité, il a juste une bête bien équipée. Un prédateur climatisé. Un carnivore connecté. Il vit dans une société qui lui dit : “exprime-toi”, “ne refoule pas”, “libère ta parole”, et il libère tout, surtout ce qu’il devrait retenir. On a fait de l’impulsion une identité, de l’énervement un droit, de l’agression une sincérité. La brutalité est devenue “authentique”. La route est donc le vrai tribunal de la modernité : l’endroit où l’on voit que la civilisation tient par des clignotants, et que le clignotant, précisément, est devenu un acte d’opposition politique. Mettre son clignotant, aujourd’hui, c’est déjà trop demander : c’est “se soumettre”. L’ego préfère l’attaque surprise. Il préfère l’appropriation sans annonce, le passage en force. Il veut le monde comme un couloir. Les autres comme des meubles. Et quand un meuble bouge, c’est un scandale. Et quand ça dérape, on convoque la grande religion thérapeutique : “stress”, “fatigue”, “charge mentale”, “traumatismes”. Le loup n’est plus responsable : il est “sous pression”. Il a “besoin d’être entendu”. On lui propose un stage de gestion de colère, un module d’empathie, une séance de respiration. On veut traiter la sauvagerie par la relaxation, comme si la bête était un problème de diaphragme. Comme si l’inhumain était un simple défaut d’oxygénation.
Non. La route rappelle une chose simple, brutale, impardonnable : l’homme ne change pas autant qu’il se raconte. Il se discipline parfois, il se contient par intérêt, il se maquille par peur, il s’édite par opportunisme. Mais dès que l’occasion se présente, un volant, une armure, un anonymat, il redevient ce qu’il était : un loup, mais désormais convaincu d’être un agneau persécuté. Et c’est là la catastrophe : le loup qui se croit agneau devient inarrêtable, parce qu’il mord en pleurant, et parce qu’en plus il exige qu’on le félicite pour ses “progrès”.
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